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Articles de "Projections post-capitalistes"

Pourquoi avons-nous besoin d’une autre logique

Dominique TEMPLE | mars 2008

Les valeurs éthiques invoquées partout sont d’autant plus vivaces que les structures de réciprocité qui les produisent sont encore en vigueur. Mais il faut reconnaître que ces valeurs s’imposent a priori créant une sujétion aveugle et qu’elles ne survivent que selon des imaginaires aujourd’hui disqualifiés par la science. Par conséquent, connaître leurs matrices de façon rationnelle permet de franchir le seuil de la sujétion, le seuil de la violence du symbolique et le seuil de l’assujettissement à l’imaginaire, c’est-à-dire de ne plus être contraint d’obéir aveuglement aux commandements de la Tradition. La Raison est notre seul recours mais elle ne peut être limitée par une logique unidimensionnelle quand bien même celle-ci connaît un relatif succès dans le champ de la physique macroscopique.

De l’utilisation des valeurs éthiques

Dans l’ancien temps, nous agissions au nom de valeurs. Et aujourd’hui encore, nombre de candidats à la magistrature politique ou religieuse font référence à des valeurs, y compris en Europe. Mais d’où viennent ces valeurs ? Elles s’imposent d’elles-mêmes, répond la Tradition : Moïse descend de la montagne, Zeus propose un serment à Ulysse, Athéna présente un autre serment au tribunal des humains, etc… Les valeurs ? Elles tombent tout droit du ciel, comme la manne ! Ce sont des commandements… des impératifs divins… transmis de père en fils…

On s’est inquiété du caractère absolu du commandement moral. On s’en est inquiété parce que au nom du caractère absolu de ce commandement les uns tuaient les autres, les chrétiens les musulmans, les musulmans les chrétiens, les catholiques les protestants, les sunnites les chiites et les chiites les sunnites, etc… Ces consciences éthiques qui dictaient leur loi exigeaient même la mort (celle des autres de préférence mais y compris la sienne : le martyre). Je ne fais pas seulement allusion à des incompatibilités d’imaginaires mais à des incompatibilités de références éthiques, les uns privilégiant le courage, les autres la compassion, les uns l’amitié, les autres la justice, les uns la responsabilité, les autres l’obéissance…

Le triomphe de la raison utilitariste

Des hommes ont décidé de rompre avec cet assujettissement à l’absolu de la conscience morale et de donner la priorité à la Raison. Encore fallait-il étayer la Raison sur des bases solides. Or, la logique qu’ils ont instituée pour se comprendre lorsqu’ils s’adressent les uns aux autres s’est révélée compétente non seulement pour assurer la communication entre eux mais aussi pour rendre compte des relations des choses entre elles… de certaines choses du moins. Qu’elles choses ? Celles qui constituent le champ de la Physique. Nous disposons donc d’une logique qui permet non seulement la compréhension de nos propositions mais la construction d’un milieu artificiel plus confortable que celui de la nature. Prodige de cette rationalité : l’électricité, la lumière, l’électronique, l’informatique et autres applications qui permettent de maîtriser les lois de la nature (du moins des lois…) et de construire des ouvrages d’art qui sont des merveilles, et aussi d’inventer des idéologies respectueuses de cette logique.

C’est ainsi que les sociétés occidentales se sont imaginé que le marché pouvait se régler selon le rapport objectif des choses entre elles ; que ces rapports pouvaient déterminer les relations sociales grâce à la médiation de concepts comme ceux de la propriété privée ou du salaire. La Raison s’est nourrie de cette logique au point de se confondre aujourd’hui avec le calcul et de légitimer une conception utilitariste de l’économie. Dès lors, les impératifs éthiques traditionnels sont apparus comme des entraves à l’objectivité des rapports de forces. Ils sont considérés préjudiciables à l’efficacité de l’organisation économique industrielle et capitaliste, bref, ils apparaissent dorénavant comme des vestiges d’une époque archaïque.

Que la Raison (du moins cette Raison-là), dès lors qu’elle ne prétend pas nier ou réfuter la conscience morale de chacun, libère de l’assujettissement à une Loi qui s’imposait moyennant des sacrifices très élevés constitue certainement un progrès. Mais la valeur morale de chacun comment se justifie-t-elle, où trouver sa source ? Est-elle innée ? Les uns disent que l’individu serait seul maître de sa conception de l’humain. Les autres disent qu’une conception n’est vraiment humaine que pour autant qu’elle est vraie pour tous. Ils posent une condition sociale à la vérité. Pour les uns, la morale est affaire de choix libre. Pour les autres, elle obéit à un contrat universel.

