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Idéologie marxiste et Théorie moderne de la réciprocité. Critique des thèses de Alvaro Garcia Linera

2. Valeur d’échange et valeur de réciprocité

Dominique Temple | avril 2010

Résumé :
Selon Marx, la valeur humaine est créée par le travail dans la réciprocité, tandis que la plus value capitaliste est produite par l’aliénation et l’exploitation du travail.
 
García Linera soutient que les communautés sont des machines improductives, mais il ne tient pas compte de la dimension éthique de la production réciproque. Non seulement les communautés créent la valeur, mais elles sont des machines d’anti-production capitaliste.
*

Dans toutes les sociétés humaines, dit Álvaro García Linera en citant Marx, la valeur est le produit du “travail humain” (travail vivant) qui, dans le système capitaliste où le travail est exploité, devient la valeur d’échange capitaliste. Cependant, Marx dit aussi ce qu’il entend par un travail “humain” libéré de l’exploitation capitaliste : le travail pour autrui dans une relation de réciprocité :

« Supposons que nous produisions comme des êtres humains : chacun de nous s’affirmerait doublement dans sa production, soi-même et l’autre.
 
1° Dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité, j’éprouverais, en travaillant, la jouissance d’une manifestation individuelle de ma vie, et, dans la contemplation de l’objet, j’aurais la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme une puissance réelle, concrètement saisissable et échappant à tout doute.
 
2° Dans ta jouissance ou ton emploi de mon produit, j’aurais la joie spirituelle immédiate de satisfaire par mon travail un besoin humain, de réaliser la nature humaine et de fournir au besoin d’un autre l’objet de sa nécessité.
 
3° J’aurais conscience de servir de médiateur entre toi et le genre humain, d’être reconnu et ressenti par toi comme un complément à ton propre être et comme une partie nécessaire de toi-même, d’être accepté dans ton esprit comme dans ton amour.
 
4° J’aurais, dans mes manifestations individuelles, la joie de créer la manifestation de ta vie, c’est-à-dire de réaliser et d’affirmer dans mon activité individuelle ma vraie nature, ma sociabilité humaine [Gemeinwesen].
 
Nos productions seraient autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre.
 
Dans cette réciprocité, ce qui serait fait de mon côté le serait aussi du tien [1]. »

Ce qui est en question est la forme de la valeur.

Quelle différence Álvaro García Linera [2] propose-t-il pour distinguer la valeur dans la réciprocité et dans l’échange ? Prend-il en compte la condition sine qua non de la réciprocité pour que le travail puisse être dit humain ?

« Tant dans la générosité entre des parents ou des voisins productivement séparés dans le caractère immédiat du processus de travail, comme dans la réciprocité généralisée entre membres de la même communauté ou avec des membres d’autres communautés, la redistribution de produits de la part de la hiérarchie locale envers les autres membres de la collectivité, le troc et le commerce périphérique d’équivalents sur les foires et les marchés régionaux, le produit livré, mis en circulation, est un produit qui n’a pas perdu son utilité directe, immédiate, pour son producteur. Et s’il est livré à un autre individu, il l’est parce qu’il représente précisément un corps d’utilité pour celui qui le livre ; s’il s’en dépossède, ce n’est pas parce que c’est la seule forme de réalisation continue de sa valeur d’usage, mais parce qu’il espère obtenir avec lui d’autres valeurs d’usage complémentaires [3]. »

García Linera précise bien que, selon lui, que ce soit par échange, redistribution ou réciprocité, le producteur livre le produit de son travail « parce qu’il espère obtenir avec lui d’autres valeurs d’usage complémentaires ». Mais cela n’est vrai que dans la perspective du mode de production capitaliste, que Marx dénonce !

Marx étudie la genèse du système capitaliste et s’appuie sur une conception précapitaliste de l’économie puisqu’il s’agit de comprendre comment la dissociation de la relation directe de la production et de la consommation conduit à la valeur d’échange. Il se propose de comprendre le passage de la formule M-A-M’ (Marchandise - Argent - autre Marchandise) caractéristique de l’échange précapitaliste à la formule de l’échange capitaliste A-M-A’.

