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Lacan et la réciprocité

Lacan et la réciprocité

Dominique TEMPLE | 2008

Lacan indique que pour dépasser le nœud borroméen, il sera nécessaire d’en venir à une logique nouvelle, la logique d’identité ne pouvant y suffire. Il ne révèle pas lui-même à quelle logique il pense, ce qui ne dispense pas de lire : Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie de Stéphane LUPASCO [1].

Sa grave rupture avec Lupasco est sans doute pour quelque chose dans ce refus de citer la logique dont il s’inspire pourtant à tous moments. Il se contente seulement d’indiquer la direction à suivre en nommant Peirce qui effectivement est un précurseur. Il ne prononcera jamais le nom de Lupasco, bien qu’il soit souvent allé le consulter et qu’il l’ait même invité à expliciter ses thèses à des collaborateurs étrangers.

Les psychanalystes sont attentifs à la Logique du contradictoire  (lire la définition) mais intéressés par l’usage qu’ils pourraient en faire d’un point de vue thérapeutique. Or, il est vrai que l’interface de cette logique avec la pratique thérapeutique... n’a pas encore été explorée.

Pour jalonner cet espace intermédiaire, c’est à l’anthropologie qu’il faudrait peut-être demander son appui.

La thèse de Lévi-Strauss sur les structures élémentaires de la parenté [2] repose sur une découverte de Radcliffe-Brown selon laquelle, dans les sociétés archaïques qui pratiquent l’avunculat, si les attitudes qualifiées de positives : bonté, tendresse, etc… lient entre eux l’oncle et le neveu, les attitudes qualifiées de négatives comme l’autorité, l’hostilité, la réserve… caractérisent les relations père-fils. Inversement, des relations dites “positives” pour ces derniers seront aussitôt le pendant de relations dites “négatives” pour les premiers [3].

Lévi-Strauss montre que « la relation entre oncle maternel et neveu est à la relation entre frère et sœur, comme la relation entre père et fils est à la relation entre mari et femme ». Il en a déduit que l’atome de parenté n’était pas comme on le croyait le père, la mère, les enfants, c’est-à-dire la famille nucléaire, mais deux familles, et que la maille du réseau des sociétés archaïques se constitue à partir de l’oncle maternel. Il résume ce sens du + et du – [4] : « Le signe + représente les relations libres et familières, le signe – les relations marquées par l’hostilité, l’antagonisme et la réserve » [5].

Lévi-Strauss montre que, quelle que soit la disposition des charges qualifiées de positives ou négatives dans les sociétés qu’il étudie, l’atome de parenté respecte toujours l’observation de Radcliffe Brown. Mais cette observation n’a pas seulement permis de découvrir la maille du réseau des relations de parenté. Lévi-Strauss s’est aperçu qu’il existait une série d’affectivités qui ne pouvaient entrer dans une qualification positive ou négative, et il a proposé de schématiser leurs relations de façon suivante : un petit segment horizontal dont les deux extrémités sont qualifiées de + et de – témoignent des affectivités qualifiées ; du milieu de ce segment s’élève à la perpendiculaire un second segment dont le point de départ est marqué +/– et l’extrémité du signe = et ce dernier symbole renvoie aux affectivités mutuelles.

Figure 1
Figure 1
Schéma de LÉVI-STRAUSS, C. Anthropologie structurale 1, p. 60, fig. 2.

Lévi-Strauss appelle le point +/– : « la réciprocité », cela mérite un commentaire.

Lévi-Strauss donna à la notion de réciprocité une définition particulière : celle d’un va et vient, d’une alternance voire d’une symétrie entre une dynamique et sa pareille. Il estime que cette définition s’applique à l’échange égal. Et c’est à l’échange égal que doit être attribué le point +/– ou point zéro, car en ce point il n’existe aucune affectivité. Les signes plus et moins indiquent deux relations unilatérales, du débiteur et du créancier. Sur le sommet de l’axe vertical, Lévi-Strauss dispose les affectivités de charge ni positive ni négative.

