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Les Cahiers Benjamin Fondane, n° 8, Israël, 2005 ; réed. n° 9, 2006.

Benjamin Fondane et Stéphane Lupasco

Hommage à Benjamin Fondane

Dominique TEMPLE | 2004

3 Octobre 1944 - 3 Octobre 2004

En 1998 un grand hommage était rendu à Benjamin Fondane notamment par Michaël Finkenthal qui publiait aux éditions Paris-Méditerranée l’esquisse d’un Essai de Fondane sur Lupasco, le dernier essai inachevé de Fondane [1] dans lequel il disait de la théorie de Lupasco :

« Malgré des apparences modestes, une sobriété d’expression remarquable et beaucoup de pudeur dans ses prétentions, cette “nouvelle” théorie s’annonce comme un séisme susceptible de renverser de fond en comble non seulement les résultats jusqu’ici obtenus par la philosophie, mais les critères mêmes qui ont autorisé ces résultats » [2]

Fondane présentait ainsi la découverte de Lupasco :

« Il remarque que la critique kantienne s’est arrêtée à mi-route. Elle pose un jugement synthétique qui lie entre eux des concepts hétérogènes qu’il ne contient pas, et qui les transcende, mais néglige de poser, du même coup, sa contre-partie, “un jugement analytique, qui pût délier deux concepts homogènes, ou le prédicat contenu par identité dans un sujet, par un NON-LIEN qu’ils ne continssent pas en eux-mêmes et accorder ainsi une activité réelle à l’analyse bien qu’inverse de celle qu’il accorde à la synthèse”. Et n’est-il pas évident que, s’il appartient à la pensée de poser entre les choses un LIEN, qui n’est pas en elles, c’est à elle, et à elle seule, qu’il appartient aussi de créer le non-lien qui sépare ces choses, et non à ces choses elles-mêmes ? C’est une réflexion soutenue et profonde sur ce “trou” du système kantien, qui a mené Lupasco à la découverte de la nature du logique, qui est le véritable apport de son système, et aussi à la persuasion – prématurée – que, cette difficulté vaincue, plus rien ne s’opposerait, désormais, à ce que la logique, devînt l’existant et cessât d’être un connaître “fictif”. En effet, Kant ne s’était résolu à ce pis aller qu’à contre cœur, sous la poussée de la pensée identifiante qui, par sa simple démarche, instituait un dedans et un dehors ; que pouvait-il de plus que d’enlever à ce “dehors” le lien qui s’y trouvait et le restituer au logique ? Mais censé être le réservoir du divers, du non-être, le dehors ne restait que plus menaçant, plus irréductible qu’auparavant. Que se passerait-il, songea Lupasco, à l’instar de Kant autrefois, si ce n’était pas la “nature” qui nous offrait le divers, le non-identique, et si c’était toujours notre logique qui créait le non-lien, de même qu’il crée le lien ? » (…) [3].
 
« Il est persuadé que Kant n’aurait pas mieux demandé que de parvenir à ses conclusions à lui Lupasco, et que s’il les a manquées, ce fut uniquement faute d’avoir entrepris “l’étude préjudicielle” de ses points de départ ». (…) (LUPASCO, S. Du devenir logique et de l’affectivité. Paris : librairie Jean Vrin, 1935, réed. 1973, Tome I, p. 37.) [4].
 
« Mais pourquoi, encore une fois, ni les Grecs, ni les Scolastiques, ni Descartes, pas même Kant – qui avait institué la Critique – n’ont jamais songé à entreprendre cette “étude préjudicielle” ? “Parce que, dit Lupasco, l’esprit humain fuit ce qui lui est révélé le plus infailliblement” (Du devenir, op. cit., p. 60.) » [5].
 
« C’est là une réflexion étrangère à la manière habituelle de Lupasco et qu’Aristote a eue aussi en son temps, sans lui prêter plus d’attention que ne le fait Lupasco : “de même en effet que les yeux des chauves-souris sont éblouis par la lumière du jour, ainsi l’intelligence de notre âme est éblouie par les choses les plus naturellement évidentes” » (Métaphysique 953 6.9-12).
 
« Par malheur, ajoute Fondane, vainement rechercherait-on dans tous les ouvrages de Lupasco le moindre rappel de cette saine et solide intuition ; il l’a dite une fois, mais il n’y pense déjà plus » [6].

