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2015

Pourquoi la théorie de la réciprocité est-elle ignorée de ceux qui se réfèrent à l’éthique ?

Dominique Temple | Juillet 2015

Publié par Paul Jorion sur son blog : http://www.pauljorion.com/blog/2015... (14 juillet 2015).

Pourquoi la théorie qui permettrait de construire l’alternative attendue à l’ère du post-capitalisme est-elle volontairement ignorée notamment de ceux qui convoquent l’éthique alors que manifestement chaque jour qui passe montre que l’éthique n’est pas capable d’endiguer l’idéologie du libre-échange qui subjugue toutes les activités économiques, productrices comme consommatrices au profit de l’accumulation du capital, de la croissance d’un pouvoir aveugle sur ses finalités et qui met de plus la planète en péril ?

Quelle est donc la raison de l‘indifférence de l’éthique pour la théorie ?

Le citoyen qui se réfère à l’éthique répond aussitôt : toute valeur éthique est efficiente et commande l’action de celui qu’elle inspire. L’action qui en résulte est non seulement efficace pour résoudre une question existentielle mais encore elle est féconde parce qu’elle invite autrui à se comporter sur le même mode : c’est la vertu de l’exemple. Et quelle nécessité y aurait-il donc de retirer à cette vertu simple et transparente, du temps, de l’attention, de l’énergie pour s’embarrasser de considérations froides et prêtant à polémique sur les conditions dans lesquelles l’éthique est ou doit être efficiente ? N’est-ce pas là une occupation d’intellectuels qui ne satisfont que leur passion de raisonner au détriment de ce qui dans la vie est efficace pour engendrer immédiatement le bonheur ?

Nous ne ferons observer qu’une chose : que la satisfaction morale que procure toute référence éthique s’obscurcit lorsque la manifestation de celle-ci entre en contradiction avec celle d’une autre référence éthique. La contradiction conduit à des affrontements qui peuvent devenir meurtriers (liberté contre égalité, responsabilité contre confiance, etc…) Chaque valeur est immédiatement efficiente, et cette efficience est d’autant plus impérative qu’elle est la volonté d’une conscience affective et par conséquent absolue quoique limitée par les conditions de son application par les capacités de chacun. L’éthique doit être éclairée par la réflexion sur les difficultés engendrées par le caractère absolu des références de chacun en face de celles des autres.

Il y a un moyen pour surmonter la difficulté : que les valeurs soient systématiquement engendrées pour tous, par tous et qu’elles soient donc communes.

Pour qu’une valeur éthique soit commune, il faut qu’elle soit engendrée par les uns et les autres dans une relation de réciprocité où l’action de l’un est la même que l’action de l’autre de sorte que chacun n’éprouve la conscience de son action qu’en même temps qu’il la subit.

D’une part, le fait de ressentir l’action et son effet parce qu’on la subit également donne sa valeur objective à l’action proprement dite indépendamment des motivations de chaque individu. D’autre part, cette valeur est inséparable de l’action d’autrui puisque c’est à partir de celle-ci que l’on peut en être le bénéficiaire.

Le sentiment commun qui naît de la réciprocité est un sentiment objectif parce que libéré de la contrainte des particularités de chacun qui s’imposent soit comme limites, soit comme conditions d’actualisation.

Ainsi la bienveillance unilatérale et indépendante d’autrui engendre lorsqu’elle est réciproque un autre sentiment : l’amitié (de cela tout le monde a l’expérience sans avoir besoin d’aucune théorie !). La différence majeure entre la bienveillance et l’amitié est que la bienveillance est gratuite, qu’elle ne dépend que de chacun, et n’est redevable d’aucune obligation envers qui que ce soit tandis que l’amitié est liée à une obligation vis-à-vis d’autrui.

Pour ce qui est de l’amitié qui requiert une réciprocité dite de face à face, l’obligation est évidente. Elle soumet la générosité à la nécessité d’autrui : s’il a besoin de pain, c’est le besoin de pain qui s’impose à la bienveillance [1].

