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La page blanche

2. La Logique dynamique du contradictoire

Dominique TEMPLE | 2011

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Nous en arrivons ainsi à la question clef de la Logique dynamique du contradictoire : l’énergie source qui serait capable de s’actualiser en deux systémogenèses antagonistes serait-elle aussi capable de se produire elle-même en une troisième systémogenèse ?

Le devenir logique serait dès lors constitué de trois dynamismes dialectiques, l’un d’actualisation hétérogénéisante, le devenir biologique qui se déploierait au détriment du contradictoire, l’autre le devenir physique qui obéirait à une logique inverse d’actualisation homogénéisante, et le troisième du contradictoire que dans une intuition prémonitoire Stéphane Lupasco annonçait dès ses premières thèses comme l’énergie psychique [1]. Il remarquait que l’énergie psychique si elle est capable d’opérer deux expériences antithétiques équivalentes, chacune non-contradictoire mais antagoniste de l’autre, devait être en elle-même contradictoire. Il se prononce cependant prudemment pour une analogie entre l’énergie contradictoire au niveau quantique – l’énergie source – et l’énergie psychique, car à cette époque rien ne prouve que la forme élémentaire de l’énergie psychique soit celle des événements quantiques. Néanmoins, il était convaincu que la science établirait bientôt la relation entre le quantique des physiciens et le psychique des biologistes.

Pour formaliser la logique du contradictoire, Lupasco substitue aux termes d’hétérogène et homogène de purs symboles, à l’homogénéisation une implication positive , à l’hétérogénéisation une implication négative non-⊃, et à l’état T une implication contradictoire ⊃T [2]. Enfin, les conjonctions contradictionnelles sont désormais séparées par les disjonctions contradictionnelles.

Il écrit sur une page blanche les trois conjonctions contradictionnelles de façon à les soumettre au principe d’antagonisme. Il s’ensuit une Table des déductions :

Figure 3
Figure 3

Chaque implication qui signifie donc une actualisation-potentialisation devient un phénomène qui lui-même obéit au principe d’antagonisme et s’actualise soit de façon positive soit de façon négative, soit de façon contradictoire en potentialisant son contraire. La première ligne de la Table, par exemple, se lit : l’actualisation d’une homogénéisation qui potentialise une hétérogénéisation s’actualise à son tour par homogénéisation, potentialisant l’hétérogénéisation dans laquelle elle aurait pu aussi s’actualiser. Ou, pour mettre des termes imagés sur cette formule abstraite, la mort, qui est un événement d’homogénéisation qui potentialise l’hétérogénéisation de la vie, peut s’actualiser dans une seconde mort, qu’on appellera l’inhumation. Et la destruction de la sépulture serait une troisième homogénéisation. Mort, deuil, oubli sont trois actualisations successives qui traduisent la dialectique de l’orthodéduction de l’implication positive.

Stéphane Lupasco a raconté qu’il s’attendait à voir se dessiner sur la page blanche deux grandes systémogenèses ou orthodialectiques réunies entre elles par des points de conjonction contradictoires, mais qu’il vit apparaître trois systémogenèses ou orthodialectiques, et entre elles six paradialectiques. Il fut alors fasciné, dit-il, par l’apparition d’une polarité dynamique totalement imprévue : l’implication contradictoire de l’implication contradictoire conjointe contradictoirement à l’implication contradictoire d’une implication contradictoire, etc. ; c’est-à-dire une polarité dialectique nouvelle, qu’il va appeler contradictorielle ou encore dialectique du Tiers inclus.

Ce n’est pas Lupasco qui a inventé la logique dynamique du contradictoire, c’est la page blanche !

Lupasco retrouve alors la philosophie la plus célèbre : trois sont les principes, montrait Aristote qui faisait droit au dynamisme qui tend vers le chaos, à celui qui tend vers l’organisation et à celui qui se déploie dans la puissance [3].