Mais comment Lévi-Strauss peut-il appeler la prestation qui sert de support ou de matrice à des sentiments comme la tendresse amoureuse, puisque le terme de “réciprocité” a été précédemment employé pour caractériser une règle mathématique et assurer l’échange égal ? Lévi-Strauss est contraint d’inventer un terme pour définir cette relation qu’il qualifie également de bilatérale : il choisit le terme de « mutualité ».

La mutualité est le siège d’affectivités comme la tendresse que Lévi-Strauss avait d’abord classé comme affectivités positives et qu’il déplace ici sur l’axe qui fut défini par Aristote, dans l’Éthique à Nicomaque, comme celui de la médiété entre les contraires où naissent les valeurs humaines. Lévi-Strauss ne fait pas le rapprochement entre ce qu’il appelle “mutualité” et la médiété que nous appelons, nous, le “contradictoire”  (lire la définition) . Néanmoins, par rapport à la découverte de Radcliffe-Brown, il fait apparaître un axe de développement polarisé par une dynamique qui transcende la neutralité de l’échange. Situé entre les deux axes contraires polarisés chacun unidirectionnellement de façon non-contradictoire, cet axe apparaît comme celui du contradictoire. Or, ce contradictoire a quelque chose de remarquable : il est situé dans une relation humaine particulière qui, de notre point de vue, n’est autre que la réciprocité  (lire la définition) au sens anthropologique.

En conjoignant les découvertes de Radcliffe-Brown, Lévi-Strauss et Lupasco (la Logique dynamique du contradictoire) nous obtenons l’hypothèse suivante : toutes les sociétés humaines sont constituées par des relations qui obéissent à la Logique du contradictoire dont les pôles positif et négatif s’équilibrent en dépit de leur polarité unidimensionnelle respective ou bien se relativisent au bénéfice de leur résultante contradictoire selon l’axe médian qu’autorise la réciprocité.

Ici, on peut s’enquérir de ce que Lacan dit de la réciprocité dans son article “Kant avec Sade” (1962). Lacan affronte la question philosophique de l’affectivité d’un point de vue que l’on peut dire lévi-straussien. On bute aussitôt sur le même obstacle que nous avons rencontré avec Lévi-Strauss.

« La réciprocité, relation réversible de s’établir sur une ligne simple à unir deux sujets qui, de leur position “réciproque” tiennent cette relation pour équivalente, trouve difficilement à se placer comme temps logique d’aucun franchissement du sujet dans son rapport au signifiant, et bien moins encore comme étape d’aucun développement, recevable ou non comme psychique... ».

On peut remplacer le terme de réciproque par celui de symétrique ! Nous sommes dans le petit segment de droite horizontal avec ses deux pôles antithétiques, et les dynamiques qui les relient se croisent dans le point médian de l’échange appelé ici équivalent. « La réciprocité trouve difficilement à se placer comme temps logique d’aucun franchissement du sujet dans son rapport au signifiant », dans la mesure où ce dont on parle n’est en effet qu’un échange. La conclusion s’impose alors « ... et bien moins encore comme étape d’aucun développement, recevable ou non comme psychique » !

Il est intéressant cependant que Lacan mette au compte du développement psychique la possibilité de décoller de “cette ligne simple à unir deux sujets”, car ici la perspective n’est pas seulement celle de la conscience affective de Lévi-Strauss mais également celle du sens.

Lacan poursuit :

« Quoi qu’il en soit, c’est un point à rendre déjà à (notre) maxime (Il s’agit de la maxime de Sade [6] que commente Lacan) qu’elle peut servir de paradigme d’un énoncé excluant comme telle la réciprocité (la réciprocité et non la “charge de revanche”) ».

Lacan appelle réciprocité ce que Lévi-Strauss appelait réciprocité : la confrontation de deux relations d’objet qui trouve sa résolution dans l’équivalence de l’échange, et il est naturel de constater qu’à partir de là, il n’y a pas de développement psychique en vue. Mais, alors, comment appelle-t-il la vraie réciprocité ? Il la nomme entre guillemets : la « charge de revanche » !

