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Lettre à Mikhaïl Gorbatchev

« Mikhaïl Gorbatchev »

Dominique TEMPLE, Mireille CHABAL, Jean CARDONNEL | 1989

Un grand souffle est venu de l’Est ranimer l’espérance de la paix. Il nous a surpris ou plutôt nous ne nous attendions pas à ce qu’il vienne des neiges du Kremlin. C’est le printemps à Moscou.

Vous rêvez d’un temple ou d’une cité radieuse au sommet d’une verte colline. Votre parole nous ramène la pensée de Gandhi, sa provocation non-violente pour la paix. Elle nous redécouvre les horizons éblouis d’un grand noir américain, Martin Luther King qui, lui, disait : « J’ai vu la Terre Promise ».

Nous entendons pour l’une des premières fois dans le monde occidental un responsable des affaires publiques tenir un langage d’humanité, un langage non point utopique puisqu’il témoigne d’un profond respect de la réalité, puisqu’il naît de l’intelligence de la vie concrète des hommes d’aujourd’hui :

« De tout temps, philosophes et théologiens ont traité des idées de valeurs humaines éternelles mais ce n’était là que spéculations scolastiques, condamnées à n’être que rêve utopique » [1].

Aujourd’hui, l’humanité est contrainte sous la menace d’une mort nucléaire de recourir, pour penser sa survie, à la solidarité.

« Classique en son temps, le précepte de Clausewitz selon lequel la guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens est irrémédiablement dépassé (...) Pour la première fois dans l’histoire, fonder la politique internationale sur des normes morales et éthiques communes à l’humanité tout entière est devenu une exigence vitale » [2].

Une menace plane sur l’immortalité du genre humain. Ce n’est pas parce qu’il serait mortel mais parce que les hommes eux-mêmes ont désormais le pouvoir de le tuer.

« Nous - l’humanité tout entière - sommes embarqués sur le même navire et nous n’avons pas d’autre possibilité que de sombrer ou de voguer ensemble [...] Nous devons tous gagner sinon nous perdrons tous. L’épine dorsale du nouveau mode de penser est la reconnaissance de la priorité donnée aux valeurs humaines ou pour être plus précis à la survie de l’humanité » [3].

Vous révélez que la survie de l’humanité dépend d’un dernier recours : l’Ethique. Nous voyons là, d’un coup, comme arrivés au bord d’une falaise, le gouffre de notre système de civilisation. A l’Est comme à l’Ouest les valeurs humaines sont englouties. C’est la mort totale, la mort d’Etre. Dès lors, la perestroïka est bien plus qu’une grande réforme économique, c’est une révolution. Elle ne concerne pas seulement l’Union Soviétique mais le monde entier.

« Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une époque où l’intérêt de l’humanité tout entière doit être placé à la base du progrès. La compréhension de ce fait exige que la politique mondiale parte, à son tour, de la priorité des valeurs universelles » [4].

Les Nations Unies écoutent enfin une voix qui classe les tenants du réalisme politique parmi les naïfs !

« Il serait naïf de penser que les problèmes qui déchirent l’humanité contemporaine peuvent être résolus par des moyens et méthodes qui ont été utilisés ou paraissaient convenables dans le passé » [5].

Mais voici que vous renoncez à la capture de la paix, à son appropriation dans les normes de votre idéologie. C’est à la désimpérialisation du monde que vous procédez, lorsque vous proposez que la paix soit désormais le fruit du dialogue, de la compréhension mutuelle, enfin de la réciprocité.

« Nous sommes loin de considérer que notre approche est la seule bonne. Nous ne disposons d’aucune solution universelle mais nous sommes prêts à coopérer en toute sincérité et honnêtement en vue de chercher des réponses à tous les problèmes même les plus ardus [6]. Mais nous voulons coopérer sur un pied d’égalité, dans la compréhension mutuelle et dans la réciprocité » [7].

Le dialogue et mieux encore la compréhension mutuelle, voilà qui s’oppose radicalement à toute solution unilatérale et qui nous amène à cette clairière lumineuse de la réciprocité.