Fondane a soulevé des objections à Lupasco, des objections non pas à sa découverte (la logique du contradictoire) mais à la philosophie avec laquelle il rend compte de sa découverte, la précision est importante :

« Nous allons examiner maintenant si Lupasco n’a pas altéré par “sa philosophie” ce qu’il avait apporté de vraiment nouveau, à savoir son intuition (du contradictoire), et si, voulant fonder sur son intuition une “connaissance”, il ne l’a pas trahie et compromise » [7]

Plus loin, Fondane pose autrement la question :

« En un mot, pour se définir, le logique a-t-il besoin d’avoir recours au seul type de science permis à l’intelligence ? Si oui, nous nous trouvons devant une logique de la contradiction définie par une logique de la non-contradiction, et non devant une réalité contradictoire qui transcende la non-contradiction » [8].

À cette époque, il est vrai, Lupasco pense que le logique est constitué de deux dynamiques antagonistes qu’il appelle l’hétérogénéisation et l’homogénéisation unies donc par leur contradiction, mais celle-ci est inhérente à la conjonction de ces deux dynamiques : elle signifie la nature de leur conjonction (la conjonction contradictionnelle de base). Elle n’a pas de développement propre et ne définit pas une troisième polarité du devenir. L’entre ces deux dynamiques n’a pratiquement pas de consistance : il n’existe que deux matières et toute situation existentielle résulte d’une tension plus ou moins stable en faveur de l’une ou de l’autre de ces deux dynamiques.

Revenons à la question de Fondane. Sommes-nous « devant une logique de la contradiction définie par une logique de la non-contradiction, et non devant une réalité contradictoire qui transcende la non-contradiction ? »

Lupasco pense à cette époque que l’histoire de notre univers est dominée par l’entropie, dit autrement : que la matière vivante est rare, que la vie est presque un miracle. Il estime que l’homme est la “fine pointe” de l’évolution de la matière vivante, qu’il est le plus vivant de tous les vivants et qu’il affronte l’entropie majoritaire du monde extérieur. Le principe d’antagonisme [9] s’applique donc sous la forme suivante : le vivant est connaissant le monde extérieur sous une forme identifiante et cette “connaissance” correspond à ce que le monde extérieur est majoritairement (en tant qu’actualisation de l’entropie).

Il y a accord entre la “connaissance” et cette réalité du monde extérieur. Mais en même temps, le vivant n’est pas seulement vivant puisqu’il n’actualise le dynamisme hétérogénéisant que de façon dominante sur le dynamisme homogénéisant, il est aussi en partie ce dynamisme, ce qui lui permet de prendre conscience de sa conscience par une conscience inverse (intuitive) et dès lors de tirer parti de ses connaissances du monde, c’est-à-dire de les instrumentaliser et de les utiliser vis-à-vis du monde avec succès.

Dès lors, l’action pour Lupasco n’est pas seulement l’actualisation de « l’homogénéisation qui participe de façon minoritaire de l’équilibre du système vivant et qui lui donne sa stabilité, sa permanence, parmi les autres vivants », l’action permet au système humain d’imprimer sur le monde des fins qui répondent à des normes objectives régies par la logique de l’identité, et ceci afin de libérer sa propre énergie vitale de l’emprise du monde. Le monde artificiel créé par l’action peut même servir de coupe-feu à l’homogénéisation dominante du monde ambiant, ou de bouclier pour le vivant, et l’avenir humain est une dialectique de la vie, mais cette dialectique se poursuit silencieusement à l’ombre de ce qui se perçoit comme connu, c’est-à-dire à l’ombre de ce qui est la connaissance objective toujours régie par la logique d’identité.

Fondane se rebelle contre cette fatalité. Il est même amer contre Lupasco ou déçu de ce que Lupasco ne fasse pas un meilleur usage d’une découverte aussi importante que celle des « deux matières », sans se rendre compte qu’il est alors porté par la découverte de Lupasco. À entendre sa critique, on a la surprise de le découvrir plus lupascien que Lupasco, comme Lupasco était plus kantien que Kant, notamment lorsqu’il se demande de quel droit Lupasco postule la suprématie de l’entropie ?

À quoi bon découvrir les deux dynamiques qui constituent désormais le logique et leur contradiction comme l’âme de ce logique, si c’est pour faire de l’identité la polarité qui régit l’action et de l’identité la seule manière consciente et pratique par laquelle l’homme puisse s’intégrer au monde ou le dominer ou s’en échapper ?

