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Transdisciplines, n° 13-14, Paris, L’Harmattan, 1995.

1. Ethnocide, économicide, génocide au Rwanda

2. La justice et le meurtre

Dominique TEMPLE | 1995

Cependant, la folie qui menace une société défaite ne devient pas nécessairement meurtrière. Or, ici, elle devient folie de meurtre et de surcroît cette folie de meurtre ne se tourne pas contre les agresseurs, contre les chrétiens ou les capitalistes, mais au contraire elle se retourne contre les Africains, contre des proches qui sont tout autant victimes de la même agression. Elle est d’une certaine manière suicidaire. Ce n’est pas l’étranger ou l’ennemi, le Blanc, qui est haï et qui est détruit ; les Rwandais nomment d’autres Rwandais comme ethnie à détruire. Comment rendre compte d’un tel génocide où le racisme est retourné contre l’identique plutôt que d’être tourné contre une “race étrangère” ? C’est le statut du meurtre, de la guerre, de la vengeance, de la violence dont il faut comprendre l’évolution ou la transformation récente à l’intérieur de la société rwandaise.

Dans les communautés rwandaises comme partout ailleurs dans le monde les hommes ont soumis le meurtre et la vengeance au principe de réciprocité, parce que hors de la réciprocité guerre ou vengeance sont innommées, n’ont pas de sens et se propagent sans pouvoir être jamais maîtrisées.

De récentes études sur la vengeance [1] y compris dans une communauté des grands lacs africains [2], ont montré que dans les communautés où domine la réciprocité des dons, la justice face à une agression n’est pas seulement réparation du dommage mais avant tout l’exigence que la victime retrouve l’initiative qui était la sienne dans la relation de réciprocité et dont elle a été écartée par la violence, c’est-à-dire qu’elle redevienne partie prenante dans la création de la valeur [3]. Ainsi, le fait que la victime retrouve l’initiative dans une relation de parité avec autrui est suffisant pour restaurer la communauté. Il ne s’agit pas pour le médiateur chargé de rendre la justice d’exiger un massacre pour un massacre, un meurtre pour un meurtre, mais de restaurer une relation de réciprocité, laquelle peut donc ne pas être de guerre ou de meurtre : c’est dire qu’un meurtre peut être remplacé par un mariage ou un don.

Quelle était au Rwanda l’instance qui opérait dans chaque conflit majeur cette conversion de la réciprocité négative  (lire la définition) en réciprocité positive ? Cette instance, qui transformait tout meurtre en ce que l’on appelle une composition, était le roi-prêtre, le mwami. Lui seul comme principe d’unité du Rwanda pouvait trancher et juger les délits importants [4]. Mais lui supprimé, alors le meurtre et la violence n’ont plus de médiation. L’Imana, la grâce divine ne peut plus descendre sur aucun siège de justice. Chacun agit en fonction de son intérêt. Et dans cette jungle, s’il a peur de l’autre, il prend les devants. Le raisonnement de Hobbes devient réalité. Il est certes faux de dire que l’homme est né loup pour l’homme. Il est né homme pour l’homme, mais lorsque l’on détruit le principe qui l’a fait homme, alors il peut devenir loup pour l’homme. La guerre de tous contre tous, la thèse du génocide, n’est pas un état primitif, c’est un état induit par la destruction de la réciprocité et le triomphe des intérêts.

La morale des religions importées se révèle fragile car ces religions sont de connivence avec le système économique qui détruit la réciprocité et qui provoque la folie meurtrière. L’action des missionnaires ou des humanitaires ne cesse en réalité de saper les sources de l’éthique propre aux habitants du pays pour lui substituer des références spécifiques d’une civilisation étrangère dont les arguments pour se prétendre garants des droits universels sont loin d’être décisifs.