À partir de cette “charge de revanche”, qui pourrait permettre d’échapper à la réciprocité “lévistraussienne”, Lacan ne développe pas, comme Lévi-Strauss, d’axe vertical : il s’en remet à Kant qui a proposé un critère suffisant pour fonder la puissance éthique sans recourir nommément au préalable de la réciprocité.

“À charge de revanche” : joue le rôle du terme “mutualité” chez Lévi-Strauss. C’est une réciprocité vraie mais plus difficile encore à discuter que la “mutualité” car cette expression renvoie à la réciprocité négative (et plus difficilement à la réciprocité positive). Dans les deux cas cependant l’antipaskein grec a été remplacé par une conception de la réciprocité qui fait intervenir entre les sujets réciproques la médiation d’une relation d’objet. Semble ainsi congédiée la conscience morale immédiate, cette conscience qui anticipe tout appel ou recours à quelque raison préalable que ce soit pour justifier le geste… de sauver un enfant qui se noie…

La conscience affective cèderait le pas à une conscience de chacun vis-à-vis de son objectif du moment qu’elle est médiatisée par une réflexion sur la pertinence de cette relation d’objet. On répondra que le recours à la raison ne se dresse pas contre la Loi instituée à partir de la conscience affective, mais contre les imaginaires, les préjugés, etc. qui ennoient cette conscience et diminue son efficience ou l’obscurcissent.

L’impératif catégorique est toujours l’efficience de la conscience affective qui n’est pas disqualifiée mais au contraire purifiée, si l’on peut dire, jusqu’à devenir transparente, grâce à la raison. Néanmoins, est oubliée la matrice de cette conscience affective puisqu’il n’est plus possible que chacun intériorise la résultante d’une double relation contradictoire d’agir et de subir, cette double relation qu’instaure la réciprocité (par la réciprocité, je donne et je reçois à la fois). Le primat de la relation d’objet a en effet substitué à la réciprocité une relation d’échange. Lévi-Strauss illustre bien cette substitution : « Si tu me livres ta sœur, je te livre la mienne ». Pour que cette relation d’objet puisse se tenir à la place de la réciprocité, il y faudra l’idée de Kant : si les préjugés des uns et des autres sont supprimés et que la maxime de mon action peut être invoquée de façon universelle sans que cette action n’en souffre, c’est qu’elle est justifiée pas la raison.

La raison est le fondement d’un agir accepté de tous indépendamment de l’imaginaire de chacun. Il n’est pas nécessaire dès lors que je sois affecté par l’action d’autrui (ou le sort d’autrui, que je me noie quand il se noie) pour ressentir la vérité de mon action, il est suffisant que je prenne conscience que la maxime qui la justifie soit acceptée de quiconque voudrait également la justifier comme sa propre action. Néanmoins, il est nécessaire d’invoquer l’avis de tous les autres : c’est le caractère public de la maxime. Kant n’a pas manqué d’observer que cette condition de publicité requerrait une valeur éthique préalable : le respect d’autrui. Or, il n’est pas possible de fonder le respect comme valeur particulière. Cette affectivité est nécessairement construite à partir d’une relation à autrui. Il est aisé d’aller vite sur ce chemin. Le respect exige une bonne distance : de trop loin ma voix ne vous atteint pas, de trop près elle vous assourdit. Pour s’entendre, il convient de créer une bonne distance.

Le respect exige un équilibre, l’isotès, bien défini par Ricœur comme un équilibre entre identité et différence, et pas seulement l’égalité dans l’identité ou l’égalité dans les différences. Mais un tel équilibre est contradictoire, et cette contradictorialité, la mesotès, n’est pas le milieu entre deux contraires mais un troisième contraire qui s’élève à égale distance des deux contraires en s’opposant à eux comme la verticale qui prend son point d’appui sur le zéro médian entre les deux extrémités de notre petit segment de droite horizontal. Nous retrouvons l’axe vertical, mais l’axe de quoi sinon du contradictoire dans la réciprocité anthropologique, car sans cette réciprocité-là, le respect n’a pas de matrice !

Même chez Kant, le fondement de la raison pratique a pour préalable la structure cachée de la réciprocité anthropologique. Et Kant, me semble-t-il, le dit lui-même… mais c’est un autre sujet.

