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Conférence pour la 11e session de l’Institut d’Études Mondialistes, château de La Lambertie, du 23 au 30 juillet 1988.

De la pratique des luttes indiennes

2. Synthèse des débats sur la conférence de D. Temple par Alain Cavelier

Alain CAVELIER | 1988

Introduction :

Ceci est une synthèse et non un compte-rendu. Elle porte sur les réponses de Dominique Temple à 17 questions écrites et 2 questions orales sur divers aspects de la Réciprocité et de ses relations avec les sociétés d’Échange. On s’est efforcé de rassembler et ordonner de nombreux éléments qui circulent au travers des différentes réponses et se recoupent fréquemment pour assurer la cohérence d’ensemble, tout en faisant court. On a considéré que la réflexion de l’auteur et de ses auditeurs s’est structurée selon 3 grands axes qui ont déterminé le plan de cette synthèse :
— La dimension éthique de la Réciprocité
— Le fonctionnement concret de la Réciprocité
— Le contact des économies d’Échange et de Réciprocité

On s’est efforcé de respecter la relation duale Réciprocité-Échange qui a prévalu tout au long des interventions [1].

1. La dimension éthique de la Réciprocité

La plupart des questions recoupaient souvent indirectement l’aspect éthique de la Réciprocité. c’est lui, en effet, qui fonde la différence entre l’Échange et la Réciprocité par de-là leurs spécificités concrètes dans l’organisation de la production et la distribution des biens. Et c’est lui que les auditeurs, qui n’en n’ont pas de vécu conscient, appréhendaient le plus difficilement.

Dominique Temple a donc eu des occasions variées de présenter des éclairages différents de cette opposition entre « valeur d’être » et « valeur d’avoir » qui caractérisent respectivement les économies de Réciprocité et d’Échange.

En effet, l’acte de Réciprocité apporte une satisfaction psychique supplémentaire que n’apporte pas l’Échange. Cette satisfaction concerne donc un niveau supérieur de l’organisation de l’être humain. Sa dimension est à la fois spirituelle et affective. Ces valeurs font défaut aux sociétés d’Échange, au point que leur carence mène ces sociétés à sécréter des échappatoires de substitution comme la drogue ou d’autres aliénations. La dichotomie du matériel et du spirituel est spécifique aux sociétés d’Échange, et les problèmes qu’elles rencontrent de ce fait, ne se pose même pas aux sociétés réciprocitaires chez lesquelles l’inconscient affleure le conscient.

Cela va très loin puisque l’acte du Don procure à celui qui le pratique le sentiment d’être, d’exister. Chez les Kanaks de l’île de Lifou, le mot “kamo” est composé de “ka” (l’être) et “mo” (celui qui donne, la vie). Le mot “no” signifie à la fois l’offrande et la parole, laquelle exprime le nom. Un acte de Don est accompagné de l’adresse : « voici mon nom ». Le nom est la compétence d’être, ici au moyen de l’offrande. Chez les Jivaros du nord du Pérou, “l’ipaamu” qui exprime le Don, connote simultanément l’affectivité que créée cette relation de Réciprocité. Celle-ci est telle, qu’elle mène à des liens plus forts que la vie et la mort.

On ne peut guère assimiler les charges honorifiques qui s’achètent dans les sociétés d’Échange au Prestige lié au Don dans les sociétés réciprocitaires : la charge est un pouvoir qui s’achète, alors que par le Don, on acquiert le devoir de servir la communauté. Le Prestige naît du Don, de la structure d’ensemble de la Réciprocité, indépendamment du désir de celui qui donne.

Ceci dit, le principe de Réciprocité n’aboutit pas toujours à des situations “idylliques”.

D’abord, la Réciprocité n’est pas à l’abri de l’aliénation du Don. Celui qui, en fonction de son imaginaire, impose des critères de référence au Don, inféode ainsi la Réciprocité d’autrui : c’est le tribut. Celui qui reçoit, perd alors la face, et cela peut mener à la mendicité, au servage, à l’esclavage, comme chez les Athéniens de l’Antiquité.