À quoi bon avoir dépassé Kant, si c’est pour rendre les armes à un principe d’identité dont on vient de montrer par la théorie qu’il ne s’imposait pas comme la référence ultime de la pensée humaine, et pourquoi capituler devant ce principe d’identité au nom d’une raison on ne peut plus contestable : que l’on juge sans preuve à l’appui que l’homme est le plus vivant des vivants ?

Fondane avance un deuxième argument qui a trait à la contradiction elle-même. Si cette contradiction est bien réelle, si c’est elle qui interdit à l’homogénéisation (ou éventuellement l’hétérogénéisation) d’imposer sa loi au monde d’une façon absolue, n’est-ce pas elle qui détiendrait le secret de l’éthique et non pas la norme qui régit l’action, et n’est-ce pas elle qu’il faut maintenir envers et contre tout au dessus du principe d’identité, même dans l’action ?

On a cependant l’impression que Fondane défend ses arguments sans conviction, comme s’il prévoyait que Lupasco saurait y répondre. Fondane, nous dit Finkenthal dans son introduction, en citant la lettre testamentaire envoyée de Drancy à sa femme, n’est pas sûr que ces critiques soient décisives.

La véritable objection, en effet, est ailleurs. Fondane part de cette remarque :

« C’est ainsi – nous dit Leibniz (Discours p. 69) – que “nous connaissons quelque chose clairement, sans être en doute en aucune façon, si un poème ou bien un tableau est bien ou mal fait, parce qu’il y a un je ne scay quoy qui nous satisfait, ou qui nous choque”. Mais le logique de Lupasco, tout comme celui d’Aristote, n’aime pas beaucoup le “je ne scay quoy”, il ne veut rien savoir de ce qui n’est pas lui, il n’admet d’autres rapports que ceux qu’il pose » [10].

Et en ce temps-là il n’est pas le seul à s’inquiéter devant la compétence que le logique vient d’acquérir pour rendre compte non seulement de tout ce que la connaissance maîtrisait mais de tout ce qu’elle traitait d’irrationnel. Ne peut-on prendre peur de ce que la philosophie ferme l’univers dans une expérience certes infiniment plus riche que précédemment mais où rien n’échapperait à la connaissance objective ou encore à l’existence ? De nombreux poètes étaient effrayés de la puissance de la nouvelle logique.

Fondane oppose donc à cette menace l’irréductibilité de l’affectivité. Prenons alors les choses à partir du point de vue de Lupasco sur l’affectivité. Lupasco soutient que le logique fuit l’affectivité, car il constate que le logique transcende la souffrance et que celle-ci s’accumule au contraire dans tout arrêt de l’actualisation de la non-contradiction, c’est-à-dire dans la contradiction elle-même, ce qu’il appelle « la crise du logique ». Le monde se phénoménalise dans le dépassement de la souffrance par l’actualisation de la non-contradiction.

Lupasco constate également que la joie n’accompagne que la délivrance de la souffrance et qu’elle s’efface dans le triomphe du logique. Le logique fuit la souffrance par la joie mais n’a pas la joie pour sa propre fin. Lupasco dit encore que la façon dont la souffrance et la joie s’immiscent dans le logique est incompréhensible car rien du point de vue du logique ne peut expliquer pourquoi il est accompagné par une affectivité dont les différentes modalités sont polarisées de cette manière. Et de parler, ici, d’une autre nature que celle du monde dont il dit qu’elle fait intervenir le mystère.

C’est le mystère qui intéresse Fondane qui souhaitait que l’on n’aborde pas le mystère à partir de la connaissance mais la connaissance à partir du mystère. Mais, par quelles voies peut-on entrer dans la vie du mystère, ou dans l’intelligence propre du mystère ?

Nul doute que les questions posées par Fondane ont inquiété et passionné Lupasco. Lupasco demanda aux biologistes, et je pense que c’est en écho à la question de Fondane si pour eux l’homme était bien le plus vivant de tous les vivants. Les biologistes répondent généralement non à cette question, en précisant : sans doute l’homme est-il le dernier-né d’une évolution de la vie, mais on note à son niveau une dangerosité qui menace de plus en plus la vie comme si le rameau évolutif humain était une fin d’évolution. L’enfant doit attendre des années avant que de pouvoir survivre. Il naît dans des conditions aussi précaires que celles d’un oisillon aveugle et dépouillé dans un nid haut perché sans possibilité d’atteindre aucune nourriture ni possibilité de fuite, mais l’oiseau devient adulte en quelques jours. Le petit homme doit attendre des années. Pendant ce temps, il est le siège de forces antagonistes : la mort et la vie ne cessent de s’équilibrer tout autour de lui et en lui. Rien n’est décidé d’avance pour l’enfant et il serait hasardeux de prétendre qu’il est plus vivant que les autres vivants. Peut-on tourner la difficulté et dire que le groupe humain est alors plus vivant que les autres groupes vivants ? Oui si l’on veut dire que par le langage le groupe humain parvient à créer des liens sociaux qui l’amènent à dominer la nature, mais non si le langage on ne peut l’asservir et encore moins le réduire à une fonction biologique.