Au Rwanda, comme la réciprocité horizontale  (lire la définition) était soumise à la réciprocité verticale  (lire la définition) , le roi-prêtre était un juge souverain qui rétablissait l’équilibre et la parité en termes d’alliance. Le mwami ordonnait le prix du sang pour réaffirmer le respect des valeurs suprêmes. Que peut-il donc arriver lorsque les principes de la justice et l’organisation traditionnelle de la justice dans une telle société sont supprimés ? Quel sens peuvent avoir meurtre et vengeance ? Le meurtre, la vengeance et la guerre deviennent l’expression sans limites de l’inhumain. Certes, tant qu’un autre système se surimposait au système africain, une autre justice (coloniale) s’exerçait, mais avec la décolonisation, qui pouvait maintenir un code étranger pour remplacer les réalités culturelles rwandaises détruites ? [5]. Et faut-il en appeler aujourd’hui à une nouvelle tutelle internationale ?

L’autorité du mwami a été révoquée au profit d’un pouvoir démocratique de type capitaliste (et à présent d’une dictature). Le pouvoir pour le pouvoir s’est installé à la tête de l’État, mais en gardant la capacité de mouvoir le Rwanda à sa guise. La décapitation de l’autorité spirituelle ne veut pas dire pour autant que la coutume de partager soit abolie. La coutume demeure comme un vaisseau désemparé. Le partage est un principe désormais sans gouvernail, à la merci de qui s’en empare. Ainsi, puisque les rwandais étaient unis dans la même totalité de nature religieuse, tout événement national continuera de se propager comme une onde du centre vers la périphérie, de “radio des mille collines” à toutes les collines. Pour expliquer la diffusion immédiate du meurtre ou de la paix ou de tout autre événement, il suffit du pouvoir. Toute diffusion est un acte collectif et immédiat ordonné par la catégorie du partage : elle est la conséquence d’un système logique. Le génocide rwandais est plus systémique qu’idéologique.

L’alibi des Occidentaux

Existe-t-il une organisation nazie hutu qui aurait planifié le génocide des Batutsi ? Bien qu’elle puisse donner des gages, cette thèse semble n’être qu’une théorie faible. Elle a l’avantage de délivrer les Occidentaux de toute compromission car il paraît insensé de dire que des conseillers français instruisaient des milices non pour combattre une guérilla armée par d’autres mais avec la claire conscience de provoquer un génocide de type nazi. Elle permet d’escamoter les ingérences ethnocidaire et économicidaire des Occidentaux en reportant à très peu de frais la responsabilité du génocide sur les seuls Africains. Néanmoins, la collaboration des autorités de la France à la préparation du génocide des Batutsi fait de moins en moins de doute [6], comme ne fait pas de doute celle des conseillers belges [7]. Aussi, les Européens ont-ils basé leur défense sur le postulat que les génocides en Afrique seraient inhérents à la civilisation africaine.

Notre argumentation tend au contraire à faire porter la responsabilité des conditions dans lesquelles le génocide est devenu possible au libéralisme économique et au prosélytisme catholique ; mais cette responsabilité est refusée par les intéressés persuadés d’avoir œuvré pour l’émancipation des Africains, d’autant plus que les Africains eux-mêmes ont accepté les rôles qui leur ont été proposés dans les structures de pouvoir occidental. Ces Africains soutiennent que l’avenir de l’humanité passe par la solution occidentale, et que les malheurs d’aujourd’hui (la démocratie-charnier annoncée par Gasarabwe) ne sont que des sacrifices nécessaires. Ils accréditent l’idée que les génocides sont le prix à payer de la démocratie. De la démocratie de l’argent certainement, mais non de la démocratie des hommes, négation a priori de tout meurtre. La démocratie ne peut se fonder sur l’épuration ethnique par les Serbes ou les Croates ni sur le massacre des Tchétchènes ou des Kurdes ou des Tutsi par des Hutu.

