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1. Les niveaux de réciprocité

Les niveaux de réciprocité

Dominique TEMPLE | 2008

Nous nous référerons à Claude Lévi-Strauss pour introduire notre analyse du principe de réciprocité.

Dans de petits restaurants languedociens, Lévi-Strauss observe que les convives contraints à s’asseoir à la même table éprouvent comme une sorte de gêne du fait que la proximité entre personnes qui ne se connaissent pas devient tout à coup excessive par rapport à la distance qui les séparait avant que de passer à table. L’hôtelier a disposé devant chaque client un pichet de vin. L’un des clients remplit le verre de son voisin avec son pichet, et ce geste entraîne normalement une réponse identique ; chacun boit dans son verre le vin servi par l’autre. Or, observe Lévi-Strauss, c’est le même vin, et la quantité offerte est la même. Pourquoi donc chacun ne se sert-il pas à partir de son propre pichet ? C’est que ce n’est pas la soif qui a motivé ce geste mais la nécessité de nouer avec l’autre une relation si possible positive plutôt que négative. L’offre du vin est donc mue par un souci de nature éthique : la reconnaissance de l’autre dans une sphère d’humanité amicale. Les choses n’en restent pas là, la réciprocité autorise l’un et l’autre à s’inquiéter d’autrui par le langage et la conversation naît.

Changeons de cadre : chacun entre dans le restaurant, s’assoit à la table et – s’il applique le principe de réciprocité rawlsien – se sert de son pichet, car il estime qu’il a la liberté de boire quand il veut et respecte le droit de l’autre d’en faire autant. La réciprocité ici est une règle entre les deux hommes qui satisfont chacun leur intérêt propre dans le plus strict respect de la liberté d’autrui.

Revenons à la situation qu’évoque Lévi-Strauss : l’action de servir le vin a pour but de provoquer autrui et de l’affecter dans l’espoir que sa réponse crée une nouvelle situation : chacun donne et reçoit, et de la contradiction de ces deux dynamiques antagonistes il résulte un sentiment ici plutôt amical puisque l’action initiale est bienveillante. Une affectivité que l’on peut caractériser comme positive s’est fait jour. Néanmoins, on ne sait encore si ce qui est le plus désiré est l’assurance d’être protégé par cet horizon de sens ou d’être créateur du sens lui-même ; mais que ce soit l’un ou l’autre c’est autre chose que la satisfaction d’un intérêt réduit à une finalité d’ordre biologique, comme d’étancher la soif. Lévi-Strauss note que si le partenaire invité à la réciprocité refuse l’offre du vin, la situation se renverse : le refus se traduit comme une injure, d’où le fait que le sentiment créé par la réciprocité se tourne en dépit, en ressentiment. Quel que soit le temps qui se passera avant une autre rencontre entre les deux personnages, celui dont l’initiative aura été sanctionnée par un refus de réciprocité positive en gardera la mémoire, et durant tout ce temps considérera l’autre avec un certain mépris, voire une sorte de droit à une réponse négative (c’est l’origine de la réciprocité négative  (lire la définition) ). Lévi-Strauss fait remarquer qu’il est donc impossible de revenir à la situation initiale : la réciprocité ouverte ne se referme pas comme l’échange où l’affaire conclue chacun revient à son quant à soi ne devant plus rien à personne. La réciprocité engendre soit une valeur positive soit une valeur négative mais de façon irréversible : elle crée une référence éthique nouvelle et commune. Le sentiment né de cette situation peut être réinvesti dans la réciprocité de langage, qu’en advient-il ? On ne se contente pas de vivre avec le brin d’amitié résultant de l’offre du vin. La reproduction de la réciprocité dans le langage se déploie indéfiniment. Ici, c’est seulement une dynamique, une genèse qui est annoncée.

Une autre question est de savoir où commence la réciprocité : dans la rencontre que Lévi-Strauss a décrite, elle prend son appui d’une situation que Lévi-Strauss dit contradictoire où l’éloignement des uns et des autres se trouve soudain contrarié par un rapprochement : les informations qui traduisent la distance attendue pour un étranger et les informations concernant la distance attendue d’un familier se confrontent dans l’esprit humain et la relativisation des unes et des autres produit une résultante indéterminée. Observant que la logique de notre raison ne nous autorise pas à nous représenter cette résultante en elle-même contradictoire comme telle, il apparaît à Lévi-Strauss que la fonction symbolique doit avoir pour finalité de transcender cette situation par l’invention d’une solution non-contradictoire.

Ce qui rend très vite insupportable la situation contradictoire  (lire la définition) , c’est de rester rivée à elle-même. Elle se manifeste alors par une affectivité qui ne cesse de s’accumuler sous forme d’angoisse. Elle pourrait se reproduire en se dispersant dans des conditions particulières comme dans un hall de gare ou un aéroport, elle serait tout aussi insupportable : l’affectivité qui caractérise cette situation se traduit par l’ennui jusqu’à la “nausée”. Sartre prend le relais de Lévi-Strauss pour décrire cette alternative. Mais où et comment se développe-t-il une solution plus heureuse ? Dans la reproduction de la réciprocité par le langage.