La capture de la valeur d’être, de l’Éthique dans l’imaginaire, ou bien fétichisation de l’Éthique (surtout religieuse) rendent la Réciprocité asymétrique, et en dénaturent les effets. Des sociétés africaines ont maîtrisé cette aliénation par la redistribution des moyens de production.

Au plan mondial, on assiste à un phénomène intéressant : alors que Kroutchev voulait faire de la capture de la Paix un avantage idéologique du socialisme, Gorbatchev propose d’en faire le fruit d’un dialogue avec l’Occident : l’Éthique est en passe de l’emporter sur l’hégémonie idéologique.

Le principe de Réciprocité crée dans la sphère où il est appliqué un être commun. À l’échelle planétaire, ce serait l’Humanité. Mais il faut éviter la pétrification de cet être commun dans la prétention hégémonique d’un pouvoir, d’une société particulière au détriment des autres.

Il existe aussi la Réciprocité négative. Lorsque l’Homme est perçu comme un ennemi (pour un conflit de territoire, par exemple), il reste reconnu comme un être humain à travers une relation de Réciprocité guerrière. Et la guerre va être structurée comme le don, comme une offrande, de sorte qu’on ne pourra pas tuer systématiquement autrui. Toute agression contre autrui supposera que l’autre ait le droit d’en faire autant. La reconnaissance de ce droit prime l’agression et donc, le fait d’être agressé est premier par rapport au fait d’agresser, car la reconnaissance de l’autre est incontournable. La mort conditionnant le meurtre, il est impossible d’anéantir l’adversaire. Il s’agit de relations de vengeance ritualisée qui fondent les sociétés Jivaros, Campa, Amuesha, de nombreuses sociétés africaines et asiatiques. Cependant, une société construite sur une situation qui sous-tend la Réciprocité négative peut passer instantanément à la Réciprocité positive si les conditions le permettent. Ceci est illustré par un mythe amazonien et andin qui raconte :

Dans les temps anciens, les hommes étaient frères ennemis, jusqu’au jour où l’oiseau des songes enleva une femme et la conduisit au temps mythique (au Paradis, si vous voulez). Et là, elle trouva son mari qui avait été tué dans un combat, et ses meurtriers qui avaient été tués par les frères du mari par vengeance, qui festoyaient gaiement en buvant le sang de leurs blessures fermenté. Alors, cette femme, quand elle revint sur terre, imagina la culture du manioc, c’est-à-dire parvint à maîtriser par l’agriculture la condition de créer l’abondance économique, la production… Elle fit fermenter ce manioc et elle appela les ennemis à festoyer au lieu de s’entretuer, avec la bière de manioc qui s’appelle le masato, que les Indiens offrent encore aujourd’hui en signe d’hospitalité et d’alliance aux étrangers qui viennent les voir.

C’est ainsi que par la maîtrise d’une technologie, l’Humanité aurait conquis la possibilité de faire triompher la Réciprocité positive sur la Réciprocité négative, l’offrande sur la vengeance, la paix sur la guerre.

2. Le fonctionnement concret de la Réciprocité

Pour accéder à la hiérarchie, les individus doivent obtenir un certain capital. Ce mot n’a pas le sens qu’on lui prête dans les sociétés d’Échange, mais on n’en dispose pas d’autre. Simplement, il faut travailler assez pour produire plus que ne l’exigent les nécessités de subsistance ou de consommation familiale ou personnelle, de façon à redistribuer le surplus à la Communauté. Le Prestige est moteur d’un investissement dans la surproduction et donc générateur d’une économie d’abondance.

Tous font cela, chacun dans son domaine d’activité. Bien entendu, il faut établir un terme de conversion entre les producteurs de statuts différents (forgerons et agriculteurs, par exemple) : on peut l’appeler “équivalent de Réciprocité”. Il permet de jauger la production de chaque statut par la consommation de l’ensemble de la Communauté.

