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Articles de "Projections post-capitalistes"

La phase néoténique du système capitaliste et l’économie de réciprocité

Dominique TEMPLE | avril 2009

La monnaie dans les marchés de réciprocité positive, la monnaie dans les marchés de réciprocité négative, la monnaie dans les systèmes de redistribution, la monnaie dans les marchés de réciprocité symétrique… sont toutes aujourd’hui recouvertes (subsumées) par la monnaie d’échange qui leur impose sa fonction, mais leurs compétences sont-elles réellement supprimées ? N’y aurait-il pas superposition de compétences, et quel rôle pourrait demain jouer la monnaie si la monnaie d’échange cessait d’être dominante ?

Le capitalisme néoténique

Marx observait une phase jeune de l’évolution du système capitaliste où l’exploitation était radicale : une petite partie de la population s’enrichissait démesurément et les salariés devaient se contenter du minimum vital. La crise de 1929 vint sanctionner la surproduction industrielle, mais elle ne conduisit pas à la prise du pouvoir du prolétariat. Elle provoqua une réforme du système capitaliste. Le prolétariat reçut une part de la valeur ajoutée et devint consommateur, permettant à l’industrie de produire toujours davantage. Le prolétariat cessa donc d’avoir pour but la prise du pouvoir, et la social-démocratie fut chargée de gérer la machine industrielle en alternance avec le libéralisme [1]. Les profits se réinvestissent, accélèrent l’innovation, l’investissement, la croissance et le pouvoir d’achat des salariés, la demande augmente l’offre de sorte que la production s’accroisse et nourrisse le capital.

On peut dire que la première phase du capitalisme est caractérisée par une exploitation de la production, la seconde par une exploitation de la consommation. La finalité du système, le profit, est respectée. Dès lors, peu importe la nature de la consommation pourvu qu’elle assure l’accumulation monétaire [2].

Les modalités actuelles du système capitaliste (subprimes, titrisation, stocks-options, paradis fiscaux, etc.) ne témoignent-elles pas d’une troisième phase de son évolution : la déconnexion de la monnaie de la consommation et la production de la monnaie pour la monnaie, la monnaie fictive ?

Lorsque l’on dénonce la spéculation comme un désajustement de l’offre et de la demande, selon des critères qui étaient valables pour la crise de 29, on fait sans doute l’impasse sur cette troisième phase du développement du système capitaliste. L’expérience la plus simple pour illustrer cette troisième phase, chacun de nous la subit lorsqu’il reçoit d’une banque ou d’un supermarché (la FNAC, par exemple) un compte à son nom avec un crédit de mille cinq cents euros sans qu’il n’ait rien demandé. Il s’agit d’un crédit a priori puisque nul ne sait si le client potentiel invité à consommer pourra ou non jamais le rembourser. Ce crédit peut figurer comme actif pour l’émetteur, et cet actif peut justifier une demande d’un prêt à une autre banque qui permettra de reproduire un autre crédit à la consommation [3]. La monnaie créée est une monnaie fictive [4]. Un autre symptôme : la titrisation, une recomposition de prêts en “paquets” (vendus comme obligations) dans lesquels les prêts insolvables sont rendus invisibles parce que dissous dans la masse mais comptés comme actifs [5].

On peut dire que la reproduction des intérêts capitalistes ne s’inquiète plus de la reproduction de la valeur d’échange selon le processus naturel de la production-consommation productive mais prétend l’anticiper perpétuellement en amont. Cette reproduction de la monnaie est comparable à celle de ces papillons qui reportent leur reproduction de papillon à plus tard et se reproduisent lorsqu’ils ne sont encore que des chenilles. La reproduction actuelle du système capitaliste par la seule création de monnaie d’échange fictive ressemble à une reproduction néoténique. La course au profit permet-elle au système capitaliste de se reproduire autrement qu’à l’état de chenille ?