L’obligation créée par la réciprocité est cependant crainte parce que nous n’avons plus l’habitude de vivre en communauté [2]. Aussi se trouve-t-on démuni devant ce qui nous semble une contrainte qui nous paraît d’autant moins justifiée que chacun peut répondre à ses nécessités en faisant appel au libre-échange.

Il est peut-être utile pour expliquer cette peur de l’obligation de réciprocité de présenter ici la distinction que faisait déjà Aristote entre l’amitié vraie et l’amitié utile. Il suffit en effet de se rendre compte qu’un don oblige le donataire à donner à son tour pour pouvoir utiliser le don de façon à obliger autrui à la surenchère du contre-don [3]. Une réciprocité induite par le calcul d’un avantage ne signifie pas l’abandon de l’amitié mais en diminue la valeur. Aristote l’appelle l’amitié utile.

Les excès de l’amitié utile incitent en tout cas à réserver la réciprocité aux moyens de production des biens nécessaires plutôt que de satisfaire les passions d’autrui ; réciprocité que le philosophe décrit dès lors comme à bon escient ! Les affectivités qui naissent de la réciprocité impliquent donc la relativisation des passions individuelles, et un effort de chacun qui n’est pas toujours consenti par ceux qui calculent la réciprocité en fonction de leurs passions. L’amitié vraie peut alors se trouver en contradiction avec l’amitié utile.

Mais il est une autre difficulté que rencontre la réciprocité simple qui crée l’amitié, c’est qu’elle ne rassemble que peu de personnes. L’obligation de réciprocité exige un investissement permanent de chacun pour l’autre, et cette contrainte restreint son activité à dépendre de celle d’autrui. Il est donc difficile de multiplier ses liens d’amitié.

La question que posent les associations qui veulent se construire par l’éthique de l’amitié est alors : comment disposer d’un lien d’amitié politique qui intègre le plus grand nombre ? L’idée qui vient le plus souvent à l’esprit est de séparer le sentiment d’amitié du visage d’autrui, de ses demandes particulières. S’il est possible de reporter l’attention exigée par autrui sur un objet équivalent de toutes les nécessités qui peuvent le concerner, cet objet polymorphe pourra répondre non seulement à tous ses besoins mais encore aux besoins des autres. Ainsi devient-il possible de généraliser le lien de réciprocité.

Cet objet est la monnaie. Si donc vous payez le service reçu, non par un autre service mais par un symbole de celui-ci, symbole que l’on appelle monnaie, cette monnaie lui servira pour acheter ce dont il aura besoin à celui qui sera le plus compétent pour le lui donner. On voit apparaître un réseau de relations médiatisées par le symbole monétaire comme si l’amitié du vis-à-vis s’était détachée de lui pour se fondre dans le corps universel de la monnaie. L’amitié devient la confiance. La confiance vient compenser la perte de l’affection intime (l’amitié) de la relation de réciprocité de face à face.

Voici donc inventé le lien que l’on peut interpréter comme l’amitié politique.

Cependant, la recherche d’un lien d’amitié politique objectif si elle réussit toujours à ses débuts, échoue également toujours à partir d’un certain seuil. Pourquoi ? La monnaie est libératoire, la monnaie est égalité, la monnaie est confiance : on retrouve dans cette incarnation les trois valeurs cardinales liberté, égalité, fraternité ; et tant que la monnaie peut se référer aux structures de réciprocité qui ont donné naissance à ces sentiments, elle incarne la valeur de ces sentiments, plus exactement elle relaie les prestations des uns et des autres en fonction de leur participation à la création de leurs valeurs communes.

Mais si les structures de base disparaissent ou sont ignorées les prestations en question ne peuvent plus être appréciées en fonction des sentiments communs qui en sont le produit. La monnaie doit alors se référer à un autre critère de référence : lequel ? Eh bien celui qui s’y oppose ! c’est-à-dire l’intérêt de chacun [4]. Ici, aucune référence à autrui n’est indispensable, et les prestations de chacun ne tiennent compte de la nécessité d’autrui que pour autant que celle-ci correspond au profit qu’il peut en tirer. Nous ne sommes plus dans une relation de réciprocité mais dans une relation d’échange.