Ce n’est pas une valeur d’Échange car l’équivalence varie en fonction des besoins de la Communauté pour chaque type de production. En Afrique, on se sert de monnaie comme équivalent de Réciprocité… mais elle n’a pas de valeur propre fixe et son usage paraît irrationnel aux Occidentaux non avertis !

L’investissement est généralement envisagé du point de vue individuel, puisque largement lié au Prestige personnel. Le correctif est le principe de redistribution des moyens de production dont les modalités varient, souvent de façon complexe, selon les situations. Mais on peut développer des investissements collectifs pour une production d’intérêt collectif dans le but, par exemple, d’acquérir des équipements auprès des sociétés d’Échange.

En cas de pénurie, l’Éthique prime sur le bien-être, et même sur la vie : on partage entre tous, même si chaque part individuelle est insuffisante. Chacun est “rassasié” au plan de l’Éthique, puisque cette dernière revêt la valeur suprême.

Dans certaines sociétés, il existe des représentations du Prestige acquis par la redistribution. Ce sont des “monnaies de renommées”. Ainsi, chez les Trobriandais, c’est une belle parure dont l’offrande vaut le poids de Prestige du donateur… soit 100% d’intérêt (moral) ! Il y a aussi le blason des Kwakiutl, le poncho rouge des Jilakata (etc…) dont les modalités de circulation rendent comptent de la symbolique attachée à ces représentations.

La technologie quant à elle, n’est préjudiciable dans ce contexte que lorsqu’elle est l’instrument d’un processus de destruction ou de substitution de pouvoir. Ainsi en est-il de la hache de fer apportée (entre autres) par les Franciscains aux communautés Guaranis pour substituer leur autorité spirituelle à celle des chamans. Ce biais technologique a permis, au travers de la fourniture gratuite de l’instrument, d’inféoder la société réciprocitaire Guarani à la société d’Échange des Colons, moyennant le tribut. En fait, il faut savoir à quoi est finalement ordonnée la technologie : une Mutuelle d’Assurances (réciprocitaire) peut très bien se servir des mêmes ordinateurs qu’une Compagnie privée d’Assurances (échangiste). Le mythe précité de la mise en culture du manioc est un bon exemple de la perception de la technologie dans les sociétés réciprocitaires. Voici un autre exemple, réel et récent :

Des coopérants avaient essayé de généraliser l’emploi du moulin à riz dans les foyers d’un pays du Sahel. Mais ce fut un échec complet. Une “vieille femme analphabète” a alors suggéré de laisser aux femmes le soin de gérer ce qui restait du projet pour le relancer… et après quelques années, on dénombrait 266 moulins à riz dans la région ! Cette femme avait inscrit la technique du moulin à riz dans un processus de Réciprocité de parenté : chaque femme qui utilisait le moulin laissait une obole de son choix jusqu’à la constitution de la somme nécessaire pour acheter un nouveau moulin, qui était alors donné à une fille de la communauté qui se mariait. Défiée au titre de la Réciprocité du Don, la communauté d’accueil de la jeune mariée n’avait de cesse de reproduire ce Don, et ainsi de suite…

3. Contact des économies d’Échange et de Réciprocité

C’est une question extrêmement complexe qu’il est désormais impossible d’éluder dans une perspective mondialiste. Elle présente de nombreux aspects dont deux ont été développés dans le débat : la communication et la mise en œuvre du contact.

3.1 La communication

Le drame est que les sociétés d’Échange, même lorsqu’elles étaient animées des meilleurs sentiments, ont appréhendé les sociétés réciprocitaires à partir de leur propre langage, qui exprime forcément leurs propres catégories. L’exemple de “ipaamu” des Jivaros montre, parmi beaucoup d’autres, que la traduction d’un mot indigène dans une langue occidentale (ici, par “échange”) appauvrit son sens au point d’occulter l’essentiel (ici, la connotation affective). Le système relationnel des Indiens est fondé sur le multilinguisme (comme souvent dans les sociétés africaines) et il y a souvent au moins un traducteur par Communauté ; grâce à leur hospitalité, un Occidental n’a jamais de difficulté à se faire comprendre… Par contre, il lui est souvent très difficile de traduire dans sa langue un concept indien.