L’idée que la réciprocité est une relation qui affecte deux sujets l’un l’autre et qui fasse émerger un Tiers  (lire la définition) commun a néanmoins cédé la place à l’idée que la relation doit nécessairement être médiatisée par une relation d’objet, et celle-ci en fonction de l’intérêt de chacun. Aussi, Lacan fait-il descendre dans l’arène, la jouissance.

« Aussi bien allons-nous voir se découvrir ce troisième terme qui, au dire de Kant, ferait défaut dans l’expérience morale. C’est à savoir l’objet que, pour l’assurer à la volonté dans l’accomplissement de la Loi, il est contraint de renvoyer à l’impensable de la Chose-en soi. Cet objet, ne le voilà-t-il pas, descendu de son inaccessibilité dans l’expérience sadienne et dévoilé comme Être-là, Dasein, de l’agent du tourment ? »

Mais n’y aurait-il pas ici réduction de l’affectivité à la jouissance ?

L’affectivité est certainement jouissance, mais elle peut être aussi une jouissance dont tous les caractères s’évanouissent, autant ceux de la douleur que du plaisir, pour ne laisser rien transparaître sinon sa transparence et n’être plus que le sentiment de la liberté que Kundera dit être “la légèreté de l’être”. On ne peut saisir cette affectivité comme jouissance, mais elle n’en est pas moins. Or, elle se déploie à l’envers de tout ce que Kant appelle pathos. Le sentiment de liberté est affectivité qui peut se ressentir comme joie dans le moment de sa découverte, mais qui assumée, ne se ressent plus que comme Au-delà de toute sensation, un ressentir pur, dont l’efficience est la volonté.

Lacan dit que sous le voile phénoménologique tiré par Kant on devine encore la jouissance du Dieu ; jouissance qu’il situe dans le fait que la parole instaure un sujet.

On peut ici préciser que, du point de vue de la Logique du contradictoire, la parole est le vecteur non-contradictoire qui actualise un moment contradictoire, et la parole en tant que signifiant, pour être non-contradictoire, introduit dans l’affectivité du Tiers (Sujet parlant) (affectivité qui est la liberté du Sujet) une affectivité transitoire : la jouissance du sujet biologique.

Lacan fait cette distinction en d’autres termes :

« L’objet, nous l’avons montré dans l’expérience freudienne, l’objet du désir là où il se propose nu, n’est que la scorie d’un fantasme où le sujet ne revient pas de sa syncope. C’est un cas de nécrophilie. Il vacille de façon complémentaire au sujet, dans le cas général. C’est ce en quoi il est aussi insaisissable que, selon Kant, l’est l’objet de la Loi. Mais ici, pointe le soupçon que ce rapprochement impose. La loi morale ne représente-t-elle pas le désir dans le cas où ce n’est plus le sujet, mais l’objet qui fait défaut ? »

Qu’en est-il du désir et du Tiers, du Sujet parlant ?

Le désir de l’Autre, désir de son désir...

« Ce qui fait l’accord des désirs concevable mais non pas sans danger. Pour la raison qu’à ce qu’ils s’ordonnent en une chaîne qui ressemble à la procession des aveugles de Breughel, chacun sans doute, a la main dans la main de celui qui le précède, mais nul ne sait où tous s’en vont. Or, à rebrousser chemin, tous font bien l’expérience d’une règle universelle, mais pour n’en pas savoir plus long. La solution conforme à la raison pratique serait-elle qu’ils tournent en rond ? »

Les aveugles qui réfléchiraient et découvriraient la règle qui leur fait donner la main à l’autre, au mieux tourneraient en rond ? Effectivement, si la chaîne se referme, elle crée une relation de réciprocité généralisée où chacun reçoit d’un côté et donne de l’autre, ce que Lévi-Strauss a interprété comme échange, l’échange généralisé. Mais les aveugles tournent en rond quand la réciprocité n’est qu’une règle ou qu’elle est instrumentalisée comme relation d’objet, en l’occurrence comme outil stratégique, et que la règle est instituée pour assurer la bonne conduite des échanges où le cercle se referme pour chacun de soi à soi ! La raison, ici, ne peut se libérer de l’emprise de l’objet identitaire et elle est reployée dans la logique de l’objet.

