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Transdisciplines. Paris : L’Harmattan, 1997.

1. Lévistraussique - Hommage à Lévi-Strauss

4. Conclusion

Dominique TEMPLE | 1997

Nous sommes partis de l’idée de Mauss selon laquelle chacun s’adresse à l’autre pour éviter la guerre, désigne ses sentiments par des cris, des gestes, des dons, des paroles, auxquels il initie son partenaire. La réciprocité était l’attitude symétrique d’autrui. Mauss a cependant perçu chez les Andaman que la valeur spirituelle naissait d’un équilibre de forces antagonistes, il a même approché de près l’idée suggérée par un texte de Radcliffe-Brown d’une production de la valeur spirituelle à partir de la réciprocité.

Lévi-Strauss aborde la question de cet antagonisme en imaginant le contradictoire à l’origine de la fonction symbolique, mais il situe le contradictoire dans l’indécision de garder un avantage et d’en acquérir un autre, c’est-à-dire dans la contradiction aléatoire d’une rencontre fortuite motivée par des désirs antagonistes. Il subordonne la fonction symbolique à la réalisation des intérêts en jeu que l’échange pourrait satisfaire. La réciprocité serait due à l’application par des partenaires, qui seraient à peu près égaux et identiques, du principe d’opposition à la contradiction qui se présente à eux. Lévi-Strauss montre en effet que la fonction symbolique peut se manifester par une opposition corrélative dédoublant une appréhension contradictoire d’un objet devenu l’enjeu de désirs antagonistes. Ce principe d’opposition nous est apparu comme l’une seulement des modalités de la fonction symbolique. Nous avons étendu la notion de « maison » de Lévi-Strauss à celle d’une deuxième modalité de la fonction symbolique : le principe d’union.

Or, si le principe d’opposition et le principe d’union ont une origine commune celle-ci ne peut être que ce qui est en soi contradictoire, et le contradictoire doit donc trouver un statut de référence qui permette à la fonction symbolique d’avoir le même résultat pour soi et pour autrui.

Aristote a vu dans la mesotès, le juste milieu entre termes antagonistes, et dans l’isotès, la relation d’égal à égal, la distance sociale qui permet l’équilibre entre l’identité et la différence. Il a également montré que la réciprocité est la structure qui permet cet équilibre et qui fonde le sentiment du juste milieu. Nous avons alors fait intervenir une nouvelle catégorie : le principe du contradictoire  (lire la définition) . La relation nécessaire pour qu’une situation puisse être contradictoire simultanément pour soi et pour autrui de façon systématique est la réciprocité.

De même que Lévi-Strauss a reporté la réciprocité, qui dans la série maussienne était située en aval de l’échange, en amont de l’échange, en montrant qu’elle est efficace dès l’application symétrique du principe d’opposition par deux partenaires identiques, de même nous la reportons en amont de la fonction symbolique parce qu’elle est déjà efficace pour structurer le contradictoire. La réciprocité ne signifie plus une capacité de l’individu de découvrir l’autre à partir d’une altérité préalable enfouie dans le donné biologique mais la relation d’où naît un sentiment immédiatement partagé par tous et la parole immédiatement comprise de tous.

Lévi-Strauss a rassemblé les éléments d’un système : la situation contradictoire, le principe d’opposition : première manifestation de la fonction symbolique, la réciprocité, l’échange et le principe de maison. Il ne donne pas de statut à la situation contradictoire : dans les deux rencontres qu’il décrit pour illustrer le principe de réciprocité, celle d’étrangers dans un petit restaurant languedocien où s’observe la réciprocité d’offrande du vin et celle de groupes indiens Nambikwara dans la forêt brésilienne, la situation contradictoire est fortuite [1]. Pour que la fonction symbolique ait une chance d’être efficiente, il faut donc imaginer une succession heureuse de situations contradictoires aléatoires sanctionnées par une succession d’échanges réussis. Les groupes échangistes doivent avoir des intérêts identiques et être de force égale car sinon la force suffirait à satisfaire la convoitise des uns au détriment des autres, et ces groupes doivent réussir leurs échanges assez longtemps pour que la force de l’habitude institue entre eux repères et références communs ; autant de conditions difficiles à imaginer comme des constantes de la vie primitive [2]. Enfin, Lévi-Strauss, s’il découvre le principe d’union, il ne lui donne pas un statut égal à celui qu’il accorde au principe d’opposition.