Ainsi, si le dialogue avec les sociétés réciprocitaires est la condition impérative de la reconnaissance mutuelle préludant à des relations justes, ce dialogue ne pourra réussir que si nous n’imposons pas nos catégories, et si nous n’interprétons pas les leurs avec notre terminologie.

3.2 La mise en œuvre du contact

Le plus urgent est que les sociétés réciprocitaires procèdent elles-mêmes à la théorisation de leur pratique. Ce qui appartient depuis des siècles au domaine du vécu doit accéder au domaine conceptuel. En ce sens, la critique théorique de la Réciprocité, symétrique de la critique marxiste du capitalisme, reste à faire. Il faut mieux préciser les structures rationnelles de la Réciprocité afin de les maîtriser et les développer avec les valeurs qu’elles engendrent. C’est à ce prix que la connexion pourra, si elle s’avère possible, être mise au point.

Au plan pratique, cependant, il n’y a pas étanchéité entre les deux systèmes. En effet, la Réciprocité continue à jouer un rôle à l’intérieur même des sociétés d’Échange, dans les espaces que ce dernier a laissés vacants. Acheter des fleurs pour un ami qui vous offre l’hospitalité enchaîne un acte d’Échange (dénué de valeur d’être) et des actes de Réciprocité (générateurs d’affectivité). Le Prestige joue un rôle là où la possibilité de faire de grands profits matériels n’existe pas (fonctionnaires, enseignement, voire les Académies de toutes sortes). L’engagement individuel dans des associations de solidarité apporte un “plus être”. La Sécurité Sociale est réciprocitaire, et notre société serait une jungle si tout un tissu de Réciprocité ne la sous-tendait. La redistribution du Savoir, essentielle au fonctionnement de nos sociétés d’Échange, est en grande partie réciprocitaire. Ainsi, des éléments épars qui sont les attributs de la Réciprocité perdurent mais demeurent marginalisés par la puissance économique de l’Échange.

La confrontation peut être perturbante : voir ce qui a été traité au sujet de “l’économicide” dans la conférence ; voir aussi le comportement de responsables africains, pratiquant la Réciprocité à l’intérieur de leurs frontières et accumulant les devises en Suisse. Les responsables locaux de “Projets de développement” eux-mêmes, écartelés entre les règles de gestion échangistes des moyens affectés aux Projets et les impératifs locaux de redistribution réciprocitaire de ces moyens, se trouvent soumis à des tensions psychiques imprévues qui peuvent leur faire “perdre la tête”, ou tout abandonner.

Les rapports entre deux sociétés pratiquant les systèmes opposés peuvent prendre la forme d’une inféodation de l’une à l’autre. Cette inféodation est possible dans les deux sens. Ceci est différent de “l’Échange inégal” qui suppose deux structures d’Échange, et qui révèle souvent la méconnaissance du partenaire lésé par l’“inégalité”.

Ces rapports peuvent aussi se réduire à une séparation des domaines réservés aux deux systèmes. Si on laisse les Communautés prendre en charge la totalité d’un Projet de développement, alors on permet aux mécanismes de Réciprocité de re-fonctionner, et c’est la base d’un autre développement. Beaucoup de mécanismes, comme le mutualisme, s’apparentent à la Réciprocité et peuvent interpénétrer les deux systèmes.

En tout état de cause, les ponts entre les deux systèmes sont une question de choix, de liberté, mais cette question de liberté est elle-même déterminée par la possibilité de mesurer l’un et l’autre au moyen de la connaissance des principes de ces deux économies politiques.

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Pour citer ce texte :

Alain CAVELIER, "Synthèse des débats sur la conférence de D. Temple par Alain Cavelier", De la pratique des luttes indiennes, 1988, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 21 août 2017).

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Notes

[1] La transcription complète des débats (20 pages dactylographiées) peut être fournie sur demande : Études mondialistes.