Dénoncer l’économicide  (lire la définition) (la substitution aux structures de réciprocité de structures capitalistes) ou l’ethnocide (la destruction de l’imaginaire autochtone) comme deux préliminaires au génocide souligne l’incompétence anthropologique de ces auteurs plus qu’une volonté délibérée de nuire. Aussi, la critique leur paraît-elle injuste, comme apparut sévère aux missionnaires du Nouveau Monde dénoncés par Bartolomé de Las Casas. Mais les bonnes intentions ne sont pas des excuses : les racines du racisme et du génocide sont l’ethnocide et l’économicide.

Quant aux Africains qui justifient ou utilisent les alibis des Occidentaux, il nous semble qu’ils laissent se retendre les deux mâchoires du piège, l’ethnocide et l’économicide. Ils se condamnent au pire, préparent les conditions de prochains massacres dont ils seront les uns les victimes, les autres les bourreaux. L’utilisation qu’ils font de la démocratie pour rejeter la Tradition dont les Batutsi étaient les garants est sans doute un abîme car sans éthique qui lui soit adaptée et livrée à la seule volonté de puissance, la démocratie est aussitôt asservie au racisme et au génocide ; mais le recours à l’idée de la démocratie comme justification de l’emploi des armes contre la dictature du nombre conduit à un régime aussi totalitaire que le régime stalinien. L’idéologie d’un tel pouvoir ne peut se prévaloir d’aucune supériorité sur le racisme qu’il prétend dénoncer car l’antiracisme n’est plus que la justification d’une dictature raciste par la caste au lieu de l’être par l’ethnie.

Le rôle de l’Église Catholique

Lors d’une conférence-débat préparée par l’association SARA à Montpellier, le 18 Avril 1995, Charles-Albert Ryng [8] observait que dès 1902, l’Église Catholique introduit une scission dans l’unité rwandaise. Les Batutsi récusent d’abord les missionnaires. Une telle attitude contraint les Pères Blancs à scolariser des enfants de rwandais éloignés des responsabilités politiques, c’est-à-dire Bahutu. La distinction de deux groupes comme classes sociales est d’ores et déjà induite par les Pères Blancs. Elle va se préciser par une attitude similaire mais au profit cette fois des responsables politiques. Les Batutsi en charge de l’organisation du Rwanda ont en effet perçu l’importance des événements et devinent le danger. En 1907, l’oncle du mwami lui recommande d’accepter la formation des jeunes Batutsi par les religieux catholiques. L’institution religieuse réagit favorablement et façonne alors les élites rwandaises dans une proportion de 80% de Batutsi. La théorie des Pères Blancs est celle du Cardinal Lavigerie « qui convertit les chefs, celui-là tient le pays ».

Les Pères Blancs veulent : maîtriser le pouvoir et les écoles. L’Église respecte en apparence l’unité de l’organisation rwandaise mais seulement de façon formelle, non pas pour en respecter la raison mais afin de pouvoir diffuser sa doctrine. Elle ne cherche pas la rencontre de deux religions mais la substitution de l’une à l’autre. En 1942, le Rwanda est proclamé royaume du Christ-Roi par le Cardinal Lavigerie. L’Église vide de contenu l’organisation verticale rwandaise pour l’utiliser comme canal pour sa propre parole. Et ce changement transforme la responsabilité religieuse des Batutsi en pouvoir de police, ce qui veut dire aussi que les Bahutu deviennent des colonisés de l’intérieur.

La distinction de deux classes sociales devient celle d’une classe dominante et d’une classe dominée auxquelles on attribue des qualificatifs ethniques. Lorsqu’elle pensera maîtriser le développement des masses, l’église rejettera la coquille vide du pouvoir tutsi. Le pouvoir tutsi sera défini comme un pouvoir aristocratique. La deuxième aile de l’église, dite progressiste, va donner son appui aux revendications sociales des masses bahutu… L’église change d’attitude et reporte sa sollicitude sur la paysannerie hutu. Pour Charles-Albert Ryng, ce changement, indépendamment des contenus qui le motivent, fut une catastrophe car il scella une opposition entre deux classes selon un modèle occidental sous la forme de deux groupes ethniques Tutsi et Hutu [9].