Vient la crise : il ne s’agit pas d’un désajustement entre production et consommation mais de fausse monnaie qui ne parvient pas à trouver d’équivalent réel. Si les choses devaient rester en l’état, il faudrait admettre que le système capitaliste s’accommode d’une crise permanente. Et si en Chine le crédit peut être équilibré par la consommation productive grâce à une forte croissance, l’économie capitaliste, la question sera reposée rapidement à l’identique : le crédit se nourrissant du crédit plus vite que la consommation de la production.

Cependant, le système capitaliste peut faire en sorte que la monnaie ne se réfère plus à… rien. Seul l’ordre social peut alors permettre que la monnaie puisse fonctionner à vide, ce qui implique toutefois qu’elle ne fonctionne plus au gré des uns ou des autres. Le système capitaliste peut en effet fonctionner à vide sous condition d’un ordre qui interdise le chaos dans le système lui-même. C’est donc d’un seul maître du jeu que peut perdurer le système.

Sur son blog, dans son article du « Le 18 mars 2009 : fin du capitalisme », Paul Jorion affirme :

« La date d’aujourd’hui, le 18 mars 2009, sera retenue par l’Histoire, tout comme celle du 29 mai 1453 le fut pour la chute de Constantinople ou celle du 9 novembre 1989 pour la chute du mur de Berlin, comme celle qui signa la fin du capitalisme.
Aujourd’hui, en effet, la Federal Reserve Bank, la banque centrale américaine, a annoncé son intention de racheter des Bons du Trésor (dette à long terme des États–Unis) en quantités considérables (pour un volant de 300 milliards de dollars), son budget atteignant désormais le chiffre impressionnant de 1,15 mille milliards de dollars. Pareil au serpent ouroboros dévorant sa propre queue, les États–Unis avaleront donc désormais leur propre dette, un processus désigné par l’euphémisme sympathique de “quantitative easing”. Pareille à celui qui tenterait de voler en se soulevant par les pieds, la nation américaine met fin au mythe qui voudrait que l’argent représente de la richesse : dorénavant la devise américaine représentera uniquement le prix du papier et de l’encre nécessaire pour imprimer de nouveaux billets. Elle se coupe aussi, incidemment, de la communauté internationale, mais baste !
Le dollar cessa de valoir de l’or quand, en 1971, le président Nixon mit fin à la parité du dollar avec ce métal. En 2009, le président Obama, en permettant à la Fed d’imprimer autant de dollars qu’elle le jugera bon, a mis fin à la parité du dollar avec quoi que ce soit, faisant de l’arrogance de la nation américaine la seule mesure restante de la valeur de sa devise. (…) » [6]

Que ce soit le dollar aujourd’hui ou une monnaie mondiale demain, que le FMI succède au Trésor américain et crée seul la monnaie, la monnaie désormais est liée à l’ordre mondial capitaliste (pas au système mais à l’ordre). Une monnaie mondiale purement fictive reposant sur l’arbitraire ; mais l’arbitraire de qui ?

Dans un débat au Sénat américain, l’inspectrice représentant la Banque centrale des États-Unis (FED) nous donne une idée de cet arbitraire :