Lupasco demanda également aux biologistes de répondre à la deuxième critique de Fondane : l’action est-elle une actualisation identifiante ? En d’autres termes : le système nerveux efférent provoquant la réaction du monde extérieur par son actualisation hétérogénéisante et le potentialisant de façon identifiante, le psychisme étant donc informé d’une connaissance identifiante, l’actualisation de cette conscience par le système nerveux neuro-moteur efférent ne signifie-t-elle pas l’expression d’une volonté qui se traduit toujours par des normes identifiantes ? La réponse me semble être également non. Que le système nerveux efférent réalise majoritairement une activité programmée génétiquement ou planifiée par l’organisme, et qu’il actualise une identité préalablement potentialisée, ne signifie pas que toute action soit identifiante.

Il semble bien que l’animal conquiert le mouvement par une activité hétérogénéisante par rapport à l’immobilité du végétal. Et lorsque l’homme devant l’ordre établi, l’ordre identifiant, se rebelle, sa rébellion n’est pas une réponse seulement biologique, une activité biologique comme de se tenir debout ou de marcher, activités qui défient déjà le principe de la gravitation universelle ; sa rébellion ou sa résistance à l’ordre identifiant qui lui est imposé est un acte volontaire et cet acte volontaire n’est pas identifiant, il est hétérogénéisant. Selon la logique même de Lupasco, l’action, il y en a de deux types : les unes identifiantes en fonction d’un projet normatif, d’autres qui sont des volontés de libération de cette norme, qui ne lui opposent pas nécessairement une norme substitutive mais le refus de se soumettre, comme par exemple la Résistance à ce qui fait injure, justement, à la vie ou à la liberté.

Dans les écrits des années 1940, les deux dynamiques du logique, l’homogénéisation et l’hétérogénéisation, et le principe d’antagonisme (l’actualisationpotentialisation) ont été symbolisés par les lettres e, non-e, a et p, et la conjonction contradictionnelle par le point (•) Puis Lupasco applique sa logique aux connecteurs logiques eux-mêmes : l’homogénéisation sera remplacée par l’implication positive ou inclusion et l’hétérogénéisation par l’implication négative ou exclusion. Or, lorsque Lupasco tente de formaliser sa nouvelle logique, il voit apparaître sur la feuille de papier une arborescence de symboles avec non pas deux polarités, mais trois ! Le texte qui rend compte de ce tournant décisif est « Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie », publié par les éditions Hermann en 1951. La troisième polarité se développe comme l’orthogenèse des implications contradictoires. Lupasco l’appelle l’orthogenèse contradictorielle.

Certes, dans ses précédents ouvrages et surtout dans Logique et Contradiction [11], Lupasco faisait droit à trois modalités du logique mais le contradictoire était ou bien confondu avec la contradiction, ou bien correspondait à ce qu’il appelait un équilibre entre hétérogénéisation et homogénéisation et non pas à la relativisation de l’une par l’autre et réciproquement jusqu’à leur anéantissement au bénéfice d’une résultante en elle-même contradictoire. Et dans cet équilibre où les deux énergies antagonistes se faisaient face, il n’y avait alors plus aucune place pour l’affectivité car le logique envahissait tout et comblait tout espace où cette affectivité aurait pu demeurer :

« Le devenir quantique, à son tour, au fur et à mesure qu’il se mue en science, c’est-à-dire que les actualisations contradictoires de ses deux devenirs inverses sont plus développées, se ferme davantage à la singularité affective. Ce devenir se ferme même mieux encore que les deux autres à cette dernière, car l’affectivité que l’un des devenirs permet dans le devenir qu’il domine et qu’il inhibe est ici davantage rejetée, puisqu’il s’agit ici de ces deux devenirs de plus en plus coexistants dans un développement aussi égal, aussi symétrique que poussé » [12].