La conception privée du Bien au nom de laquelle les hommes peuvent légitimer leurs actions a remplacé la référence divine mais, tout comme celle-ci, elle a conduit les peuples les uns contre les autres. Malédiction supplémentaire : l’efficacité des moyens techniques mis en œuvre pour se détruire a été multipliée par la science ! Première guerre mondiale… deuxième guerre mondiale… guerres de colonisation, guerres de décolonisation.

Longtemps l’espoir fut du côté de ceux qui prônaient l’idée d’une égalité collective comme idéal de la justice ! Las ! À partir de la définition du Bien par l’individu et d’une définition du Bien par une société où tous les hommes sont rendus égaux entre eux par une identité collective, aucune démarche rationnelle n’est parvenue à fonder une valeur morale de référence pour tous.

Une autre logique ?

Cependant, si l’on s’avère incapable de résoudre certains problèmes ce n’est peut-être pas faute de précision dans l’analyse mais parce que l’instrument avec lequel on prétend les appréhender n’est pas adéquat. De même que lorsque la relativité galiléenne a rencontré des obstacles irréductibles il a fallu la remplacer par la relativité einsteinienne, la question aujourd’hui est de refonder la Raison sur une logique plus puissante que la logique d’identité aristotélicienne.

Le caractère absolu qui caractérise tout sentiment éthique et le condamne à être exclusif, le mystère de la conscience affective, peut-il être reconsidéré si l’on modifie l’“organon” logique de la raison ? L’idée proposée par Stéphane Lupasco (1947, 1951, 1962) est d’affaiblir le principe de la logique classique (le principe d’identité A est A) et le principe de contradiction qui énonce la même chose mais de façon négative (Si A est, non-A n’est pas). L’affaiblissement veut dire que cette proposition peut être altérée par un certain degré d’incertitude, de contradiction, sans pour autant cesser de signifier quelque chose de compréhensible. On pourrait croire qu’une telle hypothèse entraîne l’impossibilité d’une communication en laquelle chacun puisse se fier résolument. Mais là intervient un événement imprévu : la logique d’identité, qui semblait si merveilleusement confirmée dans le domaine de la physique par l’expérience, est démentie par l’expérience elle-même ! “A est A” est non pas une réalité mais la polarité idéale d’une dynamique, réelle certes, mais qui n’atteint jamais l’absolu, et le principe de contradiction de la logique classique est donc invalidé en tant que critère de vérité quelle que soit la réalité que la Physique se propose d’étudier dès lors qu’elle prétend à une précision de haut niveau. L’identité ultime s’avère toujours frappée d’un coefficient de contradiction irréductible.

Si l’on remplace une vision statique des choses par une vision dynamique, on comprend aisément qu’il n’y ait pas de terme absolu pour aucune manifestation puisque celui-ci abolirait le dynamisme qui est l’essence de la chose en question. Néanmoins, lorsque la parole intervient, elle modifie tout sentiment pour le représenter sous une forme non-contradictoire. Elle agit comme l’instrument de mesure de la Physique moderne qui interagit avec l’événement contradictoire  (lire la définition) (quantique) pour le transformer en une dynamique dont la polarité constitue sa non-contradiction. Comme cette mesure ne peut rendre compte de l’événement lui-même mais seulement de sa transformation en une dynamique polarisée unidimensionellement, Bohr a proposé de pratiquer des mesures antagonistes donnant à chaque fois une interprétation de l’événement irréductible l’une à l’autre et qui seront dites complémentaires entre elles. C’est seulement dans le concept de l’observateur que peut s’effectuer le rapprochement contradictoire entre deux visions chacune non-contradictoire mais contraire l’une de l’autre : ce principe est appelé principe de complémentarité  (lire la définition) par Bohr. Il permet d’avoir un horizon non-contradictoire d’une situation qui en elle-même est contradictoire.