« – Inspecteur Sherman, vous êtes bien Inspecteur à la Réserve Fédérale ?
– Absolument.
– Vous avez conduit une enquête, je suppose, sur le rôle de la FED dans l’aide accordée à Lehman Brother ?
– Non, dans cette affaire particulière, nous n’avons pas conduit d’enquête…
– Selon le rapport de M. Bromberg, 9 trillions de dollars (9.000.000.000.000) ont été virés des livres de comptes de la FED, sans justifications, avez-vous fait une enquête à ce sujet ?
– Nous avons regardé pour évaluer les risques de pertes.
– Cela je le comprends, mais avez-vous fait une enquête spécifique sur ce sujet précis ?
– (hésitation) Nous sommes dans le processus de… commencer quelque chose à ce sujet.
– Vous êtes l’inspecteur général de la Federal Reserve, alors connaissez-vous l’identité de ceux ou celui qui sont les receveurs et les comptables de ces fonds ?
– Concernant cette transaction, nous n’avons pas encore enquêté sur ce point précis.
– Êtes-vous au courant de la disparition de ces trillions de $ de vos livres comptables ?
– Nous n’avons pas conduit d’enquête spéciale dans notre juridiction à ce sujet pour la clarifier, et nous n’avons pas juridiction non plus pour certains détails de l’enquête.
– Madame, 9 trillions de $ ce qui représente 30.000 dollars par habitant américain, incluant toutes les couches de la population, et vous me dites ne pas être responsable de l’enquête, alors qui l’est ?
– (hésitante) qui est responsable concernant l’enquête ?… Pouvez-vous reposer la question ?
– Qu’avez-vous fait concernant la disparition de cet argent sur vos livres, aux dires de Bloomberg, pour un montant de 9 trillions de $, dans les 8 derniers mois ?
– Je dois regarder l’article de Bloomberg, article d’ailleurs que je n’ai pas lu.
– Madame ce n’est pas la question ! Je repose la question, où sont passés les 9 trillions de $ disparus de vos comptes ?
– À ce point nous conduisons une enquête à haut niveau.
– Avez-vous conduit cette enquête depuis septembre dernier ?
– Nous sommes en train de recueillir des informations pour comprendre ce qui s’est passé à ce sujet.
– Vous êtes en train de me dire que personne n’est chargé, à titre permanent, d’enquêter sur la disparition de cet argent ?
– Je ne sais pas, et nous ne sommes pas en position de pouvoir dire véritablement s’il s’agit d’une perte, et si c’est le cas quelle en est la cause.
– Mon temps est écoulé, Mrs Chairman, mais je suis choqué que personne a la FED, ni même vous-même qui êtes l’inspecteur général, ne puisse donner aucune information sur tout ceci.
(Rumsfeld 2.3 Trillion Dollars missing Pentagon 1 DAY b4/9-1 [7]).

Est-ce donc la « fin du capitalisme » ?

Et si oui, l’alternative n’est-elle pas qu’une instance mondiale s’attribue ou se voit attribuer la compétence de créer la « monnaie fictive » ?

La monnaie deviendrait alors une monnaie de redistribution. Les critères de cette redistribution devraient aussitôt devenir l’enjeu des uns et des autres ou du concert des nations. La création de la monnaie pour la monnaie devrait désormais être motivée par des choix qui répondent à des finalités politiques ou sociales dont la responsabilité revient pour l’instant aux États Unis d’Amérique du Nord mais qui lui échappe progressivement (le G7, le G20, le G40… ; demain, les États-unis d’Amérique, d’Europe et d’Asie, ou bien la démocratie mondiale).

Quelles peuvent être les compétences que la monnaie peut revendiquer à sa sortie du système capitaliste ? On pourrait imaginer la question ainsi : la monnaie dans les marchés de réciprocité positive, la monnaie dans les marchés de réciprocité négative, la monnaie dans les systèmes de redistribution, la monnaie dans les marchés de réciprocité symétrique… sont toutes aujourd’hui recouvertes (subsumées) par la monnaie d’échange qui leur impose sa fonction, mais leurs compétences sont-elles réellement supprimées ? N’y aurait-il pas superposition de compétences ; et quel rôle pourrait demain jouer la monnaie, si la monnaie d’échange cessait d’être dominante ?

La monnaie de renommée

Dans la réciprocité, à l’origine, il n’y avait pas de règles car les sentiments de justice et de responsabilité étaient immanents aux prestations. Mais dans le marché de réciprocité, la réciprocité oscille entre réciprocité positive et réciprocité négative, la valeur se mesure à l’aune de l’imaginaire du prestige ou de l’imaginaire de l’honneur, et les monnaies se différencient. Ces monnaies, envisagées ici de manière distincte, permettent toutes de traduire dans le réel les compétences et les désirs humains. Deux d’entre ces monnaies ont la capacité de franchir le seuil de l’imaginaire : la monnaie de réciprocité symétrique  (lire la définition) et la monnaie d’échange, créant une référence abstraite de la valeur, constituée pour l’échange d’un rapport de forces, pour la réciprocité d’une obligation éthique. Ces deux références cependant sont antinomiques.