Dans son commentaire du Traité de l’âme, Giorgio Agamben [4] explicite le devenir de ce troisième dynamisme comme une sorte de retrait vis-à-vis de l’actualisation dans la direction de l’homogénéisation ou la direction de l’hétérogénéisation, retrait qui permet à la puissance de se déployer comme puissance d’elle-même. Il rappelle que cette dynamique de la puissance était dite par Aristote celle de l’intellect agent (en termes actuels l’énergie psychique).

Ce qu’ajoute la Logique du contradictoire c’est que l’énergie contradictoire peut résulter de la relativisation des deux énergies à polarité non-contradictoire, ou encore que l’énergie psychique peut naître de la relativisation de l’homogénéisation et de l’hétérogénéisation.

Les critiques

1) Une première critique vint des physiciens qui étudient les phénomènes observables ou mesurables c’est-à-dire polarisés par la non-contradiction provoquée par leur expérience, et qui excluent de leur champ d’investigation ce qui est en soi contradictoire ou indéterminé, c’est-à-dire hors d’atteinte de toute représentation. Les physiciens s’intéressent non pas à ce que l’expérience supprime mais à ce qu’elle révèle, au phénomène physique qu’elle produit. Ils peuvent se contenter du principe de complémentarité de Bohr. Les interprétations de la Mécanique ondulatoire et de la Mécanique classique donnent l’une et l’autre une vision aussi complète que possible de la réalité, et qui dit représentation dit aussi principe de non-contradiction. Nous avons entendu M. Costa de Beauregard dans un colloque sur les travaux de Lupasco dire qu’il n’avait pas pris la peine de les lire car, selon lui, il n’était pas possible de parler de connaissance à propos de ce qui n’a pas de réalité. Or l’état T, dans son acception lupascienne, n’a pas de réalité physique. Pour autant, ces physiciens ne refusent pas aux mystiques ou aux métaphysiciens de s’inquiéter des domaines qui ne sont pas de leur compétence ! Mais on abandonnerait alors la science.

2) Une autre critique vint de la Philosophie. Gaston Bachelard s’inquiéta de ce que l’on soutienne que l’on puisse “intégrer le principe de contradiction dans le savoir” [5]. Pour Bachelard, la contradiction est toujours un point précis et ce qui est contradictoire en soi n’a pas de consistance, et il prétend que la complémentarité de systèmes antagonistes est la réalité : « Une philosophie du non qui ne vise qu’à des systèmes juxtaposés, qu’à des systèmes qui se mettent sur un point précis en rapport de complémentarité, a soin d’abord de ne jamais nier deux choses à la fois [6]. » Bachelard affirmait que la représentation correspond nécessairement à une réalité sans contradiction, qu’une représentation peut seulement être différente d’une autre ou encore en “englober” d’autres selon une vision “kaléidoscopique de la réalité”. Pour lui, « La négation doit permettre une généralisation dialectique. La généralisation par le non doit inclure ce qu’elle nie [7]. » La négation par exemple des images de lieu et de mouvement dans l’atome de Bohr permet de construire un objet privé d’images, un sur-objet qui est l’“atome” de la physique quantique. Toutes les idées non-contradictoires que le non récuse sont néanmoins nécessaires. La raison est fondée par cette nécessité, et Bachelard de dire :

« L’arithmétique n’est pas fondée sur la raison. C’est la doctrine de la raison qui est fondée sur l’arithmétique élémentaire. Avant de savoir compter, je ne savais guère ce qu’était la raison [8]. »

Il se refusait ainsi à cautionner le saut du quantique au psychique.

