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2014

Les trois corps

Dominique TEMPLE | Octobre 2014

Le corps, les biologistes le comprennent toujours comme une construction sophistiquée qui obéit aux lois de la physique, François Jacob, Jacques Monod, Ilya Prigogine et Jean-Pierre Changeux… compris. Lorsque les philosophes imaginèrent que le corps puisse obéir à des lois non réductibles aux lois de la physique, ce fut une intuition (Bergson…). On a donné le nom de vitalisme aux spéculations fondées sur cette intuition. Mais pour dépasser l’idée que la matière vivante soit seulement constituée à partir d’éléments matériels simples (atomes), dont l’énergie serait une propriété, et pour donner une base rationnelle à l’idée qu’il y aurait deux principes l’un qui serait à l’origine de l’énergie physique et l’autre des êtres vivants, la science jusqu’au XXe siècle n’offrait aucun fondement. On sait l’étonnement que provoqua la découverte d’Einstein : l’équivalence de la masse et de l’énergie, autrement dit que la dualité de l’inertie et du mouvement ne signifie pas que l’un soit la propriété de l’autre mais qu’ils sont des contraires. On sait l’étonnement que provoqua la découverte de Planck (la dualité contradictoire de la lumière, onde et particule, énergie et matière). Ces découvertes provoquèrent le questionnement de l’idée d’une source non-contradictoire de la nature, idée qui devint insoutenable après la généralisation de la dualité onde-particule à toute matière par de Broglie, et les relations dites “d’indétermination” de Heisenberg. Elle dut enfin être abandonnée après les expériences de matérialisation et dématérialisation de l’énergie.

La matérialisation de l’énergie peut être considérée comme le premier acte de l’entrée en jeu de la vie qui se construit par différenciation (… les atomes, les molécules, les protéines, les cellules, les organismes, les êtres vivants). Nous appellerons désormais matière ce qui correspond à la néguentropisation, ou hérérogénéisation  (lire la définition) , la dynamique de la vie.

Nouvelle donne donc proposée par la Physique, et c’est un physicien, Erwin Schrödinger, qui le premier distingua deux principes : le principe d’entropie et le second impliqué dans l’existence de niveaux d’organisation riches en ce qu’il appelle néguentropie (des réserves d’entropie) [1].

Lorsque Pauli eut découvert que les électrons ne peuvent disposer des mêmes nombres quantiques dans un système donné car chacun se définit par opposition à tous les autres (principe d’exclusion 1925), le deuxième principe était déjà implicitement formulé pour une classe de particules élémentaires. La statistique de Fermi-Dirac confirmera que la moitié de l’univers répond à une différenciation systémique quand l’autre moitié qui obéit à la statistique de Boose-Einstein répond au principe inverse. Le principe d’exclusion de Pauli est alors généralisé comme la dualité contradictoire de Planck. La néguentropie n’est pas un état donné de la nature qu’elle tiendrait d’un créateur, elle est construite à partir de la nature en fonction de ses propres lois.

Stéphane Lupasco tient le principe d’exclusion pour la confirmation scientifique de la thèse qu’il développait à partir d’une réflexion sur l’antinomie de la théorie de Kant et de celle de Bergson : il y a deux principes, l’un qui tend vers l’entropie maximum qu’il appelle homogénéisation, et l’autre vers la néguentropie maximum qu’il appelle hétérogénéisation [2].

Le corps vivant est le lieu de la transformation de l’énergie en matière vivante. La photosynthèse en est le plus évident exemple. On dit que le vivant ne peut se construire qu’en milieu ouvert… Chaque être vivant procède à des synthèses organiques en empruntant son énergie à l’énergie déjà matérialisée par un organisme inférieur. Cette énergie matérialisée, ce corps physique est constitutif de la vie à titre de matière première. Ainsi la lumière puis l’air, l’eau, la terre sont des éléments indispensables à la matérialisation des êtres vivants.