L’obligation éthique recommande la reproduction de la réciprocité à l’identique si les mêmes besoins se renouvellent, mais s’ils sont satisfaits, elle contraint à l’innovation. La valeur de la monnaie, qui représente par anticipation ce qui dépend de l’innovation, est indéterminée. Cette anticipation déséquilibre sa valeur par rapport à ce qui est réellement produit. Marcel Mauss à qui l’on doit le nom de “monnaie de renommée”  (lire la définition) constatait que lors de la reproduction du cycle de réciprocité positive  (lire la définition) dans un cycle monétaire, la monnaie de renommée (incarnée par les sacra, les objets précieux) « redoublait de valeur ». Si le cycle de réciprocité initial a produit une valeur de renommée donnée, son investissement en fera autant : on en déduit que la valeur des sacra, qui attestent la renommée acquise par une redistribution de valeurs d’usage, « redouble » du fait que ces sacra sont réinvestis dans le cycle de réciprocité.

Mais ce redoublement indique que la monnaie de renommée tient sa valeur du sentiment produit par la réciprocité et non de l’équivalence avec une utilité quelconque. L’investissement des sacra dans un deuxième cycle de réciprocité peut certes s’accompagner de grandes redistributions de la part de celui qui les reçoit, et ces redistributions sont même une obligation morale et doivent être autant que possible égales à celles qui ont mérité sa renommée au premier donateur, mais le doublement de valeur de renommée signifie que la valeur nouvellement acquise par le donateur n’est pas une valeur d’échange mais une valeur de gratuité. De plus, quand la monnaie revient au premier donateur, au terme du cycle de réciprocité, elle incarne non seulement cette plus-value mais aussi la plus-value acquise au cours de son périple par la surenchère de chacun de ses propriétaires (bénéficiaires). C’est la nature de la prestation, c’est-à-dire le fait que ce soit une donation dans le cadre d’une relation de réciprocité (et non pas une relation d’échange) qui confère sa plus-value de renommée à la monnaie.

Le don s’adressant au “besoin” d’autrui, la réciprocité engendre immédiatement la satisfaction puis l’abondance pour tous, et la pression de la demande de choses utiles diminue ; par contre, la demande de renommée ne cesse pas car elle porte sur les symboles de la renommée, les sacra ; et s’il arrive que le cycle tourne à vide du point de vue de l’utilité, il ne tourne pas moins et même s’intensifie. Dès que la monnaie est investie dans un nouveau cycle de réciprocité, elle suffit à engendrer davantage de valeur, indépendamment de la production de l’utilité qu’elle peut motiver.

La monnaie de réciprocité symétrique

Nous avons fait appel à la « monnaie de renommée » pour faire ressortir à quel point, dans la réciprocité, la valeur tient à la gratuité de la redistribution des choses à ceux pour qui elles sont utiles et non pas au prix que les choses peuvent avoir pour ceux-là seuls qui peuvent se les procurer par l’échange. Mais la réciprocité positive est aujourd’hui déconsidérée à la suite de la répudiation des imaginaires dans lesquels les hommes se sont représenté la valeur, et seule demeure la réciprocité symétrique parce qu’elle fait droit à l’utilité des choses et accorde la justice à la raison.

Dès lors que l’équivalence des prestations est requise pour rendre la réciprocité “symétrique”, ne pourrait-on croire que la renommée tend à s’annuler ? En réalité, dans la réciprocité symétrique, la renommée n’est supprimée que pour être remplacée par l’esprit de justice. Et l’esprit de justice est plutôt “l’égalité dans la renommée” que la destruction de la renommée.

Il serait plus juste de dire que la monnaie de réciprocité  (lire la définition) n’a pas de prix : elle est le signe de la réciprocité “parfaite”, le signe de l’Alliance  (lire la définition) . C’est pourquoi probablement la première monnaie de réciprocité symétrique a pour symbole la jeune fille à marier qui ouvre la matrice de l’Alliance. Lévi-Strauss a bien repéré cette origine de la monnaie en remarquant qu’on donne fréquemment le nom de “monnaie” à la fiancée, mais il a malheureusement interprété la monnaie de réciprocité comme “monnaie d’échange”.