L’inversion de polarité de la dynamique sociale décrite sous le terme de réciprocité est totale. Ce sont les ambitions, les passions, les motivations de chacun pour lui-même qui deviennent le ressort des relations avec autrui. Et la monnaie est aussitôt asservie à la satisfaction de ces intérêts : elle est donc le signe du pouvoir de chacun, et plus on en a et plus on est riche. L’individu qui pratique “sa liberté” prétend qu’elle est universelle pour récupérer l’universalité de cette valeur à son profit et légitimer ses actions parce que soumettre la puissance éthique à son pouvoir individuel, c’est devenir soi-même “tout puissant”.

L’accumulation du pouvoir est le nouveau rôle de la monnaie qui vient interférer avec celui de médiation des relations de réciprocité. Nous avons changé d’économie, et bien sûr celui qui accumule la monnaie interrompt le cycle de la médiation comme un puits sans fond qui happe l’eau d’un cours d’eau. Dans l’individualisme triomphant, c’est au pouvoir de l’individu qu’est soumise la puissance éthique. Et d’un pouvoir à l’autre la distance sociale se traduit par une épreuve de force.

Nous voulions comprendre pourquoi l’éthique se refusait fort souvent à prendre en compte la théorie qui la concerne et qui prétend révéler sa genèse.

Nous avons dit que l’éthique à laquelle en appellent le plus souvent les exclus du système capitaliste en fonction de leur frustration ou indignation devant l’injustice, la violence ou le malheur est efficace et légitime [5]. Nul ne pense à contester l’efficience de chacune des valeurs qui peuvent motiver leur réaction, mais dans un système de libre-échange, c’est insuffisant.

Pourquoi donc continuer d’ignorer les structures génératrices des valeurs humaines ? On s’aperçoit qu’au-delà du choix de s’intéresser ou non à la théorie il y a celui plus sensible de donner droit de cité à l’économie basée sur des relations de réciprocité face à l’économie basée sur l’intérêt privé, parce que là c’est toute la société qui serait changée. C’est alors aux distinctions entre liberté individuelle et liberté commune, entre propriété privée et propriété sociale, libre-échange et réciprocité généralisée, réciprocité d’échange et échange de réciprocité qu’il faut avoir recours…

Si l’on veut vivre ensemble il faut qu’ensemble on crée des valeurs qui nous soient communes parce que les valeurs construites dans les systèmes de réciprocité échappent à l’arbitraire et aux limites de chaque individu qui les soumettent à son pouvoir, du moins le pouvoir de domination des uns sur les autres.

La théorie de la réciprocité permet aussitôt de savoir comment construire rationnellement les structures sociales qui engendrent le respect, la liberté, la responsabilité, la confiance, la justice, c’est-à-dire l’éthique

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Pour citer ce texte :

Dominique Temple, "Pourquoi la théorie de la réciprocité est-elle ignorée de ceux qui se réfèrent à l’éthique ?", 2015, Juillet 2015, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 19 novembre 2017).

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Notes

[1] La réciprocité de face à face conduit à un sentiment qui se voit dans le visage de l’autre. Un des meilleurs philosophes de l’Éthique aujourd’hui, Emmanuel Levinas, dit que l’obligation de cette amitié est telle que le visage d’autrui nous prend tout entier en otage.

[2] Cette obligation est principalement reconnue par l’anthropologie dans les sociétés non-occidentales parce qu’elle n’existe plus que marginalement dans un système de propriété privée et de libre-échange.

[3] Malinowski a appelé ces dons intéressés des sollicitoires.

[4] Individuel, familial ou national !

[5] Chacun de nous a hérité d’une tradition, d’une culture, d’une religion qui ont codifié au cours des siècles le résultat de riches expériences. Ces valeurs produites de façon empirique et auxquelles on adhère généralement par naissance sont transmises par l’éducation. Il n’est pas question, redisons-le, de contester leur efficience, mais de maîtriser leur genèse au bénéfice de tous.