En 1951, la logique apparaît clairement tripolaire mais le troisième pôle n’est pas l’équilibre des deux autres pôles. Il se développe par sa propre dynamique contradictorielle, tout comme l’orthogenèse de la vie ou l’orthogenèse de l’entropie. D’une logique bipolaire, on est passé à une logique tripolaire.

On ne confondra pas cette logique tripolaire avec une logique trivalente ou modale ou polyvalente. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit : l’actualisation-potentialisation et l’implication contradictorielle sont des dynamismes. Il ne s’agit pas de multiplier des critères de vérité, chacun étant par ailleurs non-contradictoire. Dans la logique de Lupasco, chaque degré d’actualisation d’un dynamisme est conjoint à un dynamisme inverse par le principe d’antagonisme, et désormais porte en son sein un certain quotient de contradictoire irréductible à la seule conjonction contradictionnelle.

Ainsi, l’actualisation de l’homogène implique bien la potentialisation de l’hétérogène ; et l’actualisation de l’hétérogène implique bien la potentialisation de l’homogène ; mais cette implication n’est pas réductible à la contradiction qui les lie, elle est un quantum de contradictoire d’importance plus ou moins grande, une “implication contradictoire” qui doit être plus ou moins douée de propriétés pour l’instant insoupçonnées !

Jusqu’à présent, cette implication contradictoire était conçue, nous l’avons vu, comme la contradiction ; et celle-ci à la manière d’un point entre dynamismes contraires, privée d’épaisseur pour en donner une image, même si cette conjonction contradictionnelle était dite le siège de l’affectivité (la souffrance).

Or, ce qui apparaît à partir des symboles sur la page blanche devant Lupasco, est que ce point peut se déployer en une dynamique du contradictoire au détriment des deux dynamiques non-contradictoires. Le “contradictoire” se déploie donc en une véritable « genèse » : « l’orthogenèse du contradictoire » ou encore « contradictorielle ».

La mise en cause de la théorie kantienne par la reconnaissance de l’hétérogénéisation comme dynamisme logique, et de la contradiction qui lie entre elles homogénéisation et hétérogénéisation, est donc suivie de cette autre découverte : le contradictoire n’est pas un point de rencontre de deux dynamismes qui se confrontent et s’équilibrent. Ce qui apparaît de nouveau est du contradictoire se déployant contradictoriellement.

Mais voilà ! dans le contradictoire que Lupasco appelle « l’état T », il n’y a plus ni hétérogénéisation ni homogénéisation, ni contradiction ni non-contradiction, ni actualisation ni potentialisation : il n’y a plus rien des dynamismes dont on avait précédemment imaginé l’équilibre. On serait sorti du logique si le logique était, comme le proposait jusque-là Lupasco, la manifestation, la phénoménalisation, l’apparition ou le développement d’une non-contradiction ; que ce soit celle de l’identité ou de l’hétérogénéité, ou des deux à la fois.

Il est évidemment facile de dire qu’un état en lui-même contradictoire qui se déploie de façon contradictoire par rapport à lui-même, c’est-à-dire qui ne se manifeste ni par un devenir l’identifiant avec lui-même, ni par une hétérogénéisation qui le différencierait en autant d’expériences possibles, est le principe d’une orthogenèse contradictorielle. Bien entendu ! Mais, on n’a rien dit quant à ce en quoi consiste ce contradictoire-là, sinon qu’il est vide de matière et vide de vie, et qu’il n’existe donc pas.

Le contradictoire n’existe pas, si l’on accorde l’existence à tout ce qui relève d’une forme de connaissance logique ou d’action existentielle. En fait, l’orthogenèse contradictorielle naît dans le plus grand dénuement. Sous les yeux de son observateur, le devenir contradictoriel est non seulement vide d’existence, mais affectivement neutre. Aucun contenu n’habite les symboles du contradictoire qui s’enchaînent pourtant “logiquement”. Mais c’est la connaissance objective qui a pour objet la structure logique du contradictoire qui en tant que connaissance objective, est vide d’affectivité, et ceci conformément à ce qui a été reconnu dans l’expérience du logique tel qu’il était décrit jusqu’à présent (le développement du logique s’accompagne de la disparition de l’affectivité).