Cette division occidentale se heurte à ce qui faisait l’essentiel de la conscience rwandaise, le principe d’union  (lire la définition) . Cette contradiction entre la division et l’union aboutit à une impasse : chacun des deux groupes ne peut plus prétendre à l’unité du tout que par l’exclusion de l’autre. La logique de l’exclusion radicale de l’autre est instaurée [10]. La lutte des classes, qui est au Rwanda une fiction révolutionnaire imposée par les Occidentaux, se heurte au principe de l’organisation de la société rwandaise, le principe d’union, qui structurait la société rwandaise de la hutte d’origine (hutu ou tutsi) à l’État rwandais. Charles-Albert Ryng parle d’un tremblement de terre qui affecte les familles rwandaises. « Le pouvoir, dit-il, conduit désormais inévitablement à la prédominance d’une région qui favorise les uns et exclut les autres. La parité (la réciprocité) est désormais impossible, et qui prétendrait posséder la clef d’une solution mentirait ».

Ce défi doit être adressé à ceux qui ont créé l’impasse par ambition politique et prosélytisme religieux. Mgr Perraudin, cheville ouvrière du progressisme chrétien, défend dans sa lettre pastorale de 1959 la justice sociale, l’abolition des corvées, la liberté d’expression, le droit au syndicalisme, la propriété individuelle, etc. toutes sortes de réformes démocratiques à la française. Grégoire Kayibanda, un ancien séminariste devenu secrétaire particulier de Mgr Perraudin, forme la même année un gouvernement provisoire, et la République est proclamée en 1961. Aussitôt, des centaines de milliers de Batutsi sont assassinés ou fuient. Mais cette tragédie est considéré par les progressistes comme le prix à payer de la démocratie.

L’inégalité de la réciprocité verticale a servi de prétexte aux Occidentaux pour induire une rivalité de classes alors que cette inégalité pouvait être corrigée par davantage de réciprocité horizontale. Une telle rivalité de classes ne se soutenant pas de la réalité rwandaise, elle s’est réfugiée dans la catégorie proposée par les Occidentaux : l’ethnisme.

La responsabilité du génocide

En 1964, Kayibanda, devenu Président du Rwanda, écrit aux réfugiés Batutsi :

« À supposer par impossible que vous preniez Kigali d’assaut, comment mesurez-vous le chaos dont vous seriez les premières victimes ? Vous le dites entre vous, ce serait la fin totale et précipitée de la race tutsi ».

Le Chef de l’État sait les stratèges ; les hommes politiques au Rwanda savent que le génocide est une réalité systémique. En 1994, le génocide deviendra une donnée stratégique. Théo Karabayinga et josé Kagabo citent également le manifeste des Bahutu de 1957 :

« Et si par hasard (la Providence nous en garde) une autre force intervenait qui sache opposer le nombre, l’aigreur et le désespoir aux diplômes ! L’élément racial compliquerait tout et il n’y aurait plus besoin de se poser le problème : conflit racial ou conflit social » [11].

François Rukeba, fondateur du parti monarchiste, avertissait :

« Les Rwandais privés de leur mère patrie, une fois déterminés de rentrer bon gré mal gré, feront une attaque qui dispersera vos interventions militaires et qui se clôturera par le massacre général des deux camps antagonistes » (lettre du 24 décembre 1967) [12].

L’utilisation de cette donnée systémique en force stratégique établit la responsabilité directe du génocide. Néanmoins, les Français peuvent être dénoncés comme des collaborateurs du génocide : les Batutsi ont cessé toute agression armée dès 1967. En 1990, personne n’envisageait encore que le génocide pourrait être utilisé comme élément de lutte pour le pouvoir. L’armée du Rwanda compte seulement 3.000 hommes. Le FPR, qui défend les droits et intérêts des réfugiés Batutsi, prend alors la décision de reconquérir le pouvoir par les armes. La France organise la défense du régime en place en formant une armée de 40.000 hommes. Comme l’a souligné Luc de Heusch [13], les Français ne pouvaient ignorer qu’ils préparaient un génocide raciste. Mais la stratégie du génocide rwandais ne pouvait à plus forte raison être ignorée des responsables rwandais eux-mêmes, et c’est en connaissance de cause que certains d’entre eux ont choisi l’affrontement armé. Il n’est pas certain que le FPR n’ait pas décidé lui-même de compter le génocide de ses propres concitoyens comme le prix à payer pour prendre le pouvoir !