3) Mais la difficulté, qui peut-être hantait le plus Lupasco, vient de la thèse de Hegel selon laquelle la contradiction signifie la transformation d’un contraire en son contraire et son dépassement. Sur ce point, Lupasco était d’accord avec Bachelard pour estimer qu’une dialectique n’ayant qu’une polarité dominante n’explique pas pourquoi la Physique observe que la nature est polarisée de façon au moins bivalente. Si l’on postule deux dynamismes antagonistes polarisés chacun exclusivement de façon non-contradictoire (l’hétérogénéisation et l’homogénéisation) – l’un virtualisant l’autre – il devient impossible d’atteindre le stade suprême de la dialectique hégélienne. S’il y a deux devenirs logiques qui s’affrontent, ils ne peuvent se résorber dans un troisième qui en serait le dépassement. Lupasco s’en remettait à la Physique pour soutenir que la négation ne peut être dissociée de l’affirmation des contraires : non-e n’est pas seulement la négation de e mais l’affirmation de son contraire, l’hétérogène face à l’homogène, par exemple. La négation se confond avec l’antagonisme. Lorsque Lupasco emploie la négation au sens classique du terme, c’est pour dire une négation inerte (l’inhibition, la crise) ou la négation simultanée des contraires, et donc également de toute affirmation, le rien.

Tant que le surrationalisme de Bachelard et de Lupasco se limitait à l’expérience scientifique appréhendée par la logique classique, leur critique semblait juste : la Physique offre le spectacle d’un univers dont les possibilités d’expression sont multiples, une arborescence complexe fort éloignée d’une seule dialectique. Mais que faire de la négation dialectique ? Par ailleurs, se représenter la dialectique de Hegel comme une dynamique polarisée par une homogénéisation dominante répond à un angle de vue qui révèle davantage la non-contradiction de la perspective que celle que l’on présume dans la dialectique hégélienne. À partir du dualisme antagoniste, il est presque obligatoire de dénaturer la dialectique hégélienne puisque selon Hegel celle-ci requiert trois moments et non deux, la “synthèse” ne pouvant se réduire à l’un ou l’autre des deux autres.

Dans Le principe d’antagonisme [9], la négation absolue (ni actualisation ni potentialisation, ni hétérogénéisation ni homogénéisation mais leur dépassement) deviendra fondatrice de l’état T, du contradictoire, et même motrice de l’énergie psychique. Or, Hegel pense cette négation comme fondement de la conscience et par extension aussi de l’Histoire. Ce n’est que lorsque la Table des déductions de la logique du contradictoire aura révélé la dialectique contradictorielle comme l’orthogenèse de l’Esprit que la dialectique hégélienne pourra être reconnue par l’analyse lupascienne car elle aura (selon nous) toute sa place à l’intérieur de la logique du contradictoire. Si l’on développe les implications de la dialectique contradictorielle, on reconnaît en effet nombre des déductions de la Phénoménologie de l’Esprit.

4) Les critiques les plus véhémentes vinrent de Benjamin Fondane. Elles sont présentées dans un ouvrage paru seulement en 1998 [10]. Si l’existence se définit par les actualisations du dualisme antagoniste et la connaissance par les consciences élémentaires, le monde est à ce point clôturé par le logique que l’affectivité n’y trouve aucune place. Aussi Lupasco avait-il soutenu dans sa thèse de 1935 qu’il n’y a aucune relation logique entre la conscience et l’affectivité, et rejeté l’affectivité dans ce qu’il appelle le mystère [11].

Fondane fit observer que l’hypothèse d’un univers purement logique ne pouvait qu’être fausse car il est impossible dans l’expérience humaine de séparer l’affectivité du logique. Au sein de toute expérience demeure le sentir comme un fait irréductible de la conscience. Prétendre que la connaissance et l’existence sont de nature purement logique ne pouvait être qu’une hypothèse sectorielle sous peine de fermer la recherche sur une relation où le logique et l’affectivité ne seraient pas étrangers l’un à l’autre. Il interpelle Lupasco sur les limites de son rationalisme. L’affectivité, répond Lupasco, est hors du monde qui n’en a pas besoin pour se constituer logiquement ; et la connaissance, dénuée d’affectivité, est suffisante pour rendre compte de l’existence. Fondane refuse de dissocier l’affectivité de l’existence : il y a une relation nécessaire entre la connaissance et le sensible. Lupasco soutient que l’affectivité est une, qu’elle est absolue, et que le logique qui rend compte de toute expérience est relatif, la conscience étant toujours la conscience de quelque chose, d’où un hiatus entre les deux. Fondane s’interroge : pour être encore non résolu, le problème de la conscience éthique peut-il être effacé en rejetant l’affectivité dans ce que Lupasco appelle le mystère ?