Si l’affectivité est quelque chose d’absolu et qui, par conséquent, ne saurait se transformer, se métamorphoser et passer d’un système au cœur duquel elle se trouve à un autre système faute de pouvoir disposer d’une médiation logique ou existentielle quelle qu’elle soit pour réaliser ce passage, comme le soutient Lupasco, alors si le contradictoire (l’état T) est une expérience de l’affectivité, rien ne peut se transférer de cette expérience à la connaissance non-contradictoire de ce contradictoire ; c’est-à-dire que nous ne pouvons rien en “savoir” par la reconnaissance ou la découverte objective de la “logique du contradictoire” [13].

Lupasco assistait donc au développement de l’arborescence des symboles de la contradictorialité sans en éprouver le contenu affectif, conformément à son observation : le logique fuit l’affectif, logiquement ! Pour en éprouver ce contenu, il faudrait pouvoir être soi-même le siège d’un devenir contradictoriel.

On peut supposer que Fondane eût été plus stupéfait que Lupasco lui-même de la découverte de l’orthogenèse contradictorielle. Le désir de participer à la vie du mystère et le désir de comprendre le rapport du mystère et du monde se seraient alors, sans doute, joyeusement rencontrés. Fondane aurait peut-être découvert le moyen d’entrer théoriquement dans le processus contradictoriel pour en cueillir les fruits de façon pratique car il se trouvait, lui, dans la situation historique de ce devenir contradictoriel qui lui permettait de révéler son contenu, ce dont nous dirons un mot dans un instant.

Désormais, on peut s’attendre en effet à ce que l’expérience contradictorielle soit de nature affective à défaut de pouvoir être de nature logique - si l’on appelle logique l’actualisation de la non-contradiction. Autrement dit, est-ce que la participation à l’orthogenèse contradictorielle ne révélerait pas le secret de l’affectivité ?

Parce qu’elle est un absolu, ce que personne ne conteste, Lupasco maintient que la nature de l’affectivité est différente de celle du logique qui est relativité.

Mais il dit aussi que l’absolu naît du contradictoire pur, et il l’appelle alors d’un mot curieux : « Résistance » (résistance à la non-contradiction) et lui donne même un symbole : <->R , et propose de le quantifier par la lettre <->Q (voir l’appendice théorique de L’énergie et la matière psychique [14].

S’il maintient que la nature de l’affectivité diffère de la nature du logique, il constate néanmoins que son expression la plus riche émerge dans le contradictoire le plus complexe, au point qu’il ne reste alors plus le moindre hiatus (donc de différence de nature) entre l’affectivité et le logique (contradictoriel) :

« Eh bien, le sentiment de l’amour est la double idée insurrectionnelle affective à la fois de la mort et de la vie. Mais la double insurrection contradictoire est faite de dynamismes antagonistes si rapprochés, qui s’inhibent si vivement et si rapidement que l’idée même disparaît et il ne semble plus demeurer qu’un sentiment pur de toute idée, c’est-à-dire une conscience de la conscience pure affectivité, pur amour » [15].

En poursuivant cette réflexion puisque l’absolu caractérise l’affectif et que le contradictoire se manifeste par l’affectivité, on reconnaîtra également que tout moment contradictoire est une singularité irréductible et doté d’une finitude exclusive puisque tout ce qui appartient aux dynamiques de l’hétérogénéisation et de l’homogénéisation, c’est-à-dire du logique et de l’existentiel, c’est-à-dire encore du relatif - selon les définitions de la première théorie de Lupasco – doit être relativisé et entièrement consumé pour lui donner naissance : d’où l’idée de finitude. Cette finitude confère à chaque moment de l’orthogenèse contradictorielle une éternité propre puisque l’absoluité qui caractérise l’affectivité est hors de tout espace et de tout temps.

Le concept classique d’âme est peut-être celui qui se rapproche le mieux de ces moments contradictoriels (finis) de l’orthogenèse contradictorielle ; orthogenèse dont les mystiques avaient la révélation sous le nom de Dieu. Moments, donc, parfaitement définis par leur singularité, mais participant d’une histoire transfinie puisque chacun naît de sa relation aux autres dans une vie “divine”.

Lorsque Lupasco discutait l’idée que l’affectivité soit l’expression même du contradictoire, son contenu, il l’envisageait comme un nouveau postulat pour la philosophie, et pensait sans doute encore à Fondane. Lupasco avait dit, dans ses premières thèses, que l’affectivité prenait siège dans la nature de façon mystérieuse. Il vérifiera, ensuite, que les deux non-contradictions antagonistes qui s’opposent au devenir contradictoriel entraînent chaque fois qu’elles parviennent à l’emporter sur le contradictoire à l’intérieur d’un système psychique, c’est-à-dire contradictoriel, la folie. Mais, pourquoi en est-il ainsi ? Pas de réponse ! Pas de réponse, si la question est posée de façon non-contradictoire. Mais, qu’en est-il si la question est posée du dedans du devenir contradictoriel ?