Or, les deux dynamiques d’homogénéisation et d’hétérogénéisation sont liées l’une à l’autre par une relation de contrariété et ne s’ignorent pas : la symétrie de leur opposition ne définit pas seulement la radicalité de la différence de l’une par rapport à l’autre mais implique que l’une dispose de l’empreinte de l’autre comme sa propre détermination. Et la transformation de l’une en l’autre suppose un point médian qui ne possède ni les caractéristiques de l’une ni celles de l’autre, aucune propriété qui permettre de le comprendre comme manifestation de l’énergie ou de la matière mais qui dispose à la fois de leurs potentialités contradictoires selon l’expression de Heisenberg, ce que traduit aussi le terme de puissance qu’Heisenberg emprunte à Aristote, puissance qui n’en est donc pas moins aussi importante et réelle que l’énergie ou la matière, à ceci près que nous n’avons connaissance que de la matière ou de l’énergie.

Nous en venons à la question : le corps apparaît comme le lieu où s’actualise la dynamique repérée sous les titres de néguentropisation, principe d’exclusion de Pauli, matérialisation de l’énergie, hétérogénéisation, différenciation, organisation, vie. Mais la relation de contrariété entre matière vivante et énergie physique indique que la dynamique de la vie (la construction de la matière vivante sous toutes ses formes) est en lutte contre son contraire, l’énergie physique qui dégrade ces formes de la matière vivante en molécules, les molécules en atomes, les atomes en énergie. Au cours de la systémogenèse du vivant, c’est bien l’énergie qui est transformée en matière, ce sont bien les photons qui sont transformés en électrons, les électrons, en atomes, etc., et lorsque la mort l’emporte, notre organisme est au contraire décomposé en molécules, et celles-ci en atomes, etc.. .

Enfin, l’interface entre corps physique et corps vivant se développe de façon prodigieuse avec ce que l’on peut appeler le système membranaire. Celui-ci est une interface protectrice et sélective des matières premières nécessaires aux synthèses organiques supérieures. Il se développe en un système réticulaire qui fait de l’interface la partie la plus développée du corps cellulaire, et de l’interaction entre matérialisation et dématérialisation de l’énergie la fonction principale du métabolisme. Mais pas seulement ! il sépare aussi la vie dans ce qu’elle a d’immortel (la reproduction et l’évolution) par une membrane nucléaire. Très tôt, dès l’organisation cellulaire, apparaît cette tripartition entre le milieu extérieur indispensable à la vie d’un côté, d’un autre côté la vie immortelle (le noyau protégé par sa membrane nucléaire) qui garde en mémoire l’acquis de la vie (le patrimoine génétique) mais aussi la faculté de le reproduire indéfiniment (la reproduction) et de le différencier c’est-à-dire de créer des formes de vie supérieure (l’évolution) ; enfin, entre les deux, le corps cellulaire. Autrement dit l’interface se dédouble en deux interfaces l’une vis-à-vis de la vie immortelle et l’autre vis-à-vis de l’énergie physique. Mais entre les deux que protège-t-elle ?

Abandonnons la vie immortelle que l’on appelle le germen, réservons notre attention à la vie mortelle que l’on appelle le soma (c’est-à-dire corps). Ce corps est mortel. C’est à ce prix que la fonction de l’interface se libère de la vie avec laquelle elle pouvait se confondre dans les organismes indifférenciés. La mort affranchit le corps de l’évolution et de l’immortalité de la vie. Avec l’adoption de la mort, le corps se spécialise dans la confrontation de la néguentropisation et de l’entropisation. L’interface est alors le lieu d’une constante oscillation entre le catabolisme et l’anabolisme, entre l’hétérogénéisation et l’homogénéisation autour d’un axe médian invisible qui nous renvoie à la médiété, non pas comme un point d’interrogation vide de matière et d’énergie mais comme ce que le philosophe nommait puissance, une capacité d’évaluation qui apparaît bientôt comme sensibilité.

Chez les végétaux, la médiation entre les milieux extérieur et intérieur est de nature chimique, et la transformation de l’énergie en matière est rapportée au niveau de la photosynthèse. Chez les animaux, cette médiation est aussi chimique comme en témoigne le système immunitaire où l’interaction entre milieu intérieur et milieu extérieur est ordonnée à la défense de la matière vivante quand elle menacée. Mais l’interface est déployée par le système nerveux. Les cellules nerveuses conduisent les informations biologiques et les informations physiques dans le cerveau où elles sont confrontées les unes aux autres pour engendrer une affectivité à haute densité.