Néanmoins, la nature elle-même nous invite à dépasser la logique d’identité et à construire une logique plus générale dont la logique d’identité  (lire la définition) n’est plus qu’une composante. Puisque l’identité ne représente plus qu’un pôle dynamique d’actualisation d’un événement, il faut admettre la possibilité non seulement de l’actualisation d’une dynamique inverse mais aussi de moments intermédiaires qui sont tous dotés d’un certain quotient de ce que l’on nomme le contradictoire. Serait-il dès lors possible d’appréhender des domaines comme ceux de la valeur éthique, de la conscience affective, de l’absolu, de tout ce qui était rejeté hors de la Physique, et d’autres puissances ignorées jusqu’à ce jour de la Raison ? Peut-on fonder les rapports humains sur une autre logique que celle des rapports des choses définies dans le champ de la Physique ordinaire ?

Déjà Niels Bohr invitait les sciences humaines, au Congrès d’anthropologie et d’ethnographie de Copenhague, en 1938, à s’inquiéter des relations humaines avec le principe de complémentarité [1]. Nous ne faisons pas autre chose que de répondre à son invitation avec les moyens logiques dont nous disposons aujourd’hui (la logique de Lupasco, 1960, 1961, 1974). La Logique dynamique du contradictoire  (lire la définition) de Stéphane Lupasco est en effet une logique tripolaire dont une dynamique est la logique d’identité, la dynamique antagoniste celle de la différence, et enfin une troisième dynamique où ces deux polarités s’annulent en une résultante qui déploie ce qui est en soi contradictoire. Si toute conscience de quelque chose est polarisée par ce quelque chose d’une façon non-contradictoire, dans la relativisation de cette polarité par la polarité inverse, ce caractère non-contradictoire disparaîtra mais avec lui tout horizon objectif. Dès lors, l’expérience de la conscience se relativisant elle-même n’est plus que celle d’une conscience de conscience  (lire la définition) qui s’éprouve de façon subjective, une expérience qui ne se connaît elle-même que sous le mode d’une auto-révélation, un mode différent de celui de la connaissance. Le mode de cette révélation de la conscience à elle-même est celui de l’affectivité dont nous pouvons seulement témoigner si nous en sommes nous-mêmes le siège. Désormais, nous disposons d’un appareil logique pour étayer une Raison éthique. Nous pouvons non pas changer la nature de l’absolu qui caractérise toute affectivité mais agir sur les conditions de sa genèse et par conséquent produire les valeurs à loisir, pour peu que nous connaissions les matrices de ces valeurs. Cela est nouveau.

Comment maîtriser l’absolu des consciences affectives, l’absolu des singularités humaines et des valeurs éthiques transcendantales ? Pour entrer dans une problématique de l’absolu qui soit objective et rationnelle, il faut encore élaborer le processus expérimental adéquat ; c’est-à-dire l’appareil qui permette que l’absolu soit vécu par le sujet comme son être propre, mais de façon telle qu’il puisse l’appréhender également de façon objective ! Est-ce possible ? Oui, par le truchement d’une relation de réciprocité. Dans la réciprocité  (lire la définition) , en effet, on ne peut agir sans subir l’action dont on est l’agent, action qui implique l’intervention d’autrui ; et si chacun est alors le siège d’une résultante contradictoire entre la conscience de l’agir et celle du subir, cette résultante – qui est bien en soi contradictoire, sans horizon ni finalité qui ne soit annulée par son contraire et donc se résolvant dans l’absolu de l’épreuve de soi – est aussi et nécessairement la même épreuve pour l’un que pour l’autre puisque résultant de leur interaction. La Conscience qui résulte de la réciprocité ne cesse donc pas d’être caractérisée par l’absolu constitutif de toute expérience affective pour l’un comme pour l’autre, mais elle est à la fois celle de soi et celle de l’autre pour chacun des partenaires de la réciprocité, c’est-à-dire subjective et objective. La réciprocité est l’expérience inter-individuelle, ou mieux trans-individuelle, où se créent les valeurs humaines comme impératifs éthiques pour chacun et pour tous, universels.

Quoi de nouveau ?

Si les valeurs éthiques s’imposent toujours par elles-mêmes, nous pouvons désormais maîtriser leur production ! Nous pouvons toujours faire appel aux relations de réciprocité qui constituent notre pain quotidien de façon empirique. Comme le dit Emmanuel Levinas : avant de cogiter, bonjour ! Et c’est déjà la réciprocité ! Mais les valeurs qui naissent à chaque instant de notre pratique de tous les jours requièrent autant de noms ou de définitions que de situations où elles apparaissent : une pensée animiste dirait que « les esprits sont partout ». Si l’on donnait la préséance à des formes de réciprocité collective centralisée (la redistribution), s’instaurerait l’unité, d’une manière tout aussi empirique, il est vrai, mais à laquelle on pourrait donner un nom : Zeus, Deus, YHWE, Tata Inti, Allah, Nguenechen, Imana, Ñanderu-vusu, etc. Quelle que soit la puissance de cette conscience éthique, quelle que soit la puissance des valeurs telles que la foi, la charité, l’espérance, l’amitié, le courage ou la compassion, rien cependant ne permettait jusqu’ici de les subordonner à la Raison.