Les monnaies de réciprocité sont innombrables. Nous n’en évoquerons qu’une : le cauris, petit coquillage que l’on trouve sur de nombreux rivages et que les hommes ont utilisé comme symbole de réciprocité, sculpture naturelle féminine, image crue de la monnaie d’alliance matrimoniale ou encore, puisqu’elle semble dentée, de la “bouche” d’où naît l’Humanité par la Parole.

Le symbole, qui lie ce qui est là et ce qui n’est pas là, l’absence et la présence pour constituer le Tiers  (lire la définition) de référence auquel croient les hommes pour être “humains”, sentiment qui donne sens à tous leurs actes, est interprété par les théoriciens de l’échange comme unité de compte d’une “monnaie d’échange”. Mais ils ajoutent que si cette monnaie doit obéir à une règle de réciprocité, elle ne peut s’accumuler et par conséquent devient stérile. Les cauris, en effet, permettent de traduire l’Alliance en de nombreuses prestations concrètes mais ils ne divisent pas l’Alliance en intérêts privés : ils l’étendent à toutes les activités humaines. Ils reportent la consécration qui transforme l’exogamie naturelle en alliance de parenté à tous les actes de la vie sociale.

Il y a dans la recherche empirique de nombreuses associations marginales comme l’expression d’une nostalgie de cette monnaie de réciprocité (sels, etc.) mais le plus souvent, faute de théorie, ces monnaies de sel, dont l’évanescence évoque bien la valeur gratuite de la prestation de réciprocité, sont l’objet de spéculations de la part de ceux qui les interprètent en monnaie d’échange.

Sur le marché de réciprocité généralisée  (lire la définition) , la valeur se traduit par une équivalence entre les besoins des uns et des autres déterminée par le sens de la justice qui préside au partage. La Loi est la substance de la monnaie et lui a même donné en Grec son nom : nomos–>numisma.

Si la monnaie signifie une alliance matrimoniale, c’est à la condition que tous les membres de la communauté de réciprocité en aient convenu et se réfèrent à la même notion d’alliance (qui n’est pas la même, par exemple, dans un système de parenté matrilinéaire et un système de parenté patrilinéaire). Ici, elle interviendra entre la vente et l’achat des étoffes, et là de semences de maïs et de pommes de terre, tandis qu’il ne sera pas possible de payer des étoffes avec la même mesure de semence. Une telle monnaie de réciprocité symétrique est donc liée à la qualité de la prestation qu’elle symbolise (une relation de parenté, une relation de redistribution des vivres, etc.) et du fait d’être liée à la nature de la prestation, il semble qu’elle ne puisse devenir une monnaie au sens moderne du terme, c’est-à-dire capable de rendre équivalentes des prestations différentes de façon universelle. Hors du cercle ou réseau des partenaires de la réciprocité, sa compréhension devenant incertaine, les fluctuations des équivalences déstabilisent sa fiabilité. Elle n’a de sens que dans les situations où les usages établis sont publics et les normes respectées de tous. Hors de marchés contrôlés, elle devient très vulnérable. Dit autrement, la traduction de la monnaie de réciprocité en monnaie d’échange donnera des résultats différents selon les circonstances.

Mais une monnaie de réciprocité ne change pas de valeur pour autant car elle signifie toujours le principe de l’égalité entre partenaires. Ce n’est que lorsqu’elle est interprétée comme monnaie d’échange que peut se développer une spéculation de ceux qui ne participent d’aucun système de réciprocité et qui comparent les différentes expressions de la monnaie entre les systèmes de réciprocité par rapport à une même quantité matérielle.

La monnaie de redistribution

La monnaie de redistribution est une forme de monnaie de réciprocité. La redistribution  (lire la définition) , comme le marché, obéissant à la même structure de réciprocité de base, la structure ternaire bilatérale  (lire la définition) qui engendre le sentiment de justice et le sentiment de responsabilité, la distinction entre la réciprocité de marché et la réciprocité centralisée (la redistribution) tient seulement à ce que dans cette dernière le tiers intermédiaire entre deux autres partenaires est le même pour tous.