Ce n’est pas pour nous l’effet d’un hasard que vous ayez placé en troisième et en dernier lieu ce terme de réciprocité. Voilà une parole que nous saisissons dans toute sa résonance. L’égalité pourrait se concevoir dans la ligne d’une correction des inégalités de notre système actuel, le système de l’échange, individuel ou collectif, mais la compréhension mutuelle, voilà qui va déjà contre la démarche classique de l’intérêt, moteur de l’échange. Elle nous conduit immédiatement à la réciprocité.

Il nous semble percevoir que vous mettez en cause plus que l’échange inégal : l’échange lui-même. À l’inverse d’une opinion commune qu’admettent même bien des révolutionnaires, l’échange n’est pas la forme suprême du respect d’autrui : il part toujours de la considération de soi et non de la considération de l’autre. Même dans l’échange égal, l’intérêt de chacun l’emporte sur le bien commun.

« La formule du développement “au détriment de l’autre” arrive par elle-même à son terme ; à la lumière des réalités d’aujourd’hui, un véritable progrès n’est possible ni au détriment des droits et libertés de l’homme et des peuples, ni au détriment de la nature » [8].

Nous sommes heureux de voir que vous mettez en cause comme cela ne l’a jamais été de façon aussi ferme non seulement tout ce qui est hégémonique dans le monde mais la seule forme regardée comme régulatrice de l’économie mondiale, l’échange lui-même.

« Nous nous sommes approchés de la limite au-delà de laquelle la spontanéité désordonnée conduit à l’impasse. Aussi, la communauté internationale devra-t-elle apprendre à former et à diriger les processus de manière à pouvoir sauver la civilisation, la rendre plus sûre pour tous et plus favorable à une vie normale.

Il s’agit d’une coopération dont le sens pourrait plutôt être rendu par les mots “co-création” et “co-développement” » [9].

Vous rejoignez les aspirations de l’humanité entière qui s’ouvrent sur un tout autre horizon que celui de l’intérêt. Là nous apparaît toute votre rigueur car vous vous élevez directement contre le primat de ce qui, privé ou collectivisé, conduit à l’impérialisme.

Vous avez vu dans l’ordre du désarmement la vanité de l’absolu d’une force destructrice :

« symboles matériels et porteurs d’une puissance militaire absolue, les armes nucléaires ont en même temps mis à nu les limites absolues de cette puissance » [10].

Vous ne pouviez pas ne pas voir à quel point la toute puissance est vaine aussi bien par sa forme militaire qu’économique :

« la croissance économique mondiale met à nu les contradictions et les limites de l’industrialisation de type traditionnel. Son extension “en largeur et en profondeur” pousse vers une catastrophe écologique » [11].

Sous la pression des faits, les deux piliers de la realpolitik s’effondrent :

1) la toute puissance d’un Etat, obtenue par l’accroissement de la force militaire,

2) l’industrialisation illimitée, le concept d’un développement économique tel qu’il est pratiqué, “au détriment de l’autre” ou de la nature. La question aujourd’hui n’est pas de se situer sur le même terrain que les nations capitalistes mais de montrer que le socialisme est une capacité novatrice de rapports humains. Aussi vous proposez de transformer la concurrence entre les nations en émulation pour concourir au bonheur de tous.

C’est la vie de l’humanité que vous choisissez pour fonder l’économie en lieu et place de l’intérêt privé, principe de la mort d’Etre. Cependant, jusqu’à présent, nos réformes et révolutions se sont toujours faites dans le cadre motivé par l’intérêt, dans le cadre strict de l’échange : par leurs formes collectivistes, les révolutions qu’a inspirées le marxisme n’ont pas remis l’échange en question.

Toutes les structures économiques actuelles, planifiées à l’Est, privatisées à l’Ouest, sont des structures d’échange et le mode de production occidental tout entier est unifié par l’intérêt. Or l’éthique que vous invoquez comme le potentiel du socialisme, voilà justement ce que détruit l’intérêt.

