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4. Le marché de réciprocité symétrique

Le marché de réciprocité symétrique

Dominique TEMPLE | 2009

Le Principe de réciprocité se réalise grâce à plusieurs structures de réciprocité que nous avons appelées structures élémentaires de réciprocité  (lire la définition) . À partir de ces atomes de réciprocité, il est possible de construire un nombre considérable de systèmes de réciprocité créateurs de valeurs spécifiques. Parmi les structures de base, l’une d’elles, la réciprocité ternaire bilatérale  (lire la définition) , donne naissance au marché de réciprocité, le principal type de marché institué dans le monde jusqu’au XVe siècle.

On peut analyser la structure initiale du marché (de réciprocité) en distinguant trois formes de réciprocité ternaire polarisées de façon positive, négative ou symétrique, mais nous savons que c’est la forme symétrique  (lire la définition) qui est à l’origine du sentiment de justice [1]. Nous n’envisageons sous le nom de « marché de réciprocité symétrique » que cet équilibre idéal.

La structure élémentaire de réciprocité à la base du marché de réciprocité symétrique est en tant que structure ternaire la matrice de l’individuation  (lire la définition) , de l’“aretè” aristotélicienne (l’excellence, la vertu, le sentiment éthique) traduit par le sentiment de responsabilité [2]. En tant que ternaire et bilatérale, elle est la matrice du sentiment de justice. Le sentiment de justice naît, en effet, de l’obligation de l’homme responsable d’équilibrer ou d’adapter entre ses différents partenaires les prestations qu’il reproduit de chacun d’eux vis-à-vis des autres (cf. TEMPLE, D. (2009) “Les structures élémentaires de la réciprocité”).

Chaque régulation intervient sur la régulation des autres, et leur normalisation tend à la formation d’équivalents de réciprocité. Cette normalisation commence dès que chacun des partenaires, en position de tiers intermédiaire entre deux autres, est astreint aux deux obligations croisées de la responsabilité et de la justice.

La première de ces deux obligations, la responsabilité, empêche quiconque de réagir à la qualité affichée de ses partenaires parce qu’ils sont vis-à-vis de lui : l’un seulement donataire, l’autre seulement donateur (s’il s’agit d’une réciprocité de dons) et non pas les deux à la fois… Or, c’est de la relation contradictoire de ce “deux à la fois” que résulte la conscience d’être le siège du sentiment éthique (l’aretè), c’est-à-dire des valeurs humaines fondatrices de “la” société.

Certes, chacun a de l’autre une image relative : le donateur voit en effet le sentiment de gratitude du donataire et le donataire reconnaît son prestige au donateur, mais ce faisant chacun sait qu’il ne voit qu’une image imparfaite de l’autre reflétant un geste unilatéral. Chaque visage est une part d’humanité en ce sens qu’il reflète un sentiment motivé par la réciprocité (le prestige du donateur n’a d’existence que parce qu’il y a humilité du donataire) mais, à moins de concevoir “l’humanité” comme un état prédéfini et non comme une “dynamique” à laquelle chacun participe, il faut encore que le donataire devienne donateur pour que son visage reflète l’humanité à la genèse de laquelle il contribue. Postuler que l’autre agit au sein d’un cercle de réciprocité sans rien connaître de sa participation réelle est l’équivalent du voile d’ignorance que John Rawls a imaginé pour que la délibération des citoyens puisse conduire au sentiment de justice [3]. Pour autant, chacun sait a priori que seule la réciprocité donnera à l’un et à l’autre son visage d’humanité, et ce visage doit être postulé au-delà et même en dépit du visage affiché par l’un et par l’autre dans le moment de la donation ou de la réception. Si un tel visage d’humanité demeure une probabilité pour un observateur étranger, il est pour celui qui contribue à la réciprocité une certitude, en dépit de son invisibilité, tandis que le visage visible peut devenir un obstacle à surmonter ou à supprimer pour atteindre à la vérité postulée d’autrui et qui constitue sa dignité.