Un tel intérêt pour l’objet fausse l’équilibre selon lequel la somme des charges qualifiées de positive et négative est pour chacun, dans une société bien ordonnée, algébriquement nulle, car lorsque l’intérêt pour soi est seul pris en compte, c’est comme si l’on voulait bâtir un équilibre avec des charges + seulement. La concurrence vient, il est vrai, rétablir un équilibre des charges + par des charges –, mais sur une ligne où les charges + et – s’annulent, et c’est le rôle de l’échange d’atteindre le point zéro (un marché libéral parfait où chacun serait ravi de sa jouissance).

Tout alors est de retrouver le chemin du Tiers par le détour d’un discours qui surmonte la relation d’objet (et la non-contradiction de relations non réciproques).

Revenons à la réciprocité anthropologique.

Il ne s’agit pas de revenir aveuglément ou empiriquement à des structures de réciprocité qui engendreraient des consciences affectives mais de donner à la Raison la logique qu’elle exige pour s’affranchir de la logique de l’objet qui l’obsède et de son inféodation au pouvoir que la possession de l’objet lui impose : c’est de liberté dont il est question.

On peut ainsi montrer que la raison ne se réduit pas à la règle des aveugles. Le désir du désir est bien le désir du Tiers, mais le Tiers connaît le secret du désir du désir, et les aveugles qui le reconnaissent ne tournent plus en rond, comme dit Lacan, parce qu’ils voient ! Et qu’est-ce qui éclaire ici le désir ? La raison, pour peu qu’elle échappe à la logique d’identité, la raison qui s’approprie la logique qui lui est nécessaire. (Nous suivons toujours l’injonction de Lacan !).

Mais cette logique signifierait-elle que l’on puisse se passer de l’objet ?

La question de l’objet, selon la Logique du contradictoire est en fait renouvelée : l’objet, que l’on considère comme non-contradictoire dans la logique d’identité, reçoit un autre statut. Il est la parole non-contradictoire, et ceci satisfait pleinement la logique usuelle, mais de quelque chose qui est “en soi” contradictoire. On pourrait considérer toute parole comme une graine dont la coquille figurerait la non-contradiction (l’objectivité de la représentation), et l’amande le sens : Que celui-ci donne sa signification à la représentation et nous avons là un signifié, mais l’amande garde la possibilité d’autres significations.

On ne nie pas la logique de l’actualisation non-contradictoire : dans la mesure où le langage reproduit des structures de réciprocité entre signifiants, la succession de ces actualisations, seules visibles de façon objective, apparaîtra comme une course sans fin, aveugle donc. On ne peut en effet substantifier le Tiers  (lire la définition) , pas même pour l’opposer en tant que contradictoire au non-contradictoire, auquel cas on pourrait prétendre ainsi dériver du Tiers un autre Tiers. “Il n’y a qu’un seul Dieu”, Lacan l’a précisé. Mais l’objet ne peut non plus être réduit à la coquille, pour autant qu’il est une parole, car la “puissance” de cette parole est le contradictoire, et la parole est en réalité cette “puissance” et non pas seulement une de ses actualisations non-contradictoire.

Le faux et le vrai apparaissent non plus comme des critères de non-contradiction, mais le vrai comme le contradictoire – qui se présente par son actualisation non-contradictoire – et le faux comme l’actualisation non-contradictoire qui étouffe et masque le contradictoire ! Pour cette actualisation qui s’imposerait au point d’étouffer le contradictoire, Lacan emploie les expressions de “pétrification” ou de “gélification”.

Avec les mots, le Tiers s’envole et crée un autre niveau que celui de la réciprocité primordiale qui mettait en jeu l’un et l’autre dans le corps à corps : un deuxième niveau  (lire la définition) . L’extériorité du langage, par rapport aux structures qui lui donnent naissance, la terre, emporte le Tiers au ciel. Les paroles sont comme des oiseaux. Les oiseaux en sont d’ailleurs les images dans de nombreuses traditions, le colibri pour les uns, la palombe pour les autres...