Il est alors réjouissant pour l’Esprit de maîtriser les structures de production de ces valeurs redoutables ! Il se passe aujourd’hui un peu la même chose que lorsque les chimistes se sont rendu compte que tous les corps du monde, la pierre, l’air, le feu, l’eau, la glace, le soleil, les étoiles, les galaxies, mais aussi la chair, les nerfs… étaient réductibles à l’organisation méthodique de quelques éléments simples nommés pour l’occasion des indivisibles : les atomes. La classification de Mendeleiev a permis de contrôler la composition de toutes les matières de l’univers à partir d’un alphabet d’atomes. De la même façon, nous pouvons également produire toutes nos valeurs à partir de la combinaison d’un alphabet de quelques matrices originelles, les structures élémentaires de réciprocité  (lire la définition) , formes  (lire la définition) , et niveaux de réciprocité  (lire la définition) .

L’avantage que l’on est en droit d’attendre de cette compétence est de pouvoir transformer le champ politique et le champ religieux (où règne la violence) en un champ de sciences humaines fondées sur des bases théoriques rationnelles. Il est possible de construire la philosophie politique sur l’étude des matrices des valeurs humaines, plus précisément sur l’étude des structures qui satisfont au principe de réciprocité.

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Références

CHABAL, M. 2005, “Les structures élémentaires de réciprocité”, conférence enregistrée dans le cadre de l’Association Afrique Cauris, Montpellier, le 27 Mai 2005.

CHABAL, M. 2006, “Les formes de réciprocité : positive, négative, symétrique”, conférence enregistrée dans le cadre de l’Association Afrique Cauris, Montpellier, 2006.

HEISENBERG, W. 1971, Physique et philosophie, Paris, Albin Michel.

LUPASCO. S. 1947. Logique et contradiction, Paris, PUF.

LUPASCO, S. [1951] (1987), Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie, Paris, Hermann, 1951 (rééd. Editions Le Rocher, 1987).

LUPASCO, S. 1960, Les trois matières, Paris, Julliard.

LUPASCO, S. 1962, L’énergie et la matière vivante, Paris, Julliard.

LUPASCO, S. 1974, L’énergie et la matière psychique, Paris, Julliard.

TEMPLE, D. 2000, “La réciprocité et l’imaginaire”.

TEMPLE, D. 2006, “Les trois formes de la réciprocité”, conférence enregistrée dans le cadre de l’Association Afrique Cauris, Montpellier, le 8 juillet et 17 septembre 2006.

TEMPLE, D. 2004. Séminaire sur la Réciprocité, organisé à Montpellier les 27-28-29 janvier 2004.

TEMPLE, D. 2003, “Les deux paroles”, Publié en castillan dans Teoría de la reciprocidad, Tome II, La Paz, Padep-Gtz, 2003.

TEMPLE, D. 2003, Teoría de la reciprocidad, La Paz, Padep-Gtz, Tomo I La reciprocidad y el nacimiento de los valores humanos, 212 p. ; Tomo II La economía de reciprocidad, 506 p. ; Tomo III El frente de civilización, 458 p.

TEMPLE, D. 1998, “Les structures élémentaires de la réciprocité” in Revue du MAUSS, n° 12, 2e semestre, pp. 234-242 ;

– 1997, “L’économie humaine”, in Revue du MAUSS, n° 10, 2e semestre, pp. 103-109.

TEMPLE, D. & M. CHABAL. 1995, La réciprocité et la naissance des valeurs humaines, Paris, L’Harmattan, 263 p.

Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Pourquoi avons-nous besoin d’une autre logique", Articles de "Projections post-capitalistes", mars 2008, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 30 avril 2017).

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Notes

[1] Cf. “Le problème de la connaissance en physique et les cultures humaines” (Heisenberg) ; et “Allocution faite au congrès international d’anthropologie et d’ethnographie. Copenhague, août 1938, cité in Niels BOHR, Physique atomique et connaissance humaine, Gauthier-Villars, 1972.