La seconde obligation est celle de la justice. Le tiers intermédiaire joue en effet un rôle précis pour ses deux partenaires dont il est censé équilibrer le face à face. Or, aucun de ces deux partenaires ne connaît l’autre. Le tiers intermédiaire joue le rôle de l’autre pour chacun d’eux et se doit de leur accorder le sentiment de justice et de responsabilité puisque chacun est présumé à son niveau être un “tiers” pour un autre. Le tiers intermédiaire doit faire abstraction de toute référence à ses sentiments particuliers, à la sympathie ou antipathie que peut lui inspirer l’un ou l’autre, et il doit représenter pour chacun d’eux l’idéal de la justice.

Le voile d’ignorance n’est pas une fiction mais la condition réelle de toute relation de réciprocité ternaire bilatérale puisque c’est de la relation de deux personnes qui ne se connaissent pas que le tiers intermédiaire doit donner la mesure.

Dans le marché de réciprocité symétrique, la structure de réciprocité ternaire instaure un voile d’ignorance qui cerne donc une évidence pour tous puisque chaque citoyen qui participe de la réciprocité est non seulement en situation d’établir les équilibres nécessaires à la justice mais dans l’impossibilité de déroger à l’esprit de la justice qui provient non pas de l’un ou l’autre mais de l’interaction entre eux. Le sentiment qui vaut pour soi vaut simultanément pour autrui sous peine de n’avoir aucun sens. Le voile d’ignorance protège donc le sentiment éthique produit par la réciprocité symétrique au bénéfice du tiers et qui éclaire sa responsabilité : exercer la justice par l’égalité. Or, tout un chacun est tiers...

Il est peut être utile d’observer que le marché de réciprocité est immédiatement en concurrence avec une autre structure de réciprocité ternaire, la redistribution. La redistribution est en effet une structure ternaire bilatérale mais centralisée (un seul intermédiaire jouant le rôle d’intermédiaire entre tous les partenaires). Les biens vont de la périphérie vers le centre puis du centre vers la périphérie. Le personnage central est le siège des sentiments de responsabilité et de justice. Les autres membres de la société lui sont liés par un sentiment de confiance et sont liés entre eux par un sentiment de solidarité.

Il existe aujourd’hui de nombreux systèmes mixtes entre la réciprocité généralisée  (lire la définition) du marché et centralisée de la redistribution : lorsqu’un intermédiaire sur un marché de réciprocité noue un grand nombre de relations binaires ou ternaires, il peut reporter à une date de son choix le paiement de ses créances de façon à les convertir en capital de redistribution. Ce système est utilisé dans les communautés des Andes, ayllu, à partir de simples relations de réciprocité binaire appelés ayni qui peuvent être pratiquées avec plusieurs partenaires : le donateur demande à ses créanciers de différer leurs contre-dons jusqu’à une époque déterminée. Lorsqu’il les recouvre, il procède à une large redistribution en organisant une fête qui lui vaut en reconnaissance d’être nommé responsable d’une charge communautaire (une sorte de liturgie) [4]. Il en est de même sur les marchés de réciprocité des Andes à partir de relations de réciprocité binaire et ternaire. Ce système, que nous appelons système étoilé  (lire la définition) se retrouve jusqu’à l’intérieur du système de libre-échange ! [5]

Cependant, pour l’esprit de la justice il s’agit toujours de faire en sorte que les lois correspondent à la réalité, ce qui exige la connaissance des choses, la connaissance de leur utilité, de leur usage, connaissance que la science seule peut assurer de façon rigoureuse. La raison éthique et la raison scientifique sont liées par une double conjonction : d’une part, l’éthique exige l’attention de la science aux choses et la connaissance de leurs lois, d’autre part, la science requiert que l’information entre les scientifiques soit libre de toute domination de l’imaginaire ou de l’idéologie, c’est-à-dire qu’elle soit réciproque.

La détermination de la valeur par l’égalité entre les choses

L’égalité dont parle Aristote à propos de la justice se réfère à la nature des biens ou des utilités : l’égalité simple entre le travail d’un artisan et celui d’un paysan ou l’égalité proportionnelle si la société a décidé d’établir une hiérarchie entre les statuts sociaux (du magistrat et de l’artisan, par exemple). L’égalité simple se développe surtout dans les sociétés de réciprocité ternaire généralisée, l’égalité proportionnelle dans les sociétés qui adoptent un système de redistribution (réciprocité ternaire centralisée).