L’Histoire transformera la question de Benjamin Fondane en tragédie. Engagé en 1940, blessé, prisonnier, évadé, réfugié, il est dénoncé et arrêté. Sur l’intervention de ses amis, il fut libéré, mais les nazis refusèrent de libérer sa sœur, le mettant en quelque sorte au défi de prouver que l’au-delà d’une existence où seule la force compte soit possible. Mais Benjamin Fondane choisit délibérément d’accompagner sa sœur à Auschwitz. Ce choix a hanté la réflexion de Stéphane Lupasco.

Dans son introduction à l’Essai de Fondane sur Lupasco, Michael Finkenthal [12] relate leurs dernières paroles, lors de leur ultime rencontre en février 1944, publiées dans Les Cahiers du Sud. Prenant congé de Stéphane Lupasco, Fondane lui dit :

« – Ce que nous voulons, voyez-vous, Chestov et moi, au cas où votre théorie serait exacte, c’est aller au-delà même de ce particulier existentiel, de cette diversité contingente du concret, si la contradiction, et votre logique par là-même, les intègrent.
– Mais alors vous ne pouvez que tomber dans l’affectivité pure (…)
– Au-delà même…
– Où donc ?
 
Et, c’est à peu près sur ces mots que nous nous séparâmes. Je ne devais plus le revoir que quelques minutes à la Préfecture de Police.
 
Que voulait-il cet homme ? [13]. »

Lupasco pouvait-il en rester au devenir logique du dualisme antagoniste, à ce positivisme qui pour cesser de n’être qu’un matérialisme physique ne se redoublait que d’un matérialisme biologique ? Pouvait-il se contenter de remettre au mystère la conscience affective et l’éthique ? L’attitude de Fondane n’exigeait-elle pas que la théorie relève le défi d’une éthique qui surpasse le dualisme antagoniste et fasse logiquement place au sentiment ? Lupasco y parvint plus tard avec la découverte de la dialectique contradictorielle de l’énergie psychique qu’il reconnaîtra aussi comme celle de l’Éthique.

“Ni un contraire - ni l’autre”, la négation radicale instaure en plus de l’actualisation, en plus de la potentialisation des contraires et de leur relation d’antagonisme, le contradictoire – l’état T – extérieur à l’existentialité des contraires, et qui les dépasse en les conservant. La langue allemande emploierait peut-être le terme Aufheben. La langue espagnole le terme superar. On devrait proposer un néologisme en français (supérer ?) pour dire la négation autant d’une actualisation que de son actualisation contraire mais qui les convoquerait de façon nécessaire l’une et l’autre (et leurs potentialisations) afin de les métamorphoser en une résultante contradictoire.

Si l’état T abolit logiquement toute connaissance (au sens de Lupasco), nous ne pouvons décider de son statut que s’il se révèle lui-même. La dynamique contradictorielle de Lupasco est-elle le siège d’une révélation de la conscience qui soit différente de ce que permet la connaissance ?

5) En dernière critique, relevons que d’un point de vue logique, Lupasco ne facilite pas la lecture de la Table des déductions lorsqu’il remplace le symbole de la conjonction (• ou ˄) par une implication ⊃, car il introduit alors une possibilité de confusion entre l’implication qui signifie la conjonction logique et le symbole de l’implication positive.