Le langage assure, dit Lévi-Strauss, une représentation non-contradictoire et objective qui dissipe l’affectivité qui s’accumule dans la situation contradictoire. Dans le restaurant languedocien, la situation contradictoire de l’étranger-familier est relayée par l’offrande du vin qui est unilatérale, mais voici que la réciproque rétablit une situation contradictoire à un autre niveau : le donateur est à la fois donataire et donateur et devient donc le siège d’une nouvelle situation contradictoire qui se traduit à nouveau par une solution unilatérale sous la forme d’une question (d’où venez-vous, qui êtes-vous, comment vous appelez-vous ? ...) questions qui s’ouvrent sur une suite sans fin de relations de réciprocité dont les résultantes donnent sens à des horizons toujours plus étendus et précis.

Lévi-Strauss s’intéresse à la réponse chaque fois non-contradictoire, c’est-à-dire à la solution qui provisoirement suspend l’épreuve affective. Mais en quoi consiste cette solution non-contradictoire en laquelle l’esprit se repose dans chaque réponse ? À peu de chose en soi. On oublie vite ce dont on a parlé dans ces conversations dont les termes sont souvent convenus, ce qui reste est le sentiment tranquille d’être intégré dans l’humanité commune, le sentiment d’humanité auquel chacun a droit. Autrement dit, l’horizon objectif sert essentiellement de relais, de médiation à la reproduction de la réciprocité positive qui ne cesse de se ramifier à chaque opportunité offerte par la conversation. Lévi-Strauss estime que dans les rencontres des premiers hommes, la paix était l’objectif de la réciprocité. Quoi qu’il en soit, grâce au langage, la réciprocité n’est plus le corps à corps de la totalité de soi et de la totalité d’autrui, mais des relations sectorisées. L’affectivité primitive se distribue dans chacune d’entre elles comme la sève dans les ramures de l’arbre et s’extériorise dans leur finalité particulière pour en constituer le sens objectif.

Lévi-Strauss s’est arrêté sur la question de l’angoisse qui témoigne selon lui du contradictoire, et il a imaginé que pour surmonter cette cause de l’angoisse, la fonction symbolique définissait les conditions d’un échange. L’échange permettrait de dissiper l’affectivité associée à la situation contradictoire au bénéfice de l’affectivité associée au seul intérêt des protagonistes. L’échange rétablirait la quiétude de chacun par la paix entre tous. Et dès lors Lévi-Strauss a réduit la réciprocité à une règle qui assurerait aux protagonistes de l’échange l’égalité sans laquelle l’intérêt de chacun ne pourrait être celui de tous. La réciprocité n’a donc été découverte que pour être aussitôt recouverte par le principe de l’échange  (lire la définition) . Mais à notre avis, c’est au contraire parce que la situation contradictoire ne peut se développer que de façon non-contradictoire – soit en se reproduisant de façon multiple et indifférenciée, soit en concentrant dans une unique expérience toutes les éventualités –, que se crée l’angoisse ou l’ennui qui seront dissipés par la parole. Il existe donc une autre éventualité : la situation contradictoire peut se transcender dans une situation contradictoire vis-à-vis d’elle-même. La logique dont se sert Lévi-Strauss ne permet pas de concevoir la transcendance d’une situation contradictoire par sa contradictoire, c’est-à-dire un devenir que l’on pourrait appeler contradictoriel  (lire la définition) . Elle admet seulement que le contradictoire se dénoue dans une solution non-contradictoire. Or, la situation contradictoire sera reconduite lorsque la réciprocité dans la parole opposera la proposition ou l’affirmation non-contradictoire de chacun des protagonistes à celle de son interlocuteur.

Que la Parole s’exprime seulement dans la non-contradiction, elle engage une épreuve de force avec autrui, mais qu’elle se relativise par celle d’autrui, cette relativisation des affirmations antagonistes engendre une conscience affective au-delà des représentations de l’imaginaire de chacun des protagonistes. Le devenir contradictoriel ouvre donc une autre voie : un nouveau seuil apparaît à partir duquel les représentations objectives de l’imaginaire s’évanouissent. La médiation de la parole opère un changement de niveau entre l’imaginaire et le symbolique cette fois. Le mot seuil a été utilisé par Lévi-Strauss pour situer le passage de la nature à la culture mais peut-être sans lui donner toute la portée qui est la sienne. Il faut reconnaître deux seuils et non pas un, et trois niveaux de la réciprocité et non pas deux. Les trois niveaux de la réciprocité sont le réel, l’imaginaire et le symbolique  (lire la définition) .

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Les niveaux de réciprocité", Les niveaux de réciprocité, 2008, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 28 juin 2017).

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