Ce serait naturellement un paradoxe de se référer à l’éthique universelle si la réforme économique de la perestroïka n’avait pour ultime effet que d’exacerber l’intérêt privé. Il est donc nécessaire d’inscrire cette réforme économique elle-même dans la structure fondamentale que vous appelez la réciprocité qui loin de justifier l’intérêt, libère au contraire l’initiative de chacun au service du bonheur de l’autre.

« L’économie mondiale est en passe de devenir un organisme unique en dehors duquel aucun Etat ne peut se développer normalement quel que soit son régime et quel que soit son niveau de développement économique. Cela met à l’ordre du jour la question de l’élaboration d’un mécanisme foncièrement nouveau de fonctionnement de l’économie mondiale, d’une nouvelle structure de la division internationale du travail » [12].

Elaborer un nouveau mécanisme de l’économie, une nouvelle structure de la division du travail, c’est remplacer la vieille structure de l’échange par la nouvelle structure de la réciprocité.

Vous montrez à l’évidence qu’il devient impossible de ne pas dépasser l’égoïsme de l’échange. La réciprocité, au contraire, donne vie à un Tiers, un Autre que soi-même, qui ne se réduit à aucun autre particulier : il s’agit de l’Humanité, cet Autre à l’infini, l’être auquel chacun est appelé dans ce qu’il a de plus singulier, un être plus, une plus-value d’être.

La découverte du principe de réciprocité comme fondement de l’éthique met à la disposition de tous le pouvoir de construire l’humanité. C’est là l’idéal qui animait les grands révolutionnaires :

« … élever le niveau des responsabilités sociales comme celui de l’espérance » [13].

Votre sens de l’éthique et votre foi dans l’humanité sont les fruits de l’Arbre de Vie retrouvé.

Il nous semble que tout votre effort conduit aujourd’hui à planter cet Arbre de Vie sur le sol commun de toute l’humanité pour que ses racines viennent de toutes les nations et que son feuillage et ses fruits s’étendent sur toute la terre.

Ce qu’au départ vous envisagiez pour l’Union Soviétique concerne maintenant le monde entier. Tandis que vous reconnaissez que la force des nations et même la menace de la force ne peut plus déterminer les relations mondiales, vous voyez surgir une nouvelle énergie dans les peuples qui subordonne les intérêts particuliers à l’intérêt supérieur de l’humanité.

« L’élan vers l’indépendance, la démocratie et la justice sociale se manifeste dans toute la multiplicité de ses plans et de ses contradictions par des mouvements populaires larges et souvent violents. L’idée de démocratisation de l’ordre mondial dans son ensemble est devenue une puissante force politique et sociale » [14].

« Des forces se sont constituées dans le monde qui poussent d’une manière ou d’une autre à entrer dans une période de paix. Les peuples, de larges milieux de l’opinion publique souhaitent en effet ardemment que les choses s’améliorent et veulent apprendre à coopérer. Parfois, on est même frappé par la force de cette tendance. Il est important que ce genre de sentiments commencent à se concrétiser dans la politique » [15].

Cette internationalisation de la coopération et du respect d’autrui est au principe d’une démocratisation radicale que vous placez comme l’épicentre de la révolution, au cœur des relations de tous les peuples de la terre, au plus haut niveau : l’Organisation des Nations Unies. Vous ne dérogez pas à l’idéal de la révolution d’Octobre, lorsque vous constatez à partir des faits historiques qu’il faut dépasser l’idée d’un parti ou d’une nation révolutionnaire par celle d’une vie démocratique où tous les hommes et tous les peuples sont égaux en droits.

« Le caractère obligatoire du principe du libre choix est également clair pour nous. Ne pas reconnaître ce principe est lourd de conséquences les plus graves pour la paix universelle. Nier ce droit des peuples, sous quelque prétexte que ce soit, sous quelque formule que ce soit, signifie porter atteinte à l’équilibre fragile qu’on a réussi à instaurer. La liberté de choix est un principe universel qui ne doit pas connaître d’exceptions » [16].