Le sentiment de justice produit par la structure de réciprocité ternaire bilatérale conduit à établir des équivalences entre les choses, mais il faut souligner que les équivalents de réciprocité et l’Éthique ont une relation mutuelle directe : le tiers intermédiaire doit être sensible à la nécessité objective des uns et des autres. La notion d’égalité s’impose à la nature des biens et à leur utilité, ou encore à leur nécessité objective chreia.

Revenons donc à l’expression matérielle de la valeur de réciprocité symétrique. Elle a une caractéristique idéale : la gratuité. Elle est la gratuité des biens premiers et de tous les biens sociaux acquis par la science. La monnaie de réciprocité deviendra une “réserve” de gratuité : l’esprit de justice qu’elle représentera signifiera un droit à la redistribution ou au partage des biens fondamentaux. Cependant, la connaissance des usages et des normes s’est substituée à la reconnaissance du visage d’autrui, les institutions aux relations interpersonnelles et les règles à la confiance et à l’estime individuelle. Et ce sont désormais les lois qui détiennent les pouvoirs de la responsabilité et de la justice : les “génies du marché de Ouagadougou” ! [6]. Le Droit fait respecter la Loi sous peine que tout un chacun ne voit disparaître la référence de son propre sentiment d’être humain.

Dans une société de réciprocité, l’État devient le protecteur et le régulateur des structures sociales de base qui produisent en chacun des partenaires les sentiments de responsabilité et de justice.

Mais le marché généralisé de réciprocité paraît alors “dépersonnalisé”, et l’on peut se demander ce que deviennent les valeurs éthiques qui constituent le sujet humain : elles semblent s’effacer au bénéfice d’un rapport objectif entre les utilités car la valeur ne peut être reconnue dans l’objet que grâce à l’intelligibilité de sa fonction dans un ensemble de relations équilibrées et complémentaires et qui respecte la logique des choses. Au fur et à mesure que le marché de réciprocité symétrique devient plus complexe, il rapporte les relations interindividuelles qui avaient un caractère familial ou familier aux besoins sociaux normalisés, tandis que la valeur tend à s’identifier à l’utilité des objets que le marché met en présence. La cohérence de l’organisation des choses entre elles devient le critère requis pour évaluer les choses elles-mêmes.

L’objet qui rend le mieux compte de l’égalité des choses par rapport à la nécessité de tous devient la monnaie, et si le principe d’égalité de leur redistribution reste le critère de cette cohérence, on doit se demander comment s’établit la valeur entre ces utilités ? Le travail de l’artisan et celui du cordonnier... ? Mais dans l’Antiquité, remarquait Marx, le travail ne pouvait pas apparaître comme critère de référence, car le travail pénible était réservé à ceux qui ne pouvaient participer de la réciprocité, les esclaves. Du moins, le travail ne pouvait-il être ramené à une quantité de travail physique que l’on puisse échanger. Ce n’est que lorsque le travail devint, avec l’entreprise industrielle, une marchandise, qu’il pu être réduit à une quantité d’énergie physique et devenir un référent de la valeur d’échange.

Le marché de libre-échange

Lorsque l’échange s’instaure dans les interstices des systèmes de réciprocité, il répond à un calcul sur l’inégalité des équivalents de réciprocité dans des systèmes de réciprocité différents [7]. Il permet l’accumulation de cette différence qui constituera le capital primitif. Cette accumulation obéit à un autre impératif que celui de satisfaire des besoins socialement partagés : l’intérêt, mais qui nécessite une protection : la privatisation de la propriété [8].

Selon la tradition de la réciprocité, la propriété se justifie pour autant qu’elle permet d’aliéner un bien en fonction de la nécessité d’autrui. Mais si l’on considère son propre intérêt comme s’il était celui d’autrui, l’aliénation d’un bien n’aura lieu que lorsqu’elle se transforme en accumulation pour soi-même. Cette inversion de finalité (autrui remplacé par soi-même-comme-autrui) n’est possible que par l’institution d’un genre particulier de propriété : la propriété privée.