L’exploitation de la force de travail comme marchandise suppose néanmoins déjà accompli le passage du système de réciprocité (positive ou négative) au système de l’échange  (lire la définition) , dans lequel le travail peut être réifié en marchandise. La sociologie occidentale (par exemple celle de Pierre Bourdieu en France) soutient que les valeurs symboliques ou éthiques peuvent être “échangées” au même titre que les valeurs d’usage. Mais si dans le système capitaliste on peut effectivement acheter du prestige et vendre son honneur, il reste toutefois à déterminer d’où proviennent ces valeurs éthiques que l’on veut soumettre à l’échange, car le système en question produit valeur d’usage et valeur d’échange mais ne produit pas de valeurs éthiques : au contraire, il les considère comme des obstacles. Si la thèse que tout n’est que fonction de l’échange peut avoir une pertinence dans un système capitaliste, elle n’en a plus dans un système antinomique du système capitaliste. Or, les systèmes de réciprocité et d’échange sont antinomiques.

Dans la production humaine, est prioritaire une dimension de la valeur qui n’existe pas dans la matérialité des choses : le sens des choses ou le lien social entre les hommes, une dimension symbolique qui exige d’être pérennisée, reproduite et augmentée plutôt que consommée et détruite. Lévi-Strauss a décrit cette production au chapitre V de son livre Les structures élémentaires de la parenté [4] (“Le principe de réciprocité”). Il observe en particulier que dans les restaurants populaires occitans, cette bonne distance sociale – que dans la tradition aristotélicienne on appelle la mesotès – est altérée par une promiscuité forcée entre étrangers, et le problème immédiat est de rétablir une bonne distance. L’hôtelier dispose en face des uns et des autres des carafes de vin rouge. Immanquablement, l’Occitan prend la sienne et verse du vin dans le verre de son voisin. L’autre, dès que les verres sont vides “rend la pareille”. La scène a interpellé Lévi-Strauss. Pourquoi, dit-il, donner du vin à l’autre puisqu’il en a, et que, de surcroît, c’est le même vin qui vient du même tonneau ? Pourquoi chacun sert-il l’autre, puisque, au total, c’est comme si chacun s’était servi lui-même ?

Le geste gracieux cherche à corriger le fait que les étrangers qui devraient être à une plus grande distance, se trouvent dans une proximité typique d’une réciprocité positive, et il s’agit de rétablir l’équilibre en transformant l’étranger en compagnon plus familier. Geste de bienveillance purement gratuit, donc, auquel correspond, si réciprocité il y a, un nouveau sentiment. Et Lévi-Strauss d’observer que celui-ci se traduit par une prise de parole. La conversation s’engage. Nous sommes passés en un instant, d’un niveau de réciprocité matérielle (l’offre réciproque du vin), qui crée la bonne distance pour un sentiment donné, à un autre niveau, celui du langage oral où la réciprocité est reproduite sur le mode de la conversation. On voit apparaître le but de la réciprocité quand bien même elle ne mobilise que des valeurs d’usage prosaïques : les choses sont “réciproquées” pour créer des sentiments mutuels. Pour seulement boire, il n’est pas nécessaire de s’offrir du vin mais de le payer à l’hôtelier ! Les deux modes de production, de l’échange et de la réciprocité  (lire la définition) , sont ici associés mais ils produisent une valeur que l’on est tenté de dire différente. Il vaudrait peut-être mieux dire, pour rester fidèle à la thèse de Marx, que la valeur prend une forme différente selon son mode de production. Mais, alors, il est impossible de réduire la forme valeur de réciprocité à la forme valeur d’échange.

Il est évident que la valeur d’usage du vin est déterminée par sa nature mais qu’elle l’est aussi par le rapport social dont l’offre est la médiation, et que la jouissance de sa valeur symbolique est autre chose que la jouissance physiologique. Et l’on n’aurait aucun mal à montrer que, du Pérou à la Chine, la tradition respecte partout ce symbole de la réciprocité, car nul ne peut lever son verre sans demander aux autres convives d’en faire autant et de boire avec lui.