C’est une rupture décisive avec la stratégie d’hier, la stratégie de Lénine. Aujourd’hui vous proposez d’inaugurer la pratique d’une démocratie directe et généralisée.

Mais cette démocratie est le contraire de la tyrannie du libéralisme et du collectivisme. Vous ne minimisez pas le danger qu’un grand nombre, déçu par tel socialisme fermé au goût du bonheur de chaque personne, se dirige vers une conception libérale de la liberté. Votre pari est d’une audace qui correspond à l’exigence de l’heure : libérer l’initiative, sans revenir au profit comme mobile des activités humaines. L’émiettement des individus polarisés par leur réussite ne peut être d’aucune façon un remède à la mise au pas.

La liberté du libéralisme, la liberté privée de complément, la liberté autosuffisante est celle d’un type d’hommes qui se suffisent à eux-mêmes, liberté d’être isolés les uns des autres.

Certains, aujourd’hui, jusqu’en URSS même, évoquent encore un paradis où l’échange produirait l’abondance et la paix. L’on rêve d’un échange sans exploitation de l’homme comme les Aztèques rêvaient, avant l’arrivée des Occidentaux, d’un temps nouveau où le sacrifice aux Dieux n’impliquerait pas le sacrifice humain.

Dans son livre “Perestroïka”, A. Aganbeguian rappelle avec nostalgie :

« La production de marchandises et les rapports marchands et monétaires sont apparus de nombreux siècles avant le capitalisme (...) Dans la Grèce antique et dans la Rome ancienne, il y avait des marchés assez développés, le système monétaire fonctionnait. Les rapports marchands existaient également dans la société féodale du Moyen Age » [17].

Mais dans la Grèce antique, la valeur ne s’élaborait pas à partir de l’échange. La théorie de la valeur économique était celle de la valeur de réciprocité. Le prestige obtenu par la redistribution établissait la hiérarchie des responsabilités. La croissance économique était elle-même motivée par la compétition pour le prestige. L’échange existait mais se voyait méprisé, réservé aux esclaves. Bien sûr, le simple fait que s’y trouvaient acculés des êtres humains regardés comme des sous-hommes, montre que toutes ces formes antiques de réciprocité étaient condamnées à mort puisque leur imaginaire excluait l’étranger et engendrait l’esclavage.

La réciprocité ne se libère de ses aliénations que si elle se donne d’emblée un horizon universel. Hors l’humanité, la réciprocité est un privilège. Hors la réciprocité, l’humanité n’est qu’un leurre.

L’échange, pratique universelle, peut jouer son rôle à la condition d’être inféodé à la réciprocité. Là où il se déploie sans mesure, il provoque le sous-développement du Tiers et du Quart Monde, la disparition des valeurs humaines les plus fondamentales. Dans le système capitaliste, la critique elle-même est incapable de relever le défi et la vie n’a plus de refuge.

Vous refusez l’engrenage libéral et la mécanique collectiviste comme les seuls pôles de l’alternative de notre Humanité.

Nous apprécions le courage avec lequel vous essayez de libérer l’élan révolutionnaire de ce qui le freinait, la soumission religieuse à la transcendance de la collectivisation : comme sur l’autel du culte de la personnalité l’on immole les personnes, sur l’autel de la collectivisation l’on sacrifie la communauté.

Partout où il fut imposé, le collectivisme a forcé les peuples au repli sur des bases de subsistance en marge du socialisme, de l’industrialisation et même de l’histoire parce qu’il a paralysé la réciprocité.

Collectiviser, c’est retirer à chacun l’initiative du don, c’est embrigader la richesse de l’imaginaire et l’extraordinaire variété du nom de l’homme, jusqu’à sa dignité et son prestige lui-même. Collectiviser, c’est caricaturer la communauté, c’est tuer la vie. C’est comme si toutes les marches qui montent vers le temple au sommet de la verte colline étaient supprimées, comme si l’Etat n’était plus qu’un haut plateau inaccessible aux humbles pour n’être réservé qu’à ceux qui sauraient s’encorder à l’appareil du Parti pour y accéder. La cité radieuse devient cité interdite.