Dans son introduction à l’Essai de Fondane sur Lupasco, M. Finkenthal commence par relater les dernières paroles de Fondane et de Stéphane Lupasco, lors de leur ultime rencontre en février 1944. Prenant congé de Lupasco, Fondane lui dit :

« - Ce que nous voulons, voyez-vous, Chestov et moi, au cas où votre théorie serait exacte, c’est aller au-delà même de ce particulier existentiel, de cette diversité contingente du concret, si la contradiction, et votre logique par-là même, les intègrent.
- Mais alors, vous ne pouvez que tomber dans l’affectivité pure, cette donnée, sans doute, seule ontologique de toute notre expérience, mais aussi absolue qu’opaque…
- Au-delà même…
- Où donc ? » [16].

Et Lupasco de terminer son récit (rapporté par M. Finkenthal) : « Et, c’est à peu près sur ces mots que nous nous séparâmes. Je ne devais plus le revoir que quelques minutes à la préfecture de police » [17].

Le 7 Mars 1944, Fondane est arrêté par la police française, emmené à Drancy avec sa sœur Line. Grâce à ses amis qui obtiennent en haut lieu sa relaxe, il pourrait échapper à la déportation, mais il choisit de partager le sort de sa sœur et meurt gazé à Auschwitz-Birkenau, le 2 ou 3 Octobre 1944.

Les nazis ont posé à leur manière la question de savoir si l’on pouvait, comme l’espérait Fondane, traiter de l’existence (au sens de Lupasco, c’est-à-dire le logique) à partir du mystère : ils ont relâché Fondane mais pas sa sœur, de sorte que Fondane soit obligé d’aller de lui-même par un choix délibéré attester une liberté supérieure à celle de la vie biologique (la seule que reconnaissaient les nazis), une liberté pure qui est aussi un savoir absolu.

Dans cette absoluité, peut-on trouver une justification pour la question : pourquoi l’affectivité s’immisce-t-elle dans l’existence, et pourquoi ainsi ? Mais le savoir absolu ne peut connaître ce type de questions : il les précède.

Faut-il saisir la connaissance à partir du mystère, ou l’inverse ? Lui est substituée la question suivante : par quelle voie entre-t-on dans l’intelligence propre du mystère ? Car, c’est de par la nature de sa relation à sa sœur que Fondane sait d’un savoir absolu.

Ici, tout d’un coup, l’affectivité se donne sa raison, si l’on peut dire.

L’intuition de Fondane qui dénonçait la première philosophie de Lupasco, était juste. Mais sans doute, le fait que les choses les plus évidentes échappent à la sagacité des plus grands penseurs, par effet d’éblouissement (ce qu’observait Fondane), n’est pas dû seulement au fait que le logique (compris comme le règne de la connaissance et de la non-contradiction) se déploie au détriment de l’affectivité (comme le pensait alors Lupasco), ni au fait que ce qui peut être éblouissant serait voué à l’opacité par défaut de pouvoir être connaissance de soi-même (comme répondait Lupasco à Fondane), mais ici parce que l’éblouissement a pour prix le sacrifice humain.

La réponse de Fondane à la question telle qu’elle est posée par les nazis est l’évidence même, mais elle se paye d’un sacrifice qui, s’il triomphe du crime contre l’humanité, n’en est pas moins terrifiant. C’est peut être cela le secret du refus (donc inconscient) d’envisager les choses à partir du mystère, car il nous paraît inacceptable que le mystère dût se payer du martyre : le martyre comme prix de la liberté, c’est peut-être ce que refuse inconsciemment, mais irréductiblement, la philosophie. (Pour Lupasco, ce refus aveuglant du prix nous apparaît l’évidence. Il fut le premier à foncer aveuglément sur la Komandantur exiger des fonctionnaires allemands la libération de son compatriote et ami, jusqu’à ce qu’il lui soit opposé cette fin de non-recevoir « que cette arrestation n’était pas de leur ressort » !). Comme l’ambition (l’ambition pratique) de l’homme Lupasco, l’ambition de la philosophie ne serait-elle pas aussi de délivrer l’Homme d’une telle rançon (n’est-ce pas cela le geste divin sur le sacrifice d’Isaac ?) mais sans le secours du Dieu ; autrement dit, par la victoire des hommes sur eux-mêmes et la répudiation à jamais du crime contre l’humanité par l’humanité enfin consciente d’elle-même ?