L’idéologie libérale soutiendra donc que le rapport des choses entre elles n’est séparé de la Loi morale que si les relations des individus entre eux sont des relations d’échange et non pas de réciprocité. Cette séparation est opérée par la propriété privée, car la privatisation lie l’individu à la chose possédée en lieu et place de l’“autre” comme autre propriétaire.

L’intérêt peut être comparé à un imaginaire individualisé qui doit s’imposer à autrui. L’échange est requis pour que l’aliénation d’un bien se retourne en avantage. La monnaie d’échange donne à la prestation d’échange une expression quantitative qui permet à l’accumulation capitaliste de se traduire en pouvoir de domination. En effet, la monnaie d’échange déliée de son obligation vis-à-vis de la Loi issue de la réciprocité traduit la force différentielle entre les propriétaires privés. Elle est une mesure de leur pouvoir de domination respectif. Si G. Simmel peut dire : « Cependant, l’échange conformément à son concept n’est possible qu’avec la propriété privée » [9], nous pouvons aussi dire que “la monnaie d’échange n’est possible conformément à son concept qu’avec le profit”.

Sous le nom de libéralisme politique, on a cependant défendu la thèse que les rapports économiques de libre-échange pourraient être contrôlés par la démocratie. Et l’on a proposé une distinction entre libéralisme économique et libéralisme politique.

Le libéralisme économique prétend que l’autonomie du rapport des choses entre elles doit s’imposer au rapport des individus. Le lien entre l’individu et la chose doit être absolu, et dès lors les rapports humains seront traduits par le rapport des choses entre elles. Si l’on soumet les hommes aux relations des choses entre elles, les rapports entre hommes obéissent aussi à la logique des rapports des choses, c’est-à-dire qu’ils se transforment en rapports de force. Les règles constitutionnelles changent : elles ne sont plus les règles de la réciprocité imposées à l’échange, mais les rapports de force entre propriétés privées imposés aux structures de réciprocité. L’État doit seulement veiller au bon fonctionnement de l’économie de libre-échange. Les partisans du libéralisme économique soutiennent que l’intérêt est la raison motrice des interactions humaines, ce qui n’est qu’un postulat... Ils disent aussi que si l’intérêt est motif de guerre, il vaut mieux que celle-ci soit située entre des individus plutôt qu’entre des masses d’individus : le libéralisme économique est un moindre mal face au fascisme.

La société peut aussi avoir recours aux valeurs maintenues en vigueur par la Tradition pour modérer la compétition entre les intérêts capitalistes. De telles valeurs sont en effet efficientes et guident les comportements de la société civile. Aussi, la société s’attache-t-elle à préserver l’autonomie du pouvoir judiciaire vis-à-vis du pouvoir politique. Mais l’efficience des valeurs traditionnelles diminue au fur et à mesure que les procédures de libre-échange se substituent aux structures de réciprocité. Cette substitution (l’économicide  (lire la définition) ) est en effet un objectif majeur du libéralisme économique.

Le libéralisme politique prétend qu’il peut éviter que le rapport des choses s’impose aux relations sociales ou que la propriété privée soit définie comme une adéquation totale entre le sujet et l’objet, aliénant celui-ci dans celui-là, car il estime pouvoir relativiser cette adéquation par la Loi pour peu qu’elle émane directement du peuple (la démocratie, l’État de droit...).

L’État peut-il réellement relativiser les choses par la Loi ? Dans la mesure où l’objet de l’économie se définit comme une quantité physique, dans la mesure où la monnaie définit un rapport de choses entre elles, on ne voit pas comment la Loi ne sacrifierait pas aux lois de l’interaction physique et ne conformerait pas les relations sociales aux rapports de force de l’économie de libre-échange.