On ne peut impunément disqualifier l’objet. Il n’est pas nécessairement un leurre. Il est porteur du sens. Le feu volé par Prométhée ne permet pas de forger seulement des boucliers, des statues de bronze, des socs de charrue et d’immenses stratagèmes. Le système capitaliste l’a compris qui le plus rapidement possible change l’objet par un autre pour reproduire indéfiniment le profit sur le désir. Le socialisme lui oppose la représentation d’un bien qui ne se déroberait plus, les valeurs, le contraire du capitalisme, dit Lacan... Le contraire... !?

Lorsqu’il est séparé de la relation de réciprocité par la relation d’objet, on peut parler du Tiers comme un toujours Au-delà représenté ou promis par des mots, car c’est désormais de la réciprocité de parole qu’il ressuscite, et l’on peut dire que l’homme dépend du langage et non plus de la nature. Le “parlêtre” s’est affranchi de la réciprocité primordiale.

Revenons à cette structure de réciprocité anthropologique. Au niveau primordial qu’étudie l’anthropologie, la réciprocité met en présence chacun avec l’autre pour que naisse le “Tiers qui n’appartient à personne”. Mais le Tiers transfigure le visage de l’autre, et désormais cet autre transfiguré devient l’enjeu du désir. Plus précisément, l’autre est partie constituante du Tiers, et on peut parler à son endroit de transsubstantiation. L’autre est le Tiers. Il n’y a pas alors un Tiers entre l’un et l’autre : chacun est le Tiers. Comment distinguer l’“autre resplendissant” de ce qui resplendit en lui ? L’autre n’est-il pas l’objet en ce qu’il scintille, et peut-on écarter le scintillement de l’objet ?

L’imaginaire est à ce point uni avec le symbolique que de les vouloir séparer détruirait l’un et l’autre (la rupture du nœud borroméen). Ce n’est pas une chose aisée ici que de dissocier l’imaginaire du symbolique ! Mais ne pouvoir les dissocier est pire encore ! La psychanalyse exige donc de situer le Tiers hors de leur confusion catastrophique, hors champ de la réciprocité primordiale où l’être naissant à la lumière ne trouve pas la parole et se fige dans l’impuissance. Aussitôt, la parole enlève le signifiant à l’emprise de la nature et crée un autre niveau où se rejoue la réciprocité. Sinon, l’Autre se fige, il se pétrifie dans l’imaginaire.

Le déplacement du Tiers hors de cette seconde matrice (l’imaginaire) libère à nouveau le désir et lui substitue une relation qui semble ne pas avoir immédiatement besoin d’autrui. Ce décentrement est entre le sujet et le Tiers un non-lieu où s’éloigne le Tiers. Cet éloignement laisse la réciprocité comme vide et autorise où l’objet vient substituer au Tiers un transfert imaginaire. Peut-on dire que « la bipolarité dont s’instaure la loi morale n’est rien d’autre que cette refente du sujet qui s’opère de toute intervention du signifiant : nommément du sujet de l’énonciation au sujet de l’énoncé » ?

Qui est le sujet de l’énonciation ? le Tiers parle dans le sujet de l’énonciation, le Tiers de la dynamique contradictorielle ; et dans le sujet de l’énoncé, chacun tient sa différence de la jouissance ou de l’intérêt non-contradictoire qui est le sien.

Mais le choix est à nouveau : ou la réciprocité, car c’est à l’autre que s’adresse l’être parlant cette fois, ou bien la non-réciprocité, et il ramène à lui l’enjeu de la parole : “l’intérêt privé” dont Lévi-Strauss fait à juste titre la raison de l’échange... de paroles cette fois, “Sade” mais aussi Lévi-Strauss puisque sous le paradoxe de l’intérêt privé Lévi-Strauss reproduit la question du corps dans la relation entre les hommes, cette relation fut-elle traduite par les mots les plus libres de toute affectivité. Du corps et bientôt de la souffrance puisque le deuxième niveau de la réciprocité ne peut pas être séparé du premier en dépit du fait que la logique d’identité contraigne à détruire la complexité de l’imaginaire, du symbolique et du réel.