« Ce communisme vulgaire, disait Marx, ce premier dépassement positif de la propriété privée n’est qu’une manifestation de l’ignominie de la propriété privée. » [18]

Si dans votre pays la collectivisation fut, d’après vous, nécessaire à la victoire, remportée au nom de l’humanité entière, sur le nazisme, il ne s’ensuit pas qu’elle soit une phase normale du développement socialiste. C’est pourtant ainsi qu’elle fut interprétée par le stalinisme. Cette erreur vaut aujourd’hui au mouvement socialiste à l’échelle mondiale d’être dans l’impasse car la collectivisation casse le ressort fondamental du progrès que vous appelez le facteur humain :

« Ce qui est grave est que les gens ont perdu l’habitude de penser et d’agir d’une manière indépendante et responsable » [19].

Nous fondons la dignité humaine et le nom même d’Humanité sur la réciprocité, nous disons que c’est la réciprocité qui permet à l’homme d’être la source de son être. Alors, sans réciprocité, hors d’atteinte toute pensée commune, hors d’atteinte la paix, hors d’atteinte toute responsabilité, hors d’atteinte toute espérance : seules restent nos consciences individuelles, attachées à la défense d’intérêts égoïstes, ceux que vous nommez justement de consommation vulgaire, c’est-à-dire bourgeoise. C’est la collectivisation qui, dans les pays socialistes, a détruit la participation de chacun à la réciprocité. Aussi est-il indispensable de rappeler que le socialisme ne peut être une construction a priori :

« Le développement de la démocratie, c’est là la principale garantie de l’irréversibilité de la perestroïka. Plus nous avons de démocratie socialiste, plus nous avons de socialisme. Telle est notre inébranlable conviction, une conviction qui ne nous quittera jamais. Nous ferons avancer la démocratie en économie, en politique et à l’intérieur du Parti lui-même. La créativité des masses reste la force décisive de la perestroïka. Il n’en est pas de plus puissante » [20].

Il est indispensable, et pas seulement en Union Soviétique, de réaffirmer comme souverain le pouvoir démocratique sur des bases nouvelles et de redéfinir les soviets comme des communautés de réciprocité. Ce sera un formidable exemple pour toutes les communautés socialistes du monde.

Il est sans doute vital pour la perestroïka elle-même de découvrir ses liens avec les communautés de réciprocité instaurées tout au long de l’histoire dans le monde entier.

Si les soviets ne se reconnaissent pas dans les structures déjà établies par les traditions de réciprocité de chaque peuple, les valeurs les plus modernes ne prendront pas racine, les peuples seront prisonniers de leur identité niée jusqu’à ce que le front de l’indépendance ethnique devienne un front révolutionnaire.

Aujourd’hui, toute communauté ethnique oppose ses valeurs de réciprocité à l’aliénation du pouvoir érigé sur le profit. La dynamique ethnique de toutes les luttes de libération du Tiers Monde est ce qui sauve de l’impérialisme de l’échange les valeurs de réciprocité fondamentale. Des civilisations entières se dressent contre le matérialisme de l’échange. Votre Etat est le mieux placé au monde pour ne pas ignorer que les questions ethniques peuvent mettre à feu et à sang la planète. Le dialogue sur le préalable du respect des frontières ethniques doit pouvoir éviter l’émiettement de Babel.

C’est appeler à la déverticalisation du pouvoir que de redécouvrir le sens de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques.

On n’attaquera pas jusqu’aux racines le principe d’hégémonie, contraire à la réciprocité, tant que restera vivace l’idée d’une ethnie dominante. Pas plus que vous ne concevez une patrie du socialisme, vous ne pouvez envisager la primauté d’une culture. Si la terre arménienne tremble, le pouvoir impérial de Moscou n’est pas plus la solution que le séparatisme. Nous sommes sûrs qu’au nom de votre principe absolu de l’inviolabilité du libre choix, à donner des ordres vous préfèrerez co-ordonner.

Il est capital que l’humanité reconnaisse au plus tôt la réciprocité comme principe de l’éthique si l’on veut éviter que les uns et les autres ne régressent vers les mirages du passé ou ne s’égarent dans la fausse solution de l’échange.

