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2. Le carré magique

Le carré magique de la réciprocité

Dominique TEMPLE | 2005

Toutes les sociétés dénoncent l’Identité comme l’inceste.


Toutes les sociétés prescrivent la Différence mais aucune l’Inconnu : Si l’autre est radicalement différent, il sombre dans l’indifférence et celle-ci est également proscrite. Seule la rencontre de l’autre qui implique une différence, une altérité, mais aussi une reconnaissance, une identité, est prescrite : l’Alliance.


Comment est construite cette structure, l’Alliance ?


Où l’Identité (I) est relativisée par la Différence (D) se crée une situation que l’on peut appeler une : situation contradictoire, que nous symbolisons désormais par la lettre T [1].

Figure 1
Figure 1
I = Identité, D = Différence, T = situation contradictoire.

Si l’un des partenaires affirme seulement son Identité avec autrui et l’autre seulement sa Différence, aucun des deux n’assume la situation contradictoire  (lire la définition) . La “situation contradictoire” est extérieure à l’un comme à l’autre. Mais s’ils sont en relation de réciprocité, ce que l’on appelle l’Alliance, et que l’un affirme sa Différence quand l’autre affirme l’Identité et affirme cette Identité lorsque l’autre revendique la Différence, chacun assume cette relation contradictoire qui devient une instance psychique (et notons-le, la même pour l’un comme pour l’autre). La résultante de la relativisation des contraires (l’Identité et la Différence) est pour la conscience de chacun des partenaires une énergie nouvelle, une énergie psychique qui comme toute énergie est efficiente.

Figure 2
Figure 2
A = premier partenaire, B = deuxième partenaire, I = Identité, D = Différence, T = situation contradictoire

Cette instance contradictoire est donc la raison de la réciprocité primordiale. Mais cette relation de réciprocité est-elle seulement possible dans la nature ? Se rencontre-t-elle dans la nature ? Elle ne s’observe nulle part, sauf chez l’Homme. Par exemple, on peut offrir d’une main et prendre de l’autre quand autrui offre d’une main et prend de l’autre ; on peut menacer l’autre d’une lance et se protéger de sa lance avec un bouclier, de sorte que chacun soit simultanément dans la situation contradictoire d’agir et subir ; ici, la bienveillance, ou là, la malveillance.

Comment se traduit cette instance contradictoire dans le psychisme humain ? Elle est une énergie psychique qui devient aussitôt un nouveau Sujet en chacun des partenaires de la réciprocité, et qui se manifeste par un sentiment : le sentiment d’être humain. Elle s’éprouve comme un sentiment de liberté parce qu’elle n’est plus déterminée par aucune polarité naturelle. Et l’efficience de cette liberté est la volonté.

Le sentiment d’être humain s’exprime par la parole. À noter que le premier signifiant utilisé par la parole est le visage. Le visage est en effet transfiguré par l’avènement de la liberté et ne témoigne plus seulement d’une réalité biologique. La parure du visage sera la première parole écrite, l’origine de l’écriture.

Prenons l’exemple de la réciprocité des dons.
 Lorsque les deux dynamismes antagonistes de donner et de prendre se font face, on voit apparaître une situation contradictoire T. Cette situation contradictoire est sans consistance si l’un seulement donne et l’autre seulement prend.

Figure 3
Figure 3
—> donner
, —< prendre
, A : partenaire
, B : partenaire
, T : situation contradictoire

Mais dans le « carré magique » de la réciprocité, la situation contradictoire T est assumée par l’un comme par l’autre car chacun est à la fois donateur et preneur.

Figure 4
Figure 4
—> donner
, —< prendre
, A : partenaire
, B : partenaire
, T : situation contradictoire, …T… : conscience contradictoire entre donner et recevoir

T, la situation contradictoire entre donner et prendre, prend place dans l’esprit de chacun des partenaires comme un sentiment entre donner et recevoir qui dans ce contexte donne sens à donner et prendre. Désormais, quand l’un offre, il sait que cela signifie pour l’autre prendre.

Que donner domine sur prendre et une polarité non-contradictoire oriente la situation contradictoire. La conscience, précédemment un pur sentiment, se scinde en une relation sujet-objet : en effet, chaque prestation est définie sur l’horizon de la conscience de façon objective et non-contradictoire, et le sujet se définit également de façon non-contradictoire et de façon inverse de l’objet.
 Si donner domine la relation de réciprocité, prendre devient recevoir. Le prestige devient le nom ou l’imaginaire du don. Dès lors, donner pour le sujet, c’est acquérir du prestige, et recevoir (sans redonner) c’est perdre la face. On dit encore que le prestige croît pour le donateur quand il décroît pour le donataire. Et chacun transforme son énergie en une dialectique : la dialectique du don  (lire la définition) .

Si prendre domine, donner devient céder. D’où une deuxième dialectique dite de la vengeance  (lire la définition)  ; sa valeur ne se traduit plus dans le prestige mais dans l’honneur.

Revenons à la réciprocité indépendamment de tout contenu particulier. Les partenaires de réciprocité expriment leurs sentiments par la parole à un autre niveau que celui du réel. Ce niveau est celui du langage. Mais il existe plusieurs structures fondamentales de réciprocité  (lire la définition) qui engendrent des sentiments différents et donc des valeurs différentes, et il existe également plusieurs formes  (lire la définition) de réciprocité (trois) qui leur confèrent des imaginaires différents.

Structures, niveaux, formes s’articulent pour former des systèmes de réciprocité  (lire la définition) .

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Le carré magique de la réciprocité", Le carré magique, 2005, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 20 août 2017).

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Notes

[1] Cf. LUPASCO, Stéphane. Le principe d’antagoniste et la logique de l’énergie. Paris : Hermann & Cie éditeurs, 1951.