Du moment que la valeur est conçue de manière quantitative, la réduction du travail à une valeur d’échange dénature le travail (travail humain). Et si l’on prend conscience du travail comme activité psychique (l’art, la pensée, la spiritualité, la science), la question s’approfondit : comment se construisent les sentiments de liberté, de fraternité ou de responsabilité, que les élus du peuple doivent inscrire dans leurs objectifs, si leurs matrices sont supprimées par le libéralisme économique ?

La question demeure de savoir si la “logique des choses” doit s’imposer à la Raison lorsqu’il est question du travail : le travail est-il réductible à une énergie physique, et la logique qui préside au rapport des choses entre elles s’applique-t-elle au produit du travail humain ? La Raison peut-elle se déclarer utilitariste sans se dénaturer ?

Il semble d’abord que oui. La logique traditionnelle est en effet amplement confortée par l’expérience pour ce qui dépend de la physique classique : la machine à vapeur, l’électricité, l’énergie nucléaire et tout ce qui assure le confort de l’existence, etc. Cependant, lorsqu’il s’agit d’énergie biologique et d’êtres vivants, cette logique pose problème et elle devient meurtrière lorsqu’il s’agit d’énergie psychique et d’êtres humains. La Raison doit alors faire appel à une logique plus générale pour éviter de transcrire dans le champ de la Physique des relations qui sont d’un autre ordre et pour cesser de mesurer liberté et valeurs humaines en rapports de force et de domination des uns sur les autres. Mais quelle logique ? [10].

La réciprocité symétrique des marchés traditionnels, des marchés dits informels, des marchés parallèles, du marché Internet, conduite par l’esprit invisible (le voile de lumière) de la raison éthique, tente aujourd’hui de relever le défi du libéralisme dont la défense ultime est d’interpréter tout marché selon ses catégories (la pensée unique). De ces marchés, on pourrait interpréter la résistance ou la force d’expansion comme une fonction directe de leurs structures élémentaires de réciprocité et surtout de la réciprocité ternaire bilatérale, la réciprocité de marché symétrique. Par exemple, le marché local tient sa force du fait de mettre en présence face à face les partenaires dans la vente et l’achat. La question du visage y est importante : la relation de réciprocité binaire crée en effet l’amitié.

Si le marché est suffisamment étendu pour que se constituent des relations ternaires, le prix juste devient la norme à laquelle il est difficile de déroger sans déni de responsabilité. Les fluctuations de prix que l’on observe sur de tels marchés sont davantage dues à des adaptations à des conditions particulières que des compétitions entre l’offre et la demande ; dit autrement, elles relèvent plus de l’équité qui corrige le caractère abrupt de la justice que de la concurrence cynique du plus fort vis-à-vis du plus faible ; elles témoignent également d’une diversification “écologique” de l’offre.

On ne peut substituer aux structures de réciprocité symétrique la propriété privée, le libre-échange et le profit sans détruire les fondements éthiques de la société. Les lois scélérates du libéralisme qui prohibent la réciprocité détruisent la matrice du sentiment de responsabilité et du sentiment de justice. La théorie de la réciprocité éclaire une alternative : le marché de réciprocité universel. Dès lors, toute privatisation, tout pouvoir de domination est disqualifié et la pauvreté supprimée a priori.

La réciprocité retrouvée

De tous ces marchés, on ne fera allusion qu’au marché Internet. On rapporte que M. Perez de Cuellar, Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, confiait à ses proches qu’il ne connaissait d’autre puissance des États-Unis d’Amérique du Nord que leur puissance monétaire et leur puissance militaire ! Jusqu’à présent, le pouvoir de domination sur autrui, le “Pouvoir sur...”, se traduisait en effet par une quantité de pouvoir monétaire supérieur capable de s’exprimer par une quantité de pouvoir militaire supérieur. Ironie de l’Histoire : à partir du calcul de l’une des parties prenantes à la domination militaire (ses forces armées désirant mettre son système d’information hors d’atteinte de son adversaire), l’information échappa au contrôle du pouvoir de domination. Depuis que l’information se développe librement, elle est un pouvoir au service de l’humanité, un “pouvoir de...”. Du coup, la réciprocité généralisée reprend l’avantage sur l’échange généralisé. Un marché de réciprocité symétrique se substitue au marché de libre-échange.