Le rapport social moteur de la prestation est la réciprocité entre énergies psychiques et non pas l’échange qui prétend satisfaire des besoins biologiques, que ce soit la jouissance de la valeur d’usage ou la jouissance du pouvoir que représente la valeur d’échange. La valeur abstraite dans un système et dans l’autre est différente. Dans l’un, elle est la représentation d’un pouvoir de domination des uns sur les autres, un pouvoir d’asservir, dans l’autre, elle est la représentation d’une obligation des uns vis-à-vis des autres, un pouvoir de servir.

Apparaît ainsi une contradiction majeure entre les dimensions de pouvoir et d’autorité ou encore de force et de symbole de toute production selon qu’elle s’inscrit dans une perspective d’échange ou de réciprocité.

García Linera écrit :

« La forme générale communautaire et la forme générale de la valeur (marchande) de l’organisation de la vie sociale sont deux de ces modalités dans lesquelles la valeur d’usage se socialise entre les personnes en tant que “productrices” et “consommatrices”. [5]. »

Mais à ceci près que la valeur d’usage dans la “forme communautaire” reçoit une dimension éthique que méconnaît la forme dite “marchande” dans le système capitaliste. Une dimension qui semble alors aux capitalistes entraver la détermination de la forme marchande.

La limite de l’investissement à ce qui est utile pour l’expansion de la vie spirituelle des communautés a conduit les ethnologues, qui ne concevaient la production que selon les paramètres de leur système de référence (le système capitaliste), à imaginer que les systèmes de réciprocité étaient des “machines anti-production”. Ainsi ces communautés sont-elles accusées d’être “improductives”. L’ignorance de la raison pour laquelle la réciprocité exige le contrôle et l’autolimitation de la production a même permis d’imaginer un mode de production domestique (le MPD de Sahlins [6]), improductif parce que la production s’arrêterait lorsque la consommation immédiate serait satisfaite.

Les communautés de réciprocité limitent en effet le développement de leurs ressources matérielles car celles-ci ne s’inscrivent pas dans un cycle de production pour la production mais dans un cycle de création de la valeur éthique. La réciprocité conduit donc effectivement à la maîtrise des forces productives puisqu’elle ne les investit pas dans un processus sans fin d’accumulation de capital.

Cette limitation est sans doute une faiblesse dans le cadre du système capitaliste mais elle devient aujourd’hui une force dans un système anti ou post-capitaliste. L’“appropriation suffisante” de la nature, caractéristique du système de réciprocité inverse la propension à la démesure du mode de production capitaliste. Elle est soucieuse de ce qui est objectivement nécessaire à tous, et par conséquent des équilibres naturels. Certes, il existe des modes de production qui conditionnent la production de biens matériels à la plus grande sobriété, par exemple le mode de production des franciscains ou celui des bouddhistes pour qui le dénuement matériel est requis, mais rares sont les modes de production qui exigent un niveau très faible de production matérielle. En général, les modes de production non ou anti-capitalistes favorisent l’investissement matériel, pourvu que celui-ci respecte l’équilibre de la réciprocité et qu’il n’altère pas la production des valeurs éthiques escomptées.

Le système de réciprocité motive une surproduction matérielle quand celle-ci sert à mesurer la générosité ou la munificence ou à définir de nouveaux usages [7], mais il développe une production spirituelle que ne comptabilise pas l’économie capitaliste. Les communautés ont pour objectif de créer la valeur par la réciprocité, c’est-à-dire l’autorité morale, la qualité de la vie, l’art de vivre. La danse, le chant, la prière, le songe, la pensée, etc., en témoignent tout autant que le vin et la bonne chère.

Tout dépend de la valeur à laquelle on donne la priorité ou de la définition que l’on donne de la valeur, ou encore des critères choisis pour son évaluation : s’il s’agit de mesurer le pouvoir de domination des uns sur les autres, les critères d’évaluation du système capitaliste disqualifient les communautés et les stigmatisent comme improductives. En sens contraire, s’il s’agit de constituer une société d’hommes libres et égaux, les critères définis en fonction de la réciprocité stigmatisent la société capitaliste comme aliénante et irresponsable.