Les valeurs de la réciprocité ternaire bilatérale généralisée (la réciprocité de marché) sont la responsabilité et la justice. Dans un système de redistribution, les valeurs du centre (l’État) sont donc aussi la responsabilité et la justice, mais les valeurs des autres membres de la société sont, vis-à-vis du centre, la confiance, et entre eux : la solidarité.

Si la réciprocité ne peut se généraliser faute d’un contrôle de tous sur les transactions de chacun (la transparence du marché), la redistribution devient seule efficace pour engendrer les valeurs au nom desquelles les hommes acceptent de vivre ensemble, car la redistribution assure cette possibilité de contrôle. Nous revenons à la figure de l’ordre. Le marché lui est alors inféodé.

La monnaie d’échange

La monnaie d’échange naît le plus souvent du désajustement des équivalences entre systèmes de réciprocité différents ; désajustement qui engendre un plus pour les uns et un moins pour les autres. La valeur de la monnaie d’échange est ainsi une proportion entre les choses, une quantité différentielle qui conduit à son accumulation : le capital. Or, d’après ce que l’on vient de dire, la monnaie de réciprocité est une égalité sans profit, la représentation d’une gratuité réciproque [8].

La monnaie d’échange se compte comme pouvoir de domination ; notion si prégnante dans la société occidentale que l’on croit que la monnaie de réciprocité joue un rôle similaire. On pourrait peut-être dire que la monnaie d’échange est un “pouvoir sur”, (un pouvoir des uns sur les autres), la monnaie de réciprocité un “pouvoir de” (un pouvoir de faire quelque chose les uns pour les autres). Aujourd’hui, on peut dire que le “pouvoir sur” subordonne le “pouvoir de”. Le libre-échange, la réciprocité.

Comme la société tisse son lien social à partir de ses relations de réciprocité, sous le manteau de l’échange, ou encore parvient à retirer de l’échange une partie de la plus-value qu’elle investit dans la réciprocité (sécurité sociale, allocations familiales, service public…), l’échange, en subordonnant la réciprocité, permet une spéculation sur cette plus-value.

Il est cependant difficile de savoir à quelle monnaie l’on doit rapporter la valeur créée par le travail humain, car rien n’assure que sans l’“aiguillon” du “pouvoir sur”, le “pouvoir de” aurait agi de façon aussi efficace pour créer de la valeur de… réciprocité ! [9] De plus, la fétichisation de la valeur d’échange dans la monnaie ne s’embarrasse pas de savoir si elle correspond à de la valeur d’échange réelle ou pas [10].

On répondra que la monnaie fictive n’est pas une monnaie, qu’une reconnaissance de dette n’est pas de l’argent. Mais les banques, saturées de reconnaissances de dettes, ne les échangent-elles pas contre de l’argent avec les banques centrales, sous le chantage du chaos, transformant ainsi la valeur de réciprocité, dont l’État est le gardien, en valeur d’échange, à peu de frais ?

Et quelle serait la force qui pourrait s’y opposer ?

Enfin, le système capitaliste n’est-il pas en train de s’accommoder de la crise permanente ?

Il ne demeure aujourd’hui en effet qu’une idéologie de la monnaie : celle de la monnaie d’échange, et l’enjeu des marchés capitalistes est seulement le “pouvoir sur” comme la renommée était jadis l’enjeu des marchés de réciprocité positive ou des marchés de réciprocité négative, et la justice l’enjeu des marchés de réciprocité symétrique.

La notion de valeur ajoutée appartient à l’interprétation de l’économie en termes de libre-échange. La valeur se mesure alors par l’utilité de ce qui est produit. La pression de la demande crée le prix : de la différence entre la valeur marginale et le prix naît la possibilité d’accumuler le capital.

La notion de plus-value nous vient de l’interprétation marxiste. Elle fait droit à la nature du travail vivant, ce qui signifie l’énergie psychique engagée dans le travail. La plus-value représente l’utilité de la chose mais la déborde car elle comprend également le lien social de nature éthique que l’objet, aussi factice soit-il, médiatise entre les uns et les autres. La rémunération du travail doit tenir compte de la réciprocité qui détermine le lien social comme lien éthique, c’est-à-dire que la rémunération se doit d’être un “salaire juste”. Sur quoi est fondé le “salaire juste” ?

