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Essai critique sur le « Commun », en 8 chapitres, à partir de l’ouvrage de Pierre Dardot et Christian Laval.

Publié sur le Blog de Paul Jorion, le 16/01/2017.

Essai critique sur le « Commun » à partir de l’ouvrage de Pierre Dardot et Christian Laval : Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle

Essai critique sur le « Commun ». Chapitre IV - Propriété universelle et Propriété privée

Dominique Temple | Janvier 2017

Propriété universelle et Propriété privée

Il est un deuxième point qui mérite une discussion préalable. Pierre Dardot et Christian Laval ne sont pas équivoques : c’est bien la propriété privée capitaliste qu’ils dénoncent comme une imposture, et leur référence ne prête pas à confusion : les enclosures. Pourtant, ils dénoncent la propriété et non pas la propriété privée. Ils proposent alors une opposition entre la propriété et le commun, celui-ci défini comme le non appropriable, et là s’amorce une difficulté.

Une citation des acteurs de la « bataille de l’eau » de Cochabamba en Bolivie, en 1999, l’illustrera : « Nous avons été les sujets d’un grand vol alors que nous ne sommes propriétaires de rien » [1]. Le mot « propriétaire » semble avoir ici deux sens. Le premier est voilé sous le mot vol (les habitants de Cochabamba sont propriétaires de ce dont ils ont été volés), et le second déclaré : ils sont propriétaires de rien signifie qu’ils ne se considéraient pas comme « propriétaires privés ». Pour Pierre Dardot et Christian Laval, il n’est qu’un seul sens, celui de la propriété privée, et c’est par métaphore que les Boliviens de Cochabamba entendent la propriété sous le mot vol. En réalité, ils voudraient signifier que l’eau est inappropriable… Si la propriété ne s’entend que comme privatisation, la propriété est en effet le vol d’un bien inappropriable. Et lorsque Pierre Dardot et Christian Laval disent : « Le régime de propriété privée est exposé aujourd’hui à une autre critique, qui fait apparaître que la propriété n’est pas seulement ce dispositif bien fait pour tirer jouissance du travail collectif d’autrui, mais une menace générale sur les conditions de toute vie en commun », on peut entendre que la propriété n’est conçue que comme privatisation, et donc confondue avec propriété privée.

D’où la conclusion :

« La possibilité d’un renversement politique radical est là : tandis que le commun était jusqu’alors conçu comme la grande menace sur la propriété, laquelle était donnée comme moyen et raison de vivre, c’est désormais cette même propriété que nous avons des raisons de regarder comme la première menace sur la possibilité même de la vie » [2].

La propriété avant que d’être privatisée était-elle dans les communautés menacée par le commun ? Et le commun n’était-il que l’usage de biens inappropriables comme l’air, l’eau, le soleil ? ou se définissait-il par différentes formes de propriété ? Mais alors lesquelles ?

La référence de Pierre Dardot et Christian Laval aux communautés andines peut être exploitée plus avant par exemple grâce à l’étude de Marcelo Fernandez « La ley del ayllu » [3]. En Bolivie, les hommes disent que la terre est distribuée par la communauté en propriétés différentes selon leur fonction sociale :

- Individuelles (sayanas) attribuées au chef de famille, inaliénables hors de leur domaine respectif (la parenté),

- Familiales (yanukas) soumises au respect d’une rotation des cultures complémentaires de celles des autres, sous contrôle communautaire, propriétés également inaliénables hors de leur domaine respectif (la communauté villageoise, l’ayllu),

- Publiques (chikinas) aujourd’hui attribuées à l’Église ou aux autorités communales pour répondre aux investissements d’intérêt général,

- Collectives, comme les pâturages (ayjaderas),

- Tandis que sont inappropriables les glaciers, sources, lacs et montagnes réputés gardiens des troupeaux sauvages (les vigognes, les condors…).

Ces distinctions ne permettent pas de conclure à une simple dichotomie appropriable/inappropriable qui serait à l’origine de la propriété privée et de la propriété commune. La notion de propriété pour ces paysans se décline sous le contrôle du principe qui fonde leur communauté : la réciprocité (ayni [4]) et selon la fonction sociale attribuée à la propriété : la production familiale, la redistribution communautaire, le marché de réciprocité, les investissements publics. La propriété d’usage serait-elle alors suffisante pour définir la propriété commune face à la propriété privée ?

Une propriété dont l’usage est défini par sa fonction sociale, comme par exemple l’eau pour l’irrigation des cultures, est cependant différente d’une propriété d’usage qui laisserait son propriétaire libre de définir celui-ci, de supprimer l’irrigation pour un lac artificiel ou une reprise hydroélectrique, par exemple. D’autre part, l’usage principal de l’eau est son investissement comme moyen de production dans un mode de production qui dépendra des relations des hommes entre eux, et qui ne sont pas nécessairement collectives. L’usage reçoit donc une définition différente selon qu’il s’inscrit dans un système de réciprocité, où il se confond avec la fonction sociale de la propriété décidée par la communauté, ou dans un système de libre-échange où la privatisation de la propriété permet de le délier de sa fonction sociale.

Dans ce sens, Pierre Dardot et Christian Laval nous invitent à relire Fichte. « On doit à Johann Gottlieb Fichte une théorie originale du droit de propriété, élaborée dans son Fondement du droit naturel (1796) et dans L’État commercial fermé (1800), selon laquelle tout droit de propriété est “un droit exclusif à une activité libre déterminée” et nullement un droit exclusif à la possession de choses. Cette libre activité, explique Fichte, peut être déterminée ou bien “par l’objet sur lequel elle s’exerce”, ou bien “par elle-même dans sa forme propre (…) sans référence aucune à l’objet sur lequel elle s’exerce”, ou bien enfin par les deux à la fois, c’est-à-dire “par sa forme propre et par l’objet auquel elle se rapporte” : elle s’entendra alors comme le “droit d’entreprendre exclusivement une action déterminée sur un certain objet, et d’exclure tous les autres humains de la même utilisation d’un même objet”. C’est donc seulement “au figuré et de façon dérivée” qu’on peut appeler l’objet lui-même - par exemple un champ - “propriété de l’ayant droit” : de cet ordre “est le droit exclusif du laboureur à cultiver ses céréales sur tel champ donné”. (…) “La Terre appartient à Dieu. L’homme ne disposant que de la possibilité de la cultiver adéquatement et d’en user”. Grâce à

Pour citer ce texte :

Dominique Temple, "Essai critique sur le « Commun ». Chapitre IV - Propriété universelle et Propriété privée", Essai critique sur le « Commun » à partir de l’ouvrage de Pierre Dardot et Christian Laval : Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, Janvier 2017, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 24 avril 2017).

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Notes

[1] Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle. Paris, La Découverte, Introduction, p. 17.

[2] Ibid., p. 18.

[3] Marcelo Fernandez O. La Ley del Ayllu. PIEB, La Paz, 2000.

[4] L’ayni se retrouve dans les chroniques de l’époque précolombienne sous le nom de mit’a lorsqu’elle était hiérarchisée et qu’elle devait s’accorder au caractère collectif du système de redistribution alors dominant.