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Études lupasciennes

Les niveaux de la transdisciplinarité

Dominique TEMPLE | Février 1999

Le terme de niveau de transdisciplinarité suggère deux sens, celui de traverse et celui d’au-delà, de transgression et de transcendance. Le premier souligne le passage d’une réalité à une autre. Le second suppose l’effacement de toute réalité au bénéfice d’une entité non déterminée mais qui s’impose comme autoréférence.

L’idée de traverse entre une réalité et une réalité différente ne signifie pas l’avènement d’une autre nature mais une progression entre deux termes dont chaque moment est une valeur différente de celle des autres qui ne peut cependant se prévaloir d’une autonomie absolue. Ces différences actualisées à partir d’un même continuum sont comme les couleurs de l’arc-en-ciel. Entre des contraires, il n’est plus possible de s’en tenir à cette définition, il faut rechercher un niveau de correspondance par la définition d’un autre champ de référence. C’est à la condition de sortir du champ d’une discipline et de rechercher de nouveaux paramètres assez amples pour tenir compte de ce qui était irréductible au précédent que l’on peut espérer trouver une solution aux paradoxes. Si la vitesse de la lumière n’obéit pas à la loi d’addition des vitesses, on modifiera la notion d’espace et celle de temps… c’est le principe de relativité d’Einstein.

La seconde notion de transdiscipline fait apparaître une entité de nature différente de ce qui jusqu’à présent appartenait à la connaissance dans un cadre donné. Cette fois, ce ne sont pas les différentes valeurs ou les différents paramètres témoignant d’un passage continu d’un terme à l’autre qui sont envisagés mais au contraire leur disparition, leur évanouissement : si les termes sont en effet contraires et se relativisent, ils s’annihilent réciproquement. Cette annihilation signifie leur métamorphose en une résultante qui n’a aucun des caractères de l’un ou de l’autre. Prétendre que l’annihilation des termes contraires conduit au néant est une solution paresseuse, l’annihilation de ce qui existait (la nature des contraires) ne présumant en aucun cas de ce qui en résulte. Il est plus excitant de chercher en quoi consiste positivement un tel néant : s’il n’est défini par aucun caractère des contraires, il ne l’est non plus par aucune valeur intermédiaire, chacune si elle existait étant logiquement annihilée par son antagoniste. Ce qui en résulte, le contradictoire  (lire la définition) parfait, ne peut se connaître à partir d’aucun autre point de vue que lui-même puisque toute relativité à ce dont il est issu est irrémédiablement compromise. Il s’agit donc bien d’un avènement, mais pour quoi ? Pour lui-même. Son caractère transcendant est donc lié à une auto-révélation.

Pour que l’homme soit le siège d’une telle révélation et qu’il en soit conscient, il lui faudrait construire du contradictoire de façon consciente. Cette praxis n’est possible qu’au travers de structures particulières dont seules les communautés humaines parmi les êtres vivants ont découvert le secret. Les valeurs qui se révèlent ainsi sont les valeurs de la conscience affective, les valeurs éthiques  (lire la définition) . Nous pouvons imaginer à partir de ce postulat la relation d’antagonisme entre les contraires – entre la différence et l’identité, par exemple – mais nous pouvons vérifier objectivement que nous sommes le siège de la relativisation de ces mêmes contraires et qu’elle se manifeste par l’affectivité dans une seule circonstance : lorsque cette expérience a lieu dans une structure dont nous sommes les sujets et en même temps les témoins, ce qui n’est possible que dans une relation de réciprocité.

D’un point de vue logique, voici la méthode que nous suivons :

Stépane Lupasco a établi la relation entre l’un et l’autre des contraires par la formule : si « e » s’actualise, il potentialise son contraire « –e », et l’on voit qu’entre l’un et l’autre nous avons tous les instants intermédiaires, chacun pouvant prétendre à une valeur propre tout autant que les termes polaires de cette relation. Mais leur annihilation réciproque se traduira dans notre langage qui, lui, passe sous le joug d’expressions non contradictoires, par cette convention : « eT », [T] étant le symbole du contradictoire.

Cette formule fait apparaître un niveau qui n’est pas réductible aux différents degrés d’actualisation envisagés précédemment : celui de l’avènement de valeurs d’un nouveau genre qui sont celles du contradictoire.

Chaque actualisations constitue un événement dont on peut décrire l’évolution comme un événement d’événement qui obéit au même principe logique, c’est-à-dire qu’il peut s’actualiser dans le même sens, dans le sens contraire ou de façon contradictoire. Lupasco appelle orthodialectiques  (lire la définition) les actualisations d’actualisations de même type. L’actualisation du premier niveau s’actualise à un deuxième niveau, et ainsi de suite, mais toujours dans le même sens. Il y a donc trois orthodialectiques envisageables (l’actualisation de e constitue un événement qui peut s’actualiser dans le même sens que e : e, e, e), ( l’actualisation de <-e> etc..) .

Il appelle paradialectique  (lire la définition) toute autre possibilité où l’actualisation du deuxième niveau est de signe contraire à celle du premier niveau (l’actualisation de e constitue un événement qui peut s’actualiser dans le sens inverse : e, –e).

Pour simplifier, on peut proposer la commodité suivante : on représente par le chiffre 1 la cellule de base de la première orthodialectique (e), par le chiffre 2 la dialectique de son pôle antagoniste (–e), 3 la dialectique du contradictoire (eT). Et l’on peut ainsi visualiser facilement des dialectiques complexes : 123, 1321, etc…

Quelle est la nature de ce qui résulte de la relativisation réciproque d’événements contradictoires « eT », relativisation qui engendre un nouvel événement contradictoire (eT, eT), c’est-à-dire dans cette notation simplifiée la dialectique 33 ?

Si la conjonction contradictoire 3 est bien celle du contradictoire, et que ce qui est en soi contradictoire est l’affectivité, comme nous le suggérons, la dialectique 33 est celle de la réciprocité, et celle-ci est le siège de la conscience affective. Cette conscience est une révélation affective et une réflexion de cette conscience affective sur elle-même sans que l’on puisse décider si l’affectivité envahit la réflexion jusqu’à l’aveugler sur elle-même ou si la réflexion illumine l’affectivité pour lui donner un sens objectif vis-à-vis d’elle-même.

À partir de la transdisciplinarité il est possible de forger des instruments d’analyse qui répondent à une interrogation éthique que la science ne peut plus différer au cœur même de sa recherche intellectuelle.

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Cf. TEMPLE, D. “Le Principe du contradictoire et l’affectivité” (1998).

Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Les niveaux de la transdisciplinarité ", Études lupasciennes, Février 1999, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 30 avril 2017).

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