Le défi de Fondane à Lupasco était de parvenir à la réfutation de l’idée que la connaissance du monde et l’existence soient orientées en sens contraire de la conscience affective et de l’amour. La logique du contradictoire de Stéphane Lupasco, cela Fondane l’a bien senti, fut d’abord un premier pas pour réconcilier le monde et la spiritualité : le simple fait pour le logique de reconnaître sa limite dans la non-contradiction était, en effet, une porte sur l’avenir que Fondane a bien vue.

Mais au-delà ? Que dans le contradictoire, le logique se métamorphose en affectivité, cette découverte qui eut lieu après la mort de Fondane, réunit le logique et l’affectivité, et conduit à situer au cœur de toute conscience y compris scientifique, l’affectivité qui devient la source du sens.

Il est, ainsi, possible que la connaissance soit appréhendée à partir de l’affectivité la plus lumineuse, en définissant les conditions à partir desquelles le mystère cesse d’être “éblouissant” (au sens où éblouir supprime la vue) ; c’est ce “retournement” que Fondane avait, sans doute, en vue lorsqu’il eut l’intuition que l’on pouvait aller au-delà des premières découvertes de Lupasco ; intuition que la Logique du contradictoire de Lupasco permettra de développer, après sa mort.

Octobre 44 - Octobre 2004, une génération nous sépare mais le visage de Fondane, du ciel dont l’image nous sert pour dire la place du mystère dirige son regard vers nos cœurs, et d’une larme de prière nous indique le chemin par où se file la théorie d’un avenir désencombré de l’affectivité opaque pour découvrir dans l’orthogenèse contradictorielle la logique de la réciprocité et de l’amour, ces relations au moins humaines où naît l’affectivité transparente qui “dissipe les ténèbres”.

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Hommage à Benjamin Fondane", Benjamin Fondane et Stéphane Lupasco, 2004, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 28 avril 2017).

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Notes

[1] FONDANE, Benjamin. L’Être et la connaissance. Essai sur Lupasco. Paris : éd. Paris-Méditerranée, 1998, présenté par Michaël Finkenthal (pp. 7-21).

[2] FONDANE, Benjamin, op. cit., p. 25.

[3] Ibid., p. 33.

[4] Ibid., p. 35.

[5] Ibid., p. 35.

[6] Ibid., p. 36.

[7] Ibid., p. 29.

[8] Ibid., p. 57.

[9] Le principe d’antagonisme signifie qu’à toute actualisation est conjointe la potentialisation contraire et que si l’actualisation constitue le réel, la potentialisation constitue une conscience élémentaire. Dans la médiété entre les contraires, toutes les dimensions non-contradictoires (du temps, de l’espace, etc.) s’annulent et de même toute conscience élémentaire disparaît en tant qu’élémentaire. La résultante de cette expérience est l’avènement du contradictoire  (lire la définition) qui se traduit par la conscience de conscience. On ajoutera, ici, que la révélation de la conscience de conscience dans le contradictoire pur n’ayant plus aucun moyen de se connaître objectivement nous est donnée par l’affectivité.

[10] Ibid., pp. 57-58.

[11] LUPASCO, Stéphane. Logique et Contradiction. Paris : Presses Universitaires de France, 1947.

[12] Ibid., p. 147.

[13] Cependant, le sentiment de la liberté au cœur de toute expérience contradictorielle peut être soumis à des devenirs non-contradictoires que Lupasco appelle des paradialectiques : alors, le contenu de l’expérience contradictorielle, l’affectivité de la liberté, se transforme en des affectivités particulières comme la souffrance, la joie, l’angoisse, l’ennui, etc. Une méthode expérimentale indirecte nous est ainsi offerte pour étudier les diverses compétences de l’affectivité.

[14] LUPASCO, Stéphane. L’énergie et la matière psychique. Paris : Julliard, 1974, Appendice Théorique, pp. 296-297.

[15] Ibid., pp. 261-262.

[16] FONDANE, Benjamin. L’Être et la connaissance. Essai sur Lupasco. Paris : éd. Paris-Méditerranée, 1998, présenté par Michaël Finkenthal, p. 7.

[17] Ibid.