Le marché Internet est fondé, en effet, sur la gratuité de l’information dès l’invention du site Web puisque celui-ci retient dans une mémoire sans limites tout ce qui lui est apporté et le tient à la disposition de tous. Grâce au moteur de recherche, toute personne peut recevoir l’information de son choix. Certains conditionnent l’accès à leur site au paiement d’une rançon, mais de tels sites se stérilisent en face de ceux qui choisissent la gratuité. La gratuité devient l’accélérateur de l’efficacité. Toute défaillance étant immédiatement sanctionnée par des curseurs de vérité automatiques qui inaugurent la sélection qualitative, la cotation des informations permet à l’éthique d’intervenir de façon immédiate. Les grands appareils d’information et de propagande qui exerçaient un pouvoir discrétionnaire (radio et télévision) sont de plus en plus concurrencés par la parole et l’image Internet et doivent pour survivre obtempérer aux conditions éthiques imposées par l’Internet. Une démocratie économique se met en place à partir du principe de réciprocité.

Quelles sont les structures de réciprocité de l’Internet ?

- Le face à face individuel (structure binaire simple) : le mail,

- Le face à face collectif (structure binaire collective) : la liste,

- La structure ternaire : le site. Chacun est en effet dans la position d’un tiers recevant des informations d’un côté avec le pouvoir de communiquer les informations qu’il juge de qualité à autrui. Et cette position intermédiaire l’oblige à la responsabilité. Ici, aucune contrainte sur celui qui vient visiter le site, qui prend l’information nécessaire sans donner même son nom et donne sur son propre site librement. Le voile d’ignorance est parfait. Les sites apparaissent dans la noosphère Internet comme des étoiles. L’effet d’amplification du marché mesure la valeur de l’information comme si elle jaugeait son efficacité à l’aune de sa gratuité.

- La structure ternaire généralisée : les moteurs de recherche. Alors que refusant la sujétion de la Loi “divine” l’homme pouvait considérer les valeurs comme l’expression de sa volonté mais sans pouvoir les séparer de son intérêt individuel, la technique le libère de cette confusion. L’information – mise en jeu pour créer les relations nécessaires à la genèse d’une pensée objective – qui rencontre l’information avec laquelle elle peut réagir, crée une pensée qui n’appartient plus à personne mais à tout le monde. L’autonomie de la technique devient la garantie d’une éthique universelle !

- Le partage (structure ternaire collective) : le blog et le forum. Le partage fut sans doute la structure omniprésente à l’aube de l’humanité (nomos !). Enseveli sous le marché de réciprocité, la redistribution et enfin l’échange, le partage intervient de nouveau comme face à face collectif jusqu’à l’intérieur des sites (fenêtres de dialogue et de commentaires).

- Enfin, la corbeille n’est pas la moins éminente de toutes ces structures bien qu’elle soit une structure négative ! Son rôle discret (et combien utile !) est d’une efficacité comparable à celle de la battée pour les chercheurs d’or.

Aujourd’hui, chacun est en relation avec tous les autres, disposant de toutes les connaissances de l’humanité et du pouvoir de... construire un monde de paix. Tout le monde peut s’exprimer en toute liberté, comme l’alouette que l’on ne voit plus dans la hauteur de l’azur mais dont on entend les trilles.

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Le marché de réciprocité symétrique", Le marché de réciprocité symétrique, 2009, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 27 juin 2017).

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Notes

[1] Cf. TEMPLE, D. (2009) “Raison et naissance de la réciprocité symétrique”.

[2] La filiation est une expérience de la réciprocité ternaire unilatérale qui montre bien en quoi consiste la responsabilité : les parents répondent pour l’enfant qui sera à son tour père ou mère. Cf. TEMPLE, D. (2008) “Naissance de la responsabilité”. Lire aussi de Mireille CHABAL “Le nom de la mère”).