Dans la réciprocité, la demande justifie la production, mais le prix n’est pas le même que dans le système de libre-échange puisqu’il fait intervenir le salaire juste au lieu de la seule utilité marginale. Les délocalisations montrent bien la différence. Dans un pays où la sécurité sociale, les allocations familiales, l’allocation vieillesse, le salaire minimum, l’allocation chômage, etc., garantissent un certain niveau de justice, les prix ne peuvent pas être les mêmes que dans des pays où ils ne sont déterminés que par la seule utilité des marchandises.

Dans la production ouvrière telle que la conçoit Marx (le travail “vivant”), le rapport à autrui crée (idéalement) le lien social en termes de confiance, estime, solidarité, justice, et cette éthique sociale permet d’anticiper sur la valeur qui sera créée par le corps social. L’anticipation autorise la création d’une monnaie qui dépasse la seule équivalence des valeurs d’usage. La monnaie n’est pas calculée en termes d’échange mais en termes de production anticipée du bien commun.

Il est vrai que l’on peut dire aussi que l’émission de monnaie produit plus de valeur d’échange qu’il n’existe de marchandises sur le marché parce qu’elle anticipe sur la production matérielle à venir. Pour un capitaliste, l’anticipation sur la production n’a rien à voir avec l’assurance que le cycle de la justice sera maintenu intégral. Mais cette première phase de l’exploitation capitaliste est dépassée depuis longtemps, et la phase suivante où la consommation est elle-même anticipée est également dépassée. C’est la part de la plus-value reconquise par la société et reversée dans le capital de réciprocité qui est aujourd’hui anticipée par la spéculation.

L’investissement spéculatif est un pari ordonné au profit, et une entreprise sociale de réciprocité (fonds de pension, hôpitaux, entreprises publiques) qui se finance en empruntant aux banques capitalistes soumet la plus-value à la production capitaliste parce que la culture du profit autorise à spéculer sur l’utilité marginale mais aussi sur la plus-value, en confondant l’une avec l’autre. Il y a là, certes, détournement du sens de la valeur puisque le crédit de la société dans la monnaie en termes de réciprocité est utilisé à des fins privées et non communes, mais parce que le pouvoir sur s’est substitué au pouvoir de.

En cas de crise économique, l’État, parce qu’il est inféodé au libre-échange, rachète la fausse monnaie d’échange, mais avec quoi ? Il doit accepter de payer la monnaie d’échange fictive avec ce qu’il peut prélever sur la part de la plus-value qui a été préalablement traduite en valeur de réciprocité (retraites, allocations, budget de l’éducation nationale, sécurité sociale). La transformation en monnaie d’échange du capital de valeur de réciprocité détruit l’économie de réciprocité (l’économie dite également sociale). L’exclusion et le chômage sont les solutions que le capitalisme impose à la société pour garantir ses privilèges. N’est-ce pas ce qui est institué lorsque l’État se met au service des banques ? La valeur de réciprocité comptée en valeur d’échange s’évanouit : ne reste entre les partenaires du libre-échange que la stricte réalité de la valeur d’échange.

Si l’on se réfère à présent à un système de réciprocité centralisée, il n’est plus possible de se donner une représentation de la croissance de la valeur car toutes les prestations sont focalisées sur un seul centre de redistribution qui décide de façon souveraine de la valeur de la monnaie. L’anticipation est alors indéterminée. La grâce du Prince ou celle de Dieu est l’ultime référence de la valeur de la monnaie. La spéculation capitaliste qui subjuguerait un système de redistribution pourrait se développer indéfiniment.

À quoi peuvent bien servir les catégories : valeur de renommée et monnaie de renommée, valeur de réciprocité et monnaie de réciprocité symétrique… ?

À dénoncer les amalgames qui permettent au Libéralisme économique d’articuler les aspirations sociales sur l’appétit des privilégiés.

Elles montrent aussi comment sortir du système capitaliste.