Le Sujet naît pour chacun de nous au sein de matrices de réciprocité d’un principe invisible et dont nous sommes l’hôte avant d’en être l’auteur. Mais la raison ne peut en connaître de façon pratique que si elle fait appel à la logique adéquate. Elle prend aussitôt connaissance des structures de réciprocité  (lire la définition) , de ses niveaux et de ses formes  (lire la définition) , comme moyens d’engendrer les valeurs éthiques a priori.

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Lacan et la réciprocité", Lacan et la réciprocité, 2008, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 20 août 2017).

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Notes

[1] LUPASCO, Stéphane. Le Principe d’antagonisme et la logique de l’énergie. Paris : Hermann, 1951.

[2] LÉVI-STRAUSS, Claude. Les structures élémentaires de la parenté. Paris : Mouton (1947), 1967.

[3] Radcliffe-Brown met l’accent sur l’avunculat : quand la relation oncle maternel-fils est familière, elle est autoritaire entre père et fils ; et il met cela en relation avec la filiation matri et patrilinéaire. Lévi-Strauss rend hommage à Radcliffe-Brown et ajoute que « la relation avunculaire n’est pas une relation à deux mais à quatre termes ». Lévi-Strauss généralise l’idée de Radcliffe-Brown en montrant qu’il faut prendre l’ensemble de la structure : la relation mari-femme, marquée du signe inverse de la relation frère-sœur, et la relation oncle-fils, du signe inverse de la relation père-fils. Il y a un signe + et un signe – à chaque génération (indépendamment de la filiation patri ou matri). Cf. LÉVI-STRAUSS, C. Anthropologie structurale I. Paris : Plon, 1974.

[4] Cf. Schémas des différentes figures de l’atome de parenté, LÉVI-STRAUSS, C. Anthropologie structurale, op. cit., p. 54.

[5] Lorsque Lévi-Strauss construit l’atome de parenté avec les charges + et –, la tendresse est comptée comme +. Par exemple : “atmosphère d’intimité tendre” et présentant un caractère de réciprocité entre mari et femme, aux îles Trobriand, et tabou très rigoureux des relations frère-sœur. Inverse chez les Tcherkesses du Caucase, “c’est la relation entre frère et sœur qui est la relation tendre” et relations conjugales secrètes et pleines de tabous, etc. Le mot tendresse est systématiquement employé pour la relation + à ce stade du raisonnement. Puis Lévi-Strauss passe à son second schéma et annonce que le sens des + et des – doit être nuancé : « Il faudrait ajouter que les symboles positif et négatif que nous avons utilisés dans les schémas précédents représentent une simplification excessive, acceptable seulement comme une étape de la démonstration. En réalité, le système des attitudes élémentaires comprend au moins quatre termes : une attitude d’affection, de tendresse et de spontanéité ; une attitude résultant de l’échange réciproque de prestations et de contre-prestations ; et en plus de ces relations bilatérales, deux relations unilatérales, l’une correspondant à l’attitude de créancier, l’autre à celle de débiteur. Autrement dit : mutualité (=) ; réciprocité (+) ; droit (+) ; obligation (–) ». LÉVI-STRAUSS, C. Anthropologie structurale I. Chap. 2, op. cit., p. 59.

[6] La maxime de Sade : « J’ai le droit de jouir de ton corps, peut me dire quiconque, et ce droit, je l’exercerai sans qu’aucune limite m’arrête dans le caprice des exactions que j’aie le goût d’y assouvir ». Lacan rappelle que le héros de Sade promet de continuer dans l’enfer le tourment du dernier supplice qu’il inflige à sa victime, mais cette éternité il n’accepte pas qu’elle s’impose à lui ; il veut se délivrer de cette mort éternelle par sa propre dissolution (la deuxième mort). Posséder l’enfer et vouloir s’en retirer révèle, dit Lacan, que le Tiers, l’Au-delà kantien, dispose de la vérité du sujet que le héros souhaitait capturer dans son fantasme et à quoi il voulait s’identifier par la possession.