[3] RAWLS, John. Théorie de la justice. Trad. Catherine Audard. Paris, éd. du Seuil, 1987. Si les citoyens sont mus par leurs intérêts, ceux-ci entrent en contradiction chacun définissant le juste en fonction de son imaginaire ou de ses intérêts particuliers. Rawls imagine donc un débat dans lequel chacun renonce à son imaginaire et ignore également celui d’autrui : le voile d’ignorance est une présupposition fictive à laquelle il est donné néanmoins une importance décisive puisque acceptée comme la condition sine qua non d’une règle qui pourra être reconnue juste par tous.

[4] Cf. MICHAUX, Jacqueline. (2009) “Territorialidades andinas de reciprocidad : La comunidad”.

[5] Cf. TEMPLE, D. (2008) “Essai d’interprétation de la valeur chez les Aymaras”.

[6] Cf. TEMPLE, D. (2009) “L’origine du Marché selon Jean-Pierre Guingane”.

[7] En 1787, deux ans avant la Révolution, les paysans de la Commune de Montpaon, près de Fondamente (Aveyron), se mettaient à genoux devant leur seigneur pour réclamer que les poids et mesures avec lesquels ils échangeaient leur blé et leur orge, leur lait et leur fromage, soient normalisés car, disaient-ils, « Si le litre de Montpellier est plus petit que celui de St-Affrique, il est facile aux commerçants de Montpellier de faire du profit en échangeant contre une quantité supérieure une quantité inférieure d’un produit dont l’équivalence dans notre système de Montpaon est attestée par la Loi que vous incarnez ». Le problème était que le Comte de Montpaon n’avait aucun pouvoir de jurisprudence qui lui permit d’imposer la même règle aux seigneurs mitoyens ou aux commerçants libres de Nîmes ou Montpellier.

[8] Les parias, sorte particulière d’exclus différents des esclaves ou des serfs mais comme eux interdits de droits, privés des moyens de production (la terre) et des responsabilités sur le travail, à qui le Pouvoir refusa toute propriété qui leur aurait permis de participer de la réciprocité autrement qu’entre eux, ont été contraints de vivre de l’échange et de l’usure. Mais on constate que tous les peuples commerçants ainsi marginalisés ou exclus de la vie politique et forcés à pratiquer l’échange, reconstruisent des structures de réciprocité au sein de leur société (entre eux). En Europe, le peuple juif est de ce point de vue exemplaire. Lui qui se nomme de l’Alliance (la réciprocité binaire) et de la Filiation (la réciprocité ternaire) dont il fait des principes absolus (Dieu) et qui ne se reconnaît que par la conscience éthique qui en est le produit (dite révélée), fut contraint à vivre de l’échange et de l’usure par le christianisme. L’échange, considéré comme déshonorant par ceux qui s’approprièrent sinon la réciprocité du moins les moyens du don ou les moyens de production du don, lui fut imposé pour le disqualifier politiquement, comme lui fut imposée l’accusation de déicide. Ainsi, les témoins les plus compétents qui soient de la réciprocité furent-ils perçus par les classes réellement possédantes comme les principaux agents du capitalisme (“le Marchand de Venise... !”).

[9] SIMMEL, Georg. (1900) Philosophie de l’argent. Paris : PUF, 1987, p. 437.

[10] Certains auteurs imaginent la réciprocité comme un principe culturel, à la manière des vitalistes qui imaginaient un principe vital, et ils lui ajoutent un deuxième principe pour rendre compte des relations matérielles : l’échange. Ce dualisme est sans doute l’ultime tentative pour affubler l’échange d’un cadre éthique et en même temps pour dénier à la réciprocité une efficience économique. Il est certes possible de séparer l’éthique de l’économique et d’invoquer deux principes qui seraient indépendants l’un de l’autre, et que l’on conjoindrait en fonction d’une nécessité imposée par quelque troisième intervenant (une nécessité idéologique ou religieuse). Cet intervenant deviendrait même nécessaire si la réciprocité disparaissait. Cependant, toute relation de réciprocité avec autrui prend en considération ses conditions d’existence puisque l’on ne peut donner naissance à une valeur de référence commune sans mettre en jeu ses propres conditions d’existence en acceptant de les relativiser par celles d’autrui et possède ainsi par nature une dimension économique, de sorte que le recours à une nécessité extérieure apparaît inutile.