S’il est avéré que le génocide a été délibérément provoqué par des responsables africains parce qu’intégré dans une stratégie de conquête du pouvoir, il devient difficile de ne pas inscrire cette stratégie dans les données d’un système structuré par la colonisation économique et idéologique du monde occidental. Le génocide est bien inscrit dans la structure économique et politique du Rwanda puisqu’il est compté comme une donnée stratégique dans la lutte pour le contrôle du pouvoir par les adeptes ou les collaborateurs du système capitaliste. La démission des puissances extérieures devant ce calcul ne signifie-t-il pas aussi que les parrains du génocide étaient conscients de leurs actes ?

Dans tous les cas, aucune des parties n’est capable de résoudre la contradiction entre une bipartition de la société rwandaise selon les normes occidentales d’une part et d’autre part le principe d’union qui est l’axe vertical de cette société africaine. Pour avoir dû abandonner leur histoire à des puissances qui prônent une démocratie rivée au libéralisme économique et à sa morale religieuse, et pour ne redevenir responsables de leur pays qu’à la condition de ne pas remettre en question les conceptions occidentales, les Rwandais sont condamnés au charnier démocratique. Ils ne sont pas les seuls. Des tragédies identiques se préparent dans de nombreuses autres régions d’Afrique sur les mêmes bases systémiques.

*

Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "La justice et le meurtre", Ethnocide, économicide, génocide au Rwanda, 1995, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 20 août 2017).

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Notes

[1] Cf. Raymond VERDIER & Coll. La vengeance. 4 vol., Paris : éditions Cujas, 1981-1986.

[2] Cf. TCHERKEZOFF, Serge. “Vengeance et hiérarchie ou comment un roi doit être 
nourri”. In : VERDIER, R. La vengeance, op. cit., vol. 2, pp. 41-59.

[3] Cf. COURTOIS, Gérard. “Le sens et la valeur de la vengeance chez Aristote et 
Sénèque”. In : VERDIER, R. La vengeance, op. cit., vol. 4, pp. 91-124.

[4] La force verticale du roi était relativisée par différents rituels dont Luc de HEUSCH donne un rapide aperçu ; Cf. HEUSCH, Luc (de) “Anthropologie d’un génocide : le Rwanda”. In : Les Temps Modernes, n° 579, Octobre 1994, p. 14.

[5] Quelques Africains proposent encore une autre solution occidentale
 marxiste-collectiviste, conduite par des guerrillas meurtrières... Mais partout de telles entreprises ont fait faillite. La solution terroriste ou militaire 
n’engendre que dictature matérialiste qui abolit plus violemment encore que les expressions colonialistes précédentes les structures de réciprocité, le droit de donner et la responsabilité de chacun vis-à-vis d’autrui au profit de collectivisations ou de planifications arbitraires. Le peuple privé de ses ressorts est aussitôt réduit à
 l’impuissance et à la pauvreté. Lorsque les dictatures militaires ont épuisé les 
ressources de l’économie de guerre, chacun se rend compte que de telles liquidations systématiques des sources de la culture populaire ont fait le lit du capitalisme et du nationalisme ! 
Les peuples désemparés et désarmés sont abandonnés aux fanatismes des nationalistes ou des intégristes.