Que la monnaie ne puisse plus se définir comme valeur d’échange, ni au niveau de la production ni au niveau de la consommation, qu’elle devienne fictive et ne soit légitimée que par des fictions politiques, l’apparente à la monnaie de redistribution. Dès lors, ces fictions politiques ne devraient être fondées que par la Loi… Et la Loi ne devrait pas dépendre de l’imaginaire des uns ou des autres mais résulter de la délibération, de la démocratie économique qui exige la parité des uns et des autres ou plus exactement la réciprocité symétrique car seule la réciprocité peut engendrer une résultante qui puisse être commune à tous.

Il n’est pas étonnant que se développent, dans le moment même où le système capitaliste devient néoténique, les mots de solidarité, de justice sociale, d’ordre mondial, de monnaie unique…

La “fin du système capitaliste” n’est pas la fin de l’économie mais une mue qui remplace une vieille peau par une neuve. Il ne s’agit pourtant pas comme dans les crises précédentes d’une mue qui signifie l’accroissement de volume du serpent, il s’agit de l’abandon de la carapace de la chrysalide : l’humanité prend peut-être son envol vers d’autres objectifs que ceux d’un matérialisme primitif.

Deux théories sont universelles :

– La théorie de l’échange qui se soutient de la logique classique prétend dominer la nature physique et améliorer les conditions matérielles de l’existence.

– La théorie de la réciprocité qui requiert la Logique du contradictoire pour maîtriser outre l’énergie physique, l’énergie vivante et l’énergie psychique.

La Théorie de la Réciprocité interprète de nombreuses prestations autrement que la Théorie du Libre-échange. Elle propose des structures de production qui produisent un lien social de nature éthique et – en même temps ou par voie de conséquence – améliorent l’existence de tous.

*

Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "La phase néoténique du système capitaliste et l’économie de réciprocité", Articles de "Projections post-capitalistes", avril 2009, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 19 août 2017).

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Notes

[1] L’expérience stalinienne et « le grand bond en avant » de Mao ne déstabiliseront même pas le compromis historique de la social-démocratie et du libéralisme à visage humain !

[2] Selon les analyses situationnistes, le système capitaliste parvenu à subordonner la production humaine jusqu’à la réflexion critique elle-même (la société de spectacle) est un monde clos dont il ne serait plus possible de se séparer sinon par une exclusion volontaire.

[3] Dix chèques de ce genre pour dix millions de citoyens représente 10 x 10.000.000 x 1.500 euros…

[4] L’indifférence à la production et à la consommation de la spéculation monétaire est encore plus évidente dans la “spéculation à la baisse” : les spéculateurs vendent des titres qu’ils n’ont pas encore achetés mais sur lesquels il font une promesse d’achat, et qu’ils achèteront plus tard lorsque ceux-ci auront baissé !

[5] L’invisibilité du prêt insolvable permet d’ignorer où et quand aura lieu la sanction (la faillite), et celle-ci peut être ainsi reportée indéfiniment sur la totalité du système : la crise ne pouvant alors être assumée par personne oblige l’État à supprimer la dette sous la menace du chaos.

[6] Cf. http://www.pauljorion.com/blog/?p=2354.

[7] Cf. Alan Grayson : Is Anyone Minding the Store at the Federal Reserve ?.

[8] La transformation de la monnaie de réciprocité en monnaie d’échange n’est donc possible que par la destruction de la valeur de réciprocité. Lors de la découverte du “nouveau monde”, les conquérants d’or pillent les ouvrages d’art en or, les bijoux en or et les masques en or, mais surtout les fondent en lingots d’or.

[9] Les partisans du libre-échange soutiennent que les prolétaires dans le système de l’échange bénéficient en dépit de leur exploitation d’avantages matériels supérieurs à ceux qu’ils consentiraient à produire dans une économie de pure réciprocité.

[10] Si le profit est la part de plus-value obtenue du “pouvoir de” par le “pouvoir sur”, le dilemme entre ceux qui prétendent que la spéculation peut créer de la valeur et ceux qui estiment qu’en aucun cas elle ne crée de la valeur se résout sans doute.