Ce n’est donc pas le développement des forces productives qui est entravé par la réciprocité, mais le dévoiement de leur investissement dans la croissance exclusive du capital et du pouvoir de domination des uns sur les autres. Les systèmes de réciprocité ne sont pas des machines anti-production mais des machines anti-production capitaliste !

La sociologie occidentale ne l’ignore pas puisqu’elle stigmatise la réciprocité comme un handicap ; un handicap économique mais aussi “moral” selon la conception très particulière de la morale que l’on se fait dans un système de propriété privée et de libre-échange, et que Karl Marx dénonçait ainsi :

Dans le système capitaliste :

« (…) le seul langage compréhensible que nous puissions parler l’un à l’autre est celui de nos objets dans leurs rapports mutuels. Nous serions incapables de comprendre un langage humain : il resterait sans effet. Il serait compris et ressenti d’un côté comme prière et imploration, et donc comme une humiliation ; exprimé honteusement, avec un sentiment de mépris, il serait reçu par l’autre côté comme une impudence ou une folie et repoussé comme telle. Nous sommes à ce point étrangers à la nature humaine qu’un langage direct de cette nature nous apparaît comme une violation de la dignité humaine ; au contraire, le langage aliéné des valeurs matérielles nous paraît le seul digne de l’homme, la dignité justifiée, confiante en soi et consciente de soi [8]. »
*

Lire la suite : Chapitre 3 La fonction symbolique

Pour citer ce texte :

Dominique Temple, "Valeur d’échange et valeur de réciprocité", Idéologie marxiste et Théorie moderne de la réciprocité. Critique des thèses de Alvaro Garcia Linera, avril 2010, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 15 juillet 2020).

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Notes

[1] Karl Marx, Œuvres, tome II Économie et philosophie (Manuscrits de 1844), I Notes de lecture, §. 22 La production humaine, Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1968, pp. 33-34.

[2] Álvaro García Linera, Forma valor y forma comunidad, La Paz, CLACSO - Muela del Diablo Editores - Comunas, Bolivia, 2009.

[3] Texte original : « Tanto en la generosidad entre parientes o vecinos productivamente separados en la inmediatez del proceso de trabajo, como la reciprocidad generalizada entre miembros de la misma comunidad o con miembros de otras comunidades, la redistribución de productos de parte de la jerarquía local hacia otros miembros de la colectividad, el trueque y el comercio periférico de equivalentes en ferias y mercados regionales, el producto entregado, puesto en circulación, es un producto que no ha perdido su utilidad directa, inmediata, ante su productor. Y si es entregado a otro individuo, lo es porque représenta precisamente un cuerpo de utilidad para el que lo entrega ; si se está despojando de él no es porque es la única forma de realización continua de su valor de uso, sino porque espera obtener con él otros valores de uso complementarios. » (Linera, op. cit., pp. 68-69).

[4] Claude Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, Paris, Mouton (1947), 1967.

[5] « La forma général comunal y la forma general del valor (mercantil) de la organización de la vida social son dos de estas modalidades en las que el valor de uso se socializa entre las personas como “productoras” y “consumidoras”. » (Linera, op. cit., p. 44).

[6] Marshall Sahlins, Stone Age Economics (1972), trad. fr. Âge de pierre, âge d’abondance, Paris, Gallimard, 1976.

[7] Toutes les sociétés n’atteignent pas au degré de sophistication des peuples polynésiens qui ont inventé la “monnaie de réciprocité”, mais l’exemple du potlatch, repéré par l’anthropologie dans de très nombreuses sociétés aussi bien en Amérique qu’en Polynésie ou en Asie qu’en Europe, permet de comprendre la logique du système de réciprocité. Cf. Marcel Mauss, « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques » (1923-1924), rééd. Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF (1950), 1991. Cf. D. Temple, La Dialectique du don, Paris, Diffusion Inti, 1983.

[8] Marx, Œuvres, tome II (Manuscrits de 1844), op. cit., p. 32.