Il existe un préjugé coriace selon lequel les communautés de réciprocité traditionnelles seraient primitives. Il faut inverser ce postulat : ces communautés ont préféré demeurer en marge de notre évolution pour sauver ce qu’il y a d’éternel dans l’homme. Leur refus de participer à un monde matérialiste a préservé jusqu’ici leur être spirituel comme le propre cœur de l’humanité. La résistance des communautés de réciprocité au déferlement pourtant irrésistible de l’économie d’échange témoigne du respect des conditions de l’avènement de l’être humain.

Nous dissocions aujourd’hui l’idée de primordial de celle de primitif. Ce que gardent pour les temps futurs ces communautés, ce sont les principes fondamentaux de la naissance et de la renaissance de l’humanité universelle, ce sont les racines de l’être. C’est de la claire reconnaissance de ces principes que l’on attend la généralisation des bases révolutionnaires de l’humanité de demain.

Comme vous avez proposé l’idée de réunir régulièrement, sous l’égide des Nations Unies, une assemblée des organisations sociales du monde entier, ne serait-il pas conforme à votre projet de susciter une conférence internationale pour que toutes les communautés ethniques soient universellement reconnues comme des cultures et des paroles imprescriptibles de l’humanité et que leurs droits soient protégés par une nouvelle charte. N’est-ce pas l’heure de condamner solennellement tout ethnocide au moment où ces cultures capitales du patrimoine de l’humanité sont menacées de disparaître ?

Combien nous serions heureux si vous usiez de votre crédit auprès du mouvement communiste international pour qu’il reconnaisse les communautés de réciprocité comme les ferments d’une nouvelle révolution au lieu de les réduire à une main d’œuvre prolétarienne.

A la veille de sa mort, Marx lui-même n’avait-il pas ouvert cette voie en reconnaissant les bases de la révolution à venir dans les communes paysannes de votre pays ?

« L’étude spéciale que j’en ai faite et dont j’ai cherché les matériaux dans les sources originelles, m’a convaincu que cette commune est le point d’appui de la régénération sociale en Russie, mais afin qu’elle puisse fonctionner comme tel, il faudrait d’abord éliminer les influences délétères qui l’assaillent de tous les côtés et ensuite lui assurer les conditions normales d’un développement spontané » [21].

Ces communautés irréductibles au culte de l’accumulation et de l’échange souverain puisqu’elles sont indifférentes ou hostiles à la privatisation ou au profit, se convertiraient en autant de sources de la révolution que vous appelez de vos vœux pour construire une société enfin solidaire.

Il est possible de généraliser les principes que vous proposez au sommet et de redoubler la dynamique qui vient d’en haut par une dynamique qui vienne d’en bas. En découvrant la réciprocité comme la structure généralisée de l’être de l’humanité et comme la base de la démocratie vous avez fait ainsi renaître l’espérance pour toute l’humanité.

La réciprocité devient le principe d’une troisième révolution.

« Les plus grands philosophes ont essayé de comprendre les lois du développement social et de répondre à cette question capitale : comment rendre la vie de l’homme heureuse, juste et sûre. Deux grandes révolutions, la française de 1789 et la russe de 1917, ont exercé une influence puissante sur le caractère même du processus historique et ont foncièrement modifié le cours des événements mondiaux. Mais aujourd’hui un monde nouveau est en train de naître devant nos yeux. Il exige la recherche de nouvelles voies vers l’avenir » [22].

La révolution française a opposé victorieusement à l’aliénation des systèmes de réciprocité dans l’imaginaire des puissants, le système de l’échange. Mais celui-ci n’a pas supprimé seulement les aliénations de la réciprocité, il a supprimé la réciprocité elle-même.

Quant à la révolution d’Octobre, par sa collectivisation de l’échange, elle a cassé le profit mais sans restaurer la réciprocité. Bien plus, elle l’a détruite où elle existait encore.

