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Catalogue d’exposition Art Shipibo d’Amazonie Péruvienne : Musée Fabre, Montpellier, décembre 1979-janvier 1980 / Xavier Dejean, Dominique Temple, Philippe Guillot [et al.]... / Photographies : Charles Camberoque. Éd. Anduze : AZ Offset Arts Graphiques, [1979] 1980. - 40 p. ; Ill. en coul. 21 cm.

Art Shipibo d’Amazonie Péruvienne : Collection du Musée Fabre, Montpellier, 1979

L’Art Shipibo : un art debout

Xavier DEJEAN | Décembre 1979

Introduction au Catalogue d’exposition Art Shipibo d’Amazonie Péruvienne, par Xavier Déjean, Conservateur du Musée Fabre, Montpellier, 1979.

« Nous ne présentons pas ici des œuvres fantômes provenant d’une préhistoire lointaine magiquement silencieuse, mille fois morte et enterrée sous les siècles. Nous ne présentons pas cette pauvre pitance inoffensive, cette razzia posthume qui est la nourriture habituelle des Musées, quand après les soudards, les épidémies et les missionnaires, l’homme blanc lâche scientifiquement ses rapaces sur les civilisations assassinées. Mais voici un art debout, pleinement vivant, non pas un splendide revenant immobile et tout paralysé de son passé, mais un art neuf, inventif, jubilant, instrument de découverte et de libération. Un art qu’il faut bien appeler par son vrai nom, puisqu’il ruisselle d’actualité : art contemporain Shipibo.

les femmes indiennes qui ont fait ces œuvres, vivent, survivent, aujourd’hui même, à cette heure même, quelque part derrière la Cordillère des Andes, sur les rives de l’Ucayali. Les mêmes dessins cadastraux que vous voyez ici, incisés dans la terre cosmique de leurs poteries, elles les tracent sur leur propre visage, filigranes de géométrie aventureuse. Art de la plus extrême fragilité, mais aussi de l’audace.

Apprenant que leurs œuvres allaient pour la première fois au monde être exposées dans un musée d’Europe, ici même, à Montpellier, une sorte de joie libératrice a soudain envahi leurs formes. Un jaillissement de monstres jamais vus s’est frayé passage à travers la végétation d’entrelacs des vieux schèmes revivifiés, craquant désormais sous les sèves. Une vérité nous bondit au visage comme une gerbe d’eau fraîche : le tonus de la création indienne n’est plus à son déclin, mais au plein de sa force, et tout près de sa source. Il faut oser dire qu’un vaste événement souterrain est en train de s’accomplir, une mutation immense et sans bruit : voici qu’une gloire intacte se met debout, reprend courage et dignité. En grande partie grâce à l’innovation radicale du contrat d’échange égal, où la valeur, en Europe, du travail indien, est restituée aux communautés sans vol ni escroquerie. Cette impulsion ouvre un champ neuf à de pareilles œuvres et réinsuffle l’envie de créer à ces artistes qui ne créaient plus rien, prêts d’emporter à tout jamais leur mémoire de base et leur tradition à eux.

Ce sauvetage et cette résurrection s’opèrent conjointement. Cet art devient, pour toute la communauté rassemblée, un acte de combat tout autant qu’un chant de jubilation, le témoignage et l’affirmation d’une identité.

Le coup de foudre du Maire de Montpellier pour la fantastique beauté de cette collection, debout dans le Musée comme une foule magique, va sans doute créer un événement fondateur : au lieu de laisser s’éparpiller au hasard d’une vente publique ces œuvres unies presque biologiquement et composant une totalité symphonique, le Conseil Régional, par une subvention de sa commission culturelle,a le pouvoir de garder cette famille d’œuvres au grand complet et de l’offrir au public, ouvrant ainsi à Montpellier, pour la première fois en France et même dans le monde, un musée d’art vivant amazonien.

Par cette alliance fraternelle, nous espérons de toutes nos forces que sera mieux respectée la dignité de ces populations, qu’enfin sera saluée et universellement reconnue leur identité foisonnante, joyeuse, forte, en plein bond. Et que nous ne leur ferons pas, par une sorte de maléfice lié au monde des blancs, encore mal.

Nous osons enfin souhaiter sans trop de candeur qu’un des morceaux de l’humanité restée aujourd’hui la plus fraîche (et la plus prodigieusement menacée) pourra accoster dans l’avenir et encore l’éclairer. Comme nous éclairent aujourd’hui ces œuvres d’Amazonie péruvienne qui ont traversé jusqu’au Golfe du Lion les Andes et les mers.

Nous saluons de loin ces Indiens que nous ne connaîtrons peut-être jamais, sauf par les œuvres que voilà, et à travers la tendresse et l’enthousiasme fraternel de ceux qui ont été parmi nous leurs éclaireurs. »

Xavier DEJEAN

Conservateur du Musée Fabre, 1979.

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Introduction au Catalogue d’exposition Art Shipibo d’Amazonie Péruvienne : Exposition, Montpellier Musée Fabre - Décembre 1979-Janvier 1980. Anduze : AZ Offset, 1980. - 40 p. ; Ill. en coul. 21 cm.

Pour citer ce texte :

Xavier DEJEAN, "L’Art Shipibo : un art debout", Art Shipibo d’Amazonie Péruvienne : Collection du Musée Fabre, Montpellier, 1979, Décembre 1979, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 25 septembre 2020).

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