[6] Aujourd’hui, les témoignages affluent. Le gouvernement français a sciemment aidé de 1990 à 1993 le gouvernement rwandais qui liquida pendant cette période plus de dix mille Batutsi. À propos de la couverture d’Alain Juppé des compromissions françaises, Éric GILLET écrit : « Rarement le langage aura autant qu’ici masqué le cynisme et l’hypocrisie de nos responsables politiques. Rarement aura-t-il été aussi crûment asservi au mensonge et à la duplicité ». Cf. GILLET, E. In : Les Temps Modernes, n° 583, p. 230.

Les “intérêts supérieurs de la France” du Gouvernement Balladur, comme la “logique industrielle” du Gouvernement Fabius lors de la vente du sang contaminé, ont aveuglé ces dirigeants politiques. Aussi ne comprennent-ils même pas qu’ils sont coupables d’avoir préparé un génocide, pas plus que ne le comprenait Pétain. La revue Les Temps Modernes (n° 583) publie cette hypothèse de J.-F. BAYARD : L’acharnement de F. Mitterrand à soutenir Habyarimana serait dû à ce que ce dernier était un intermédiaire dans la vente de technologies nucléaires à l’Afrique du Sud. Dans le même N° des Temps Modernes, Éric GILLET rappelle que le Tribunal international pour le Rwanda, créé par le Conseil de Sécurité le 8 Novembre 1994, est habilité à juger : « quiconque a (…) de toute manière 
aidé et encouragé à planifier, préparer ou exécuter le crime (…) sans que “la qualité 
officielle” d’un accusé, soit comme chef d’État ou de Gouvernement, soit comme haut fonctionnaire, ne l’exonère de sa responsabilité pénale ou soit un motif de diminution de peine ». Éric Gillet établit une connivence directe entre les responsables de l’opération turquoise et les responsables du génocide, les Français protégeant les radios rwandaises qui couvraient le génocide. De son côté, F. BOUCHER SAULNIER conclut également à la complicité de génocide qu’elle étend au Conseil de Sécurité de l’ONU : « Le massacre s’est fait en temps réel, au grand jour et en présence de tous les protagonistes concernés. Le téléphone a fonctionné à Kigali pendant toute la durée du génocide. Les appels de détresse arrivaient donc directement ou indirectement au quartier général de l’ONU. Du trottoir d’en face on voyait le massacre s’accomplir. On connaissait le nom et l’adresse des personnes menacées. On pouvait même les entendre mourir en ligne ». On comprend
 que les Occidentaux, et au premier rang desquels MM. Mitterrand, Balladur et Juppé, tous les trois parfaitement informés et solidaires pour avoir joué la carte politique du Gouvernement rwandais alors que le génocide était avéré, aient mauvaise conscience.

[7] Voir le témoignage de Luc de HEUSCH “Anthropologie d’un génocide : le Rwanda”, op. cit., pp. 10-12.

[8] Professeur agrégé de philosophie.

[9] « Comment expliquer ce soudain renversement de l’alliance politique des
autorités coloniales et des Tutsi ? Jean-Paul Harroy, le nouveau gouverneur du 
Rwanda-Burundi, amorce dès son arrivée au pays en 1956 une politique de démocratisation inspirée des modèles électoraux occidentaux. (...) Mais, c’est à l’intervention de l’Église catholique que la rupture avec les Tutsi fut consommée... » Luc de HEUSCH “Anthropologie d’un génocide : le Rwanda”, op. cit., p. 7.

[10] On peut voir encore la trace de ce séisme politique à l’intérieur de l’Église dans 
l’opposition des partisans du cardinal Lavigerie et des partisans de la révolution
démocratique.

[11] KARABAYINGA, Théo & José KAGABO. “Les réfugiés, de l’exil au retour armé”. In : Les Temps Modernes, n° 583, Juillet-Août 1995, p. 65.

[12] Ibid., p. 71

[13] HEUSCH, Luc (de) “Rwanda. Les responsabilités d’un génocide”. In : Le Débat, n° 84, Mars-Avril 1995, pp. 24-32.
 Les récents articles publiés par Les Temps Modernes confirment une 
collaboration de fait entre les autorités françaises et les auteurs du génocide.