Il utilise en effet le terme implication dans deux sens. Il l’utilise pour dire que l’actualisation de e implique la potentialisation de non-e, et ici le mot implique signifie la conjonction contradictionnelle qui se représente par un point (•) ou par le signe (˄). Mais si un contraire s’actualise, cette actualisation “impliquera” la potentialisation de son contraire selon trois dynamiques différentes qu’il appelle implication positive, implication négative et implication contradictoire. Il l’utilise donc également pour dire l’implication positive. Or, si l’actualisation est une implication positive, la potentialisation sera une implication négative. Dans ce cas, l’implication positive et l’implication négative sont synonymes d’inclusion et d’exclusion, et signifient des contraires et non pas seulement la conjonction contradictionnelle de l’actualisation-potentialisation ; c’est-à-dire le principe d’antagonisme de la logique du contradictoire [14].

On rencontrerait la même difficulté si l’on confondait le symbole (v) qui signifie l’alternative entre les conjonctions contradictionnelles avec le signe de l’implication négative (non-⊃) qui se nommerait mieux par le terme de différenciation ou d’exclusion, car le symbole (v) ne signifie pas que si une conjonction s’actualise, l’autre est potentialisée mais que si l’une s’actualise en potentialisant son contraire, l’inverse ne peut avoir lieu simultanément. Mais, ici, Lupasco prend soin de dissiper cette possible confusion, car il précise que l’on doit distinguer l’implication négative qui est différenciation et la contradiction des contraires [15].

La même difficulté intéresse le terme de conjonction qui signifie la conjonction contradictionnelle d’une part et d’autre part l’implication positive qui se définit par l’homogénisation.

Or les trois conjonctions contradictionnelles ne sont pas des applications d’une conjonction primitive, elles sont données immédiatement par le principe d’antagonisme. L’actualisation, la potentialisation et le contradictoire ne sont pas des statuts de l’énergie, ils sont l’énergie même. L’actualisation de l’homogène est donc homogénéisation, l’actualisation de l’hétérogène est hétérogénéisation parce que l’on ne peut dissocier un statut de l’événement dont il est l’expression.

Enfin, Lupasco assimile la contradiction et le contradictoire, et rétablit un dualisme entre l’actualisation-potentialisation d’un côté, qu’il appelle non-contradiction, et la négation de cette non-contradiction (mi-homogénéisation mi-hétérogénéisation) qu’il appelle contradiction, un dualisme qui referme le contradictoire ouvert par le principe d’antagonisme dans la contradiction avec laquelle il est confondu.

Lorsque Lupasco oppose la contradiction de l’état T et la non-contradiction des actualisations-potentialisations comme des contraires, la non-contradiction inhérente à toute représentation étreint aussitôt la logique du contradictoire dans son étau comme le ferait le principe de complémentarité de Bohr. C’est là que l’on se rend compte de toute la difficulté d’exprimer la logique du contradictoire avec les catégories de la logique de non-contradiction.

Ainsi, dans Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie, on trouve la Table des valeurs suivante [16] :

A = actualisation,

P = potentialisation,

T = contradictoire,

e = l’inclusion ou implication positive pour dire un contraire, non-e = l’exclusion ou l’implication négative pour l’autre contraire.

e / non-e
A / P
T / T
P / A

Puis, une Table double où C est la contradiction, et non-C la non-contradiction, avec seulement A et P [17].

e / non-e C /non-C
A / P P / A
T / T A / P
P / A P / A

A-t-on le droit de dire que si la non-contradiction s’actualise, elle potentialise la contradiction ? Elle potentialise non pas la contradiction mais la non-contradiction antagoniste. Qu’elle puisse potentialiser la contradiction équivaudrait à assimiler la non-contradiction à un contraire (l’homogénéisation), et la contradiction à l’autre contraire (l’hétérogénéisation), et si l’on traite la contradiction et la non-contradiction comme des contraires, il devrait y avoir un état T entre eux par relativisation de l’un par l’autre.