L’interface membranaire où l’entropisation et la néguentropisation, l’homogénéisation et l’hétérogénéisation se relativisent et disparaissent l’une et l’autre en une énergie qui se révèle dans sa structure élémentaire de nature quantique s’est donc développée en système autonome complexe que l’on pourra bientôt appeler psychique.

Nous distinguons notre corps de la nature extérieure (physique) parce qu’il en est séparé par une peau imperméable, souple, résistante, douée de pores sélectifs pour la respiration, l’assimilation, etc., reproduction macroscopique de la membrane qui au niveau microscopique (cellulaire) sépare nos deux corps physique et biologique en autorisant dans son interface une interaction que nous pouvons désormais appeler sensible puisque nous avons l’expérience de cette sensibilité, mais voilà que toute information capturée au niveau de cette interface est reportée ailleurs par les neurones avant que de pouvoir entrer au contact de notre matière vivante. Rompez ce circuit et vous ne pouvez plus rien éprouver de votre relation au monde. Qu’est-ce à dire sinon que la sensation ne se produit qu’à l’interface où a lieu l’interaction entre forces physique et biologique, et que cette interface a cessé d’être immédiate et directe comme c’était le cas entre l’intérieur et l’extérieur d’un être unicellulaire grâce à la membrane cellulaire, et qu’elle est reportée de proche en proche le long des axones et des dendrites jusqu’aux terminaisons nerveuses où a lieu réellement l’interaction entre les informations du corps physique et les informations du corps biologique ?

Dans les systèmes végétaux, cette interface est diffuse, mais dans les organismes animaux elle est donc centralisée en une sphère séparée des activités biologiques. Le corps psychique (sensible) est isolé du corps biologique et du corps physique encore plus radicalement que ne l’est le corps biologique du corps physique. La paroi qui sépare le cerveau de l’organisme est mille fois plus étanche que celle qui sépare l’organisme vivant du milieu extérieur. Bien que le vivant ait conservé à l’intérieur de lui-même la condition physique dans laquelle il est né (l’eau), sa paroi laisse passer de nombreuses substances, par exemple des antibiotiques fort utiles pour lutter contre d’autres agents, pathogènes, qui réussissent aussi à franchir sa barrière. Mais la paroi qui protège le troisième corps, le corps de l’interface, et qui protège le milieu dans lequel il est suspendu (l’eau également), est étanche : rien ne peut la traverser. Le liquide céphalorachidien est même interdit aux systèmes immunitaires du vivant ! Ne peuvent être sélectionnés que quelques électrolytes…

Trois corps donc dit le biologiste aujourd’hui là où on n’en pensait qu’un il y a moins d’un siècle, et deux il y a moins d’un demi-siècle. Trois corps dont le troisième est constitué par l’extension de l’interface entre les deux autres et qui est doué d’une affectivité qui lui confère une singularité absolue et souveraine. Le point d’interrogation que traduisait le terme de puissance entre la matière vivante et l’énergie physique se transforme en équations consistantes entre elles car elles engendrent l’affectivité ! Toutes les sensations naissent ici : quand bien même vous avez mal au pied c’est dans le cerveau que se constitue cette affectivité, mais les structures biologiques où se constituent les sensations du corps, et j’ajouterai déjà de l’âme, ne sont pas cette affectivité ! Les sensations les plus simples comme les sentiments les plus délicats apparaissent dans les structures centrales du système nerveux sans que l’on ressente que ces structures existent ! C’est pourquoi jusqu’à il y a fort peu de temps on croyait que les sentiments naissaient dans… le cœur. Et bien des penseurs aujourd’hui encore croient devoir faire des sentiments une propriété de la vie (du deuxième corps ! renouvelant l’erreur de leurs prédécesseurs d’un siècle qui postulaient qu’elles étaient un attribut ou une propriété intrinsèque du premier corps, le corps physique).

