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2011

L’hymne hindou du mariage commenté par Lévi-Strauss

Dominique TEMPLE | Octobre 2011

Lévi-Strauss commente cet hymne hindou du mariage :

« “Qui a donné la fiancée ? À qui donc l’a-t-il donnée ? C’est l’amour qui l’a donnée ; c’est à l’amour qu’elle a été donnée. L’amour a donné ; l’amour a reçu. L’amour a rempli l’océan. Avec amour je l’accepte. Amour ! que celle-ci t’appartienne”.
 
Ainsi le mariage est arbitrage entre deux amours : l’amour parental et l’amour conjugal, mais tous deux sont amours : et dans l’instant du mariage, si l’on considère cet instant isolé de tous les autres, tous deux se rencontrent et se confondent » [1].

Si l’on imagine le mariage comme cet arbitrage d’un instant, il faut faire face à : “L’amour a rempli l’océan”.

Lévi-Strauss dit :

« Sans doute ne se rencontrent-ils que pour se substituer l’un à l’autre et accomplir une sorte de chassé croisé... »

Mais l’Hymne ne parle pas de chassé-croisé ni de substitution. L’Hymne dit que l’amour se crée des deux amours et remplit l’Océan comme si l’Océan procédait de leur relation. Lévi-Strauss poursuit néanmoins :

« Mais ce qui, pour toute pensée sociale, fait du mariage un mystère sacré, est que pour se croiser, il faut au moins pour un instant qu’ils se joignent. À ce moment, tout mariage frise l’inceste ; bien plus il est inceste, au moins inceste social : s’il est vrai que l’inceste, entendu au sens le plus large, consiste à obtenir par soi-même, et pour soi-même au lieu d’obtenir par autrui et pour autrui » [2].

Entre deux amours, la rencontre n’est donc pas leur perpétuel face à face (l’Alliance) qui engendre pour résultante l’amour inondant tout alentour, l’Océan, mais la rencontre est un point de croisement de deux opposés, et ce point est l’identité de l’union, le contraire logique de l’opposition qui différencie.

« Ce qui fait du mariage un mystère sacré est que pour se croiser (…) il faut pour un instant qu’ils se joignent ».

Se croiser ! voilà à quoi se réduit la médiété (ce qui est en soi contradictoire) entre l’opposition et l’union. Une logique qui transcrit ainsi l’Océan du Mystère, selon l’image hindoue, à cet “au moins pour un instant”, nous paraît insuffisante. Lévi-Strauss dit en fait quelque chose d’une grande modestie : que pour toute pensée qui utilise la logique classique pour traiter du mystère il n’est pas possible de faire autre chose que de se le représenter en ce que les catégories de cette logique autorisent, et de remplacer le Tiers qui constitue le mystère, ce qui est en soi contradictoire, soit par l’opposition de deux termes chacun non-contradictoire et qui s’opposent de façon complémentaire l’un l’autre, soit par leur union dans laquelle ils se confondent, et d’imaginer puisque ces deux vecteurs logiques, l’opposition et l’union, sont des contraires, que si l’un domine pendant toute la vie, alors l’autre se réduit à un instant.

Entre les deux vecteurs logiques (l’opposition et l’union), rien ! L’amour comme Tiers est ignoré. Le Mystère de ce qui est en soi contradictoire n’est pas l’Océan…

La transcription se justifie comme se justifie celle du réel en mécanique ondulatoire ou mécanique quantique par le principe de complémentarité de Bohr. Bohr a lui-même suggéré aux sciences humaines d’adopter son principe afin de ne pas bouleverser leurs concepts ordinaires, mais la transcription n’est possible que si l’on connaît la logique de ce que l’on veut transcrire, sinon elle n’a plus de contenu et tout deviendrait faux dans la remarquable interprétation de Lévi-Strauss, car les sentiments humains ou spirituels seraient réduits à des outils pour la conservation du Même (l’inceste, l’Union) ou pour celle de la Différence, l’Opposition, (l’intérêt propre des parties), au lieu que l’Opposition et l’Union ne soient que les instruments logiques qui permettent de témoigner de façon symbolique de ce qui les dépasse, le sentiment né d’une situation contradictoire.

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "L’hymne hindou du mariage commenté par Lévi-Strauss", 2011, Octobre 2011, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 24 novembre 2017).

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Notes

[1] Claude LEVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, (1947), Paris, Mouton, 1967, p. 561.

[2] Ibid.