Par contre, Lupasco lie la conjonction contradictionnelle (entre actualisation et potentialisation) (Λ) et la disjonction contradictionnelle (entre les conjonctions contradictionnelles) (V) par le principe d’antagonisme. Il écrit [18] :

Λ V
A P
P A

Et ajoute « Mais on remarquera que Λ et V peuvent n’être ni actuelles ni potentielles l’une par rapport à l’autre et passant nécessairement de A à P et de P à A, le tableau complet sera donc :

Λ V
A P
T T
P A

On peut alors objecter que le principe d’antagonisme s’écrit sous une forme affirmative par la conjonction contradictionnelle (Λ) et sous forme négative par la disjonction contradictionnelle (V) . Or, il faudrait traiter l’affirmation (la conjonction) comme un contraire, et la négation (la disjonction) comme l’autre contraire pour que l’état T soit possible entre eux. Apparaît alors un raisonnement circulaire : la conjonction contradictionnelle exprime le principe d’antagonisme, mais elle est soumise à un principe d’antagonisme qui lui serait extérieur...

Ce n’est pas ainsi que l’on peut dépasser le dualisme de deux énergies antagonistes dont l’interaction expliquerait le développement de l’univers, thèse qui ne dépare pas de nombreuses cosmogonies fondées sur la contradiction de deux principes qui tour à tour s’actualisent de façon dominante en s’impliquant mutuellement.

On peut résumer cette critique en quelques mots : Lupasco propose de réduire l’antagonisme à un équilibre de forces antagonistes que l’on peut se représenter par celui de l’attraction et la répulsion de la physique, couple de force nécessairement équilibré pour que le monde puisse se déployer sans s’abîmer dans une dispersion infinie ou l’inverse se concentrer en un point infini. Il assimile l’état T à la “tension” entre ces deux forces antagonistes qui assurerait la permanence de tout système matériel, et dont les fluctuations peuvent être équilibrées par celles d’autres systèmes sous la directive de l’antagonisme lui-même qui à la différence de la synthèse de Hegel demeure ouvert sur un avenir indéfini. Mais la nature de cet antagonisme demeure mystérieux.

Dans l’appendice théorique de L’Energie et la matière Psychique, Lupasco redit que l’antagonisme croît lorsque les deux termes antagonistes tendent vers l’équilibre. C’est alors, dit-il, que l’antagonisme atteint son intensité maximum.

Comment définir alors le contradictoire ? Lupasco, confronté à cette difficulté, appose deux équations : celle qui symbolise le contradictoire et celle qui symbolise le dualisme logique. Il les considère comme équivalentes. Résumons son argumentation, la relation d’antagonisme (R) peut être quantifiée par un algorithme adéquat qui mesure la “tension” de cette relation : la quantité Q qui conjoint deux termes antagonistes s’actualisant et se potentialisant réciproquement. (Il reprend pour l’illustrer l’image de l’attraction et de la répulsion).

S = f (Q)

La “tension” se juge à la résistance de tout phénomène qui nie l’homogénéisation et l’hétérogénéisation qui le constituent en les empêchant de triompher l’une de l’autre. Néanmoins, la réalité de cette “tension” n’a d’autre définition que celle de l’attraction et de la répulsion données ensemble. La “tension” elle-même contraint les dynamiques antagonistes à se reployer l’une contre l’autre sans perdre leur définition propre.

Les deux dialectiques, l’hétérogénéisation et l’homogénéisation demeurent unies également par le principe d’antagonisme puisque si l’une s’actualise, l’autre se potentialise, et dans ce cas la non-contradiction (non-C) se déploie aux dépens de la contradiction (C), tandis que si elles s’actualisent de façon égale leur contradiction devient maximum.

S = f (C Non-C)

Lupasco conjoint ces deux équations, d’où le résultat :

S = f (Q. C Non-C)

Que veut dire R la relation d’antagonisme “grandeur nouvelle” mesurée par cet algorithme Q d’autant plus intense que les dynamismes contradictoires qui constituent l’antagonisme lui-même s’approchent de l’égalité ?

Peut-on dire