Certes la cellule témoigne de ce potentiel de l’interaction sensible. Les photons qui frappent la rétine par exemple détruisent les pigments récepteurs comme une boule un jeu de quilles, et la cellule visuelle rétablit les quilles aussitôt, mais la perturbation provoquée est délibérément évacuée sous forme d’une salve d’impulsions bio-électriques dûment comptabilisées en oscillations numérisées de façon ionique et convoyées par le nerf optique jusqu’au cerveau. Il en est ainsi de toutes les informations concernant les états des différentes composantes du corps. Dans le cerveau se construisent toutes les sensations particulières et l’affectivité générale.

J’ai introduit le mot âme ! Que vient-il faire ici puisque cette fois le cerveau apparaît comme capable de disposer de toutes les propriétés sensibles du corps. Ne trouvent-elles pas ici leur lieu sinon d’apparition du moins de réalisation concrète en une donnée affective générale qui tient ensemble les éléments du corps en une entité qui peut se définir comme unique au monde ? C’est justement cela qui est décisif. Le troisième corps, le corps du cerveau n’est pas seulement le lieu de l’interaction entre les informations du dehors et du dedans, de la matière et de l’énergie, comme si l’esprit était le produit de l’interaction de ces deux dynamiques contraires, mais il est le lieu de l’interaction directe de cette troisième puissance que l’on dit alors psychique avec elle-même quand bien même elle se sert de moyens comme la parole, l’écriture, le téléphone ou l’Internet pour entrer en relation avec une autre instance de même puissance. Autrement dit les puissances psychiques s’engendrent les unes les autres par intensification et autorégulation de la résultante de leur confrontation. Le cerveau est le siège de la métaphysique. Ce pourquoi l’on peut parler de l’âme comme troisième corps, corps psychique [3].

La matière première de cette construction est certes toujours l’interaction de l’extérieur et de l’intérieur, de l’énergie et de la matière. Le cerveau est le centre moteur de l’être vivant qui s’est réservé la sensibilité de chaque élément du corps pour la mettre au service de l’unité de l’organisme, mais il est surtout le siège de l’âme, et lorsque celle-ci prend conscience du monde, de l’esprit… puis lorsqu’elle prend conscience d’une autre conscience par le moyen de la parole, le siège des valeurs universelles qui sont le propre de l’homme, les valeurs éthiques.

Aucun des trois corps n’est séparé des deux autres, et le respect de l’un implique le respect des deux autres.

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Voir sur le même sujet : La nature de l’affectivité - Réponse à Antonio Damasio : “l’Autre Moi-Même”. (2003).

Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Les trois corps", 2014, Octobre 2014, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 24 novembre 2017).

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Notes

[1] Erwin Schrödinger, Qu’est-ce que la vie. Christian Bourgois, 1986 (What is life. Cambridge 1944) « Il semble qu’il y ait deux mécanismes différents qui permettent la production d’événements ordonnés, le “mécanisme statistique” qui produit de “l’ordre à partir du désordre”, et la méthode nouvelle, créatrice “d’ordre à partir d’ordre”. Pour l’esprit sans préjugés, le second principe paraît être beaucoup plus simple, beaucoup plus plausible », p. 188.

[2] Stéphane Lupasco, L’énergie et la matière vivante. Antagonisme créateur et logique de l’hétérogène. Paris : Julliard, 1962. La thèse de Lupasco ne se contente pas d’expliciter les données de la biologie contemporaine en fonction d’une logique rigoureuse mais elle prévoit un ensemble de conséquences que les découvertes de la biologie et de la neurobiologie confirment. Voir aussi : L’énergie et la matière psychique. Paris : Julliard, 1974. Lire de D. Temple « Le principe du contradictoire et l’affectivité “un nouveau postulat pour la philosophie” » (2011).

[3] On peut en conclure que tous les êtres obéissent à une conscience primitive en constant dialogue avec le monde qui l’entoure, grâce auquel elle déploie sa puissance… Ce qui résulte au moins de l’analyse lupascienne est une interrogation sur un champ de la recherche ignoré des précédentes spéculations scientifiques, et jusque-là réservé à la métaphysique.