Vous redécouvrez le principe universel qui fonde toute humanité depuis les origines. Et vous désirez remettre entre les mains des peuples eux-mêmes, représentés par l’Organisation des Nations Unies, une formidable ambition. Ils ne sauraient y répondre que s’ils innovent une révolution qui en appelle d’une tradition moins profonde à une tradition plus profonde.

Un maître mot nous atteint dont la force symbolique transgresse les frontières du pays et du peuple qui le parlent.

La perestroïka déclenche la vision d’un tableau qui bouge et part vers l’horizon insoupçonné. Les dernières syllabes de la perestroïka suggèrent la troïka. Les poètes des peuples et les peuples poètes regardaient d’un œil sceptique où la tristesse le disputait aux illusions mortes, une troïka immobilisée, pétrifiée, enneigée. Elle évoquait l’arrêt de tous les élans populaires et soudain elle glisse, démarre au rythme d’un espoir indéracinable et ses cloches, clochettes et clochetons ne cessent de tinter dans la grande steppe russe à l’infini. Ses chevaux précipitent leur allure. Elle décolle de la terre gelée, gagne les hauteurs d’un univers où s’effacent les querelles de clochers, à l’heure où des hommes et des femmes de sa terre voyagent à travers l’espace. Si la troïka se dégage de l’ornière, si elle a des ailes, nous savons que l’empire du froid peut disparaître et les Etats eux-mêmes pourraient bien n’être plus des monstres froids car vous invitez Etats et peuples à correspondre de manière créatrice aux événements.

« Le temps a donné matière à réflexion ».

« L’évolution du monde traverse un moment crucial » [23].

Pour si importantes qu’elles soient, les deux grandes révolutions de notre civilisation ne sont pas allées jusqu’aux racines de l’Arbre de Vie.

A leurs limites se pose la question de la survie de l’humanité. C’est son être qui est en question. Il prend racine dans la réciprocité.

Des milliards d’hommes la suscitent et la re-suscitent aux frontières de l’échange.

La glace de l’échange est rompue entre les peuples. Commence la solidarité. Des initiatives vont surgir. S’ébauchent alors le “co-développement” et la “co-création”, les gestes structurels d’inépuisable réciprocité.

Les auteurs : Dominique TEMPLE, Mireille CHABAL, Jean CARDONNEL

Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, Mireille CHABAL, Jean CARDONNEL, "« Mikhaïl Gorbatchev »", Lettre à Mikhaïl Gorbatchev, 1989, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 13 décembre 2017).

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Notes

[1] Mikhaïl GORBATCHEV, Perestroïka. Vues neuves sur notre pays et le monde, éd. française, Flammarion, 1987. p. 207.

[2] Ibid., p. 200.

[3] Ibid. p. 207.

[4] Discours de Monsieur GORBATCHEV à l’O.N.U., le 7 Décembre 1988. Bulletin édité par le Bureau Soviétique d’Information, 14 place du Général Catroux, 75 017 Paris, p. 3.

[5] Ibid. p. 3.

[6] Mikhaïl GORBATCHEV, Perestroïka, p. 14.

[7] Ibid. p. 13.

[8] Discours de Monsieur GORBATCHEV à l’O.N.U.

[9] Ibid. p. 4.

[10] Ibid. p. 2.

[11] Ibid. p. 2.

[12] Ibid. p. 2.

[13] Mikhaïl GORBATCHEV, Perestroïka, p. 38.

[14] Discours de M. Gorbatchev à l’O.N.U.

[15] Ibid. p. 6 – 7.

[16] Ibid. p. 5.

[17] Abel G. AGANBEGUIAN. Perestroïka. Le double défi soviétique, éd. française, Economica, 1987, p. 139.

[18] K. MARX. Manuscrit de 44. Troisième Manuscrit.

[19] Mikhaïl GORBATCHEV, Perestroïka, p. 88.

[20] Ibid. p. 86.

[21] K. MARX, Lettre à Vera ZASSOULITCH, 8 Mars 1881.

[22] Discours de Monsieur GORBATCHEV à l’O.N.U.

[23] Ibid. p. 1.