Il suffit cependant de modifier l’ordre de ces découvertes pour obtenir une autre cohérence qui supprime la nécessité de conditions exceptionnelles, comme celle de l’égalité des groupes ou de la convoitise des privilèges d’autrui, et qui rende compte de faits laissés pour compte du point de vue de la fonction symbolique (le principe de maison). Si la réciprocité est première, la situation contradictoire cesse d’être aléatoire. Le contradictoire est non seulement pérennisé mais engendré systématiquement comme la source de la fonction symbolique  (lire la définition) . Tout ce qui tombe dans le filet de la réciprocité acquiert donc automatiquement du sens. On comprend aussitôt pourquoi les prestations d’origine sont totales. Le principe de réciprocité relativise en effet chaque perception élémentaire par sa perception antagoniste. La réciprocité crée un juste milieu dont la valeur propre est irréductible à celle des extrêmes dont il procède. La conscience de la justice ou le sentiment d’amitié sont de tels milieux entre la perception d’autrui et la sienne propre ; ce pourquoi ils apparaissent comme Tiers  (lire la définition) par rapport à l’un ou à l’autre [3].

Ce Tiers est, dans les communautés d’origine, ce que Mauss appelle le mana. En ce sens, le mana est une unité, une totalité partagée par tous, mais il n’est pas donné a priori, il doit être produit par la réciprocité, il n’est pas une entité préalable ou rivée aux origines. La réciprocité trouve dès lors sa place en amont de la fonction symbolique, c’est-à-dire au niveau de l’inconscient bien qu’il ne s’agisse plus de l’inconscient biologique de Lévi-Strauss. L’inconscient retrouve une définition psychique.

Le principe d’opposition, qui prend sa source dans la différenciation biologique, est utilisé pour donner une solution non-contradictoire au contradictoire et permettre la communication : il est la manifestation du sens en tant que signification, mais il n’est pas seul. Il est concurrencé par le principe d’union.

Le principe d’union ne vient pas donner raison de ce qui serait laissé pour compte par le principe d’opposition. Il est une deuxième modalité de la fonction symbolique qui prétend donner une autre version des mêmes événements.

Réciprocité, contradictoire, opposition, union forment désormais un complexe cohérent pour engendrer le sens et permettre la communication qui n’a plus besoin de l’habitude, de l’égalité, de l’identité, de la symétrie des groupes primitifs, ni de l’intérêt pour des choses rares, ni même de l’échange pour se justifier.

La réciprocité est, comme le montre Lévi-Strauss dans sa thèse – Les structures élémentaires de la parenté – le seuil entre la nature et la culture, mais elle n’est pas subordonnée à l’échange. L’échange s’intéresse à ce que l’imaginaire est susceptible de réifier et de maîtriser pour satisfaire le désir de posséder, la réciprocité s’intéresse à l’au-delà des choses visibles, à la construction du sujet humain, aux valeurs humaines. Elle est la matrice de l’homme social, de l’homme parlant, de l’inconscient et du langage. Elle est la matrice du sens. Elle n’est pas seulement caractéristique des familles originelles, des groupes segmentés ou des chefferies ou des empires traditionnels, elle irrigue la vie sociale, économique, politique de toutes les sociétés du monde. Elle est fondatrice de la culture, génératrice des civilisations.

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "4. Conclusion", Lévistraussique - Hommage à Lévi-Strauss, 1997, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 13 décembre 2017).

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Notes

[1] Cf. LÉVI-STRAUSS, C. Les structures élémentaires de la parenté. Paris : Mouton (1947), 1967, pp. 68-69 et pp. 78-79.

[2] Marshall Sahlins, dans Âge de pierre, âge d’abondance, a néanmoins tenté de montrer que les groupes primitifs pouvaient être de force égale. Il suggère de considérer que le don pur ou le partage trouve ses limites avec la satisfaction des besoins immédiats de la vie domestique. Les groupes primitifs seraient donc tous à peu près égaux mais concurrents entre eux. Ils pourraient ainsi nouer des relations d’échanges et de réciprocité mêlées. La thèse toutefois ne prend pas en considération que le don ou le partage peuvent ne pas être motivés par la satisfaction de besoins matériels mais par le désir de valeurs spirituelles, ce qui remet en cause donc l’idée d’une clôture du don sur la production domestique. SAHLINS, M. Âge de pierre, âge d’abondance. Paris : Gallimard, 1976.

Cf. TEMPLE, Dominique. La dialectique du don. Paris : Diffusion Inti, 1983.

[3] TEMPLE D. & M. CHABAL. La réciprocité et la naissance des valeurs humaines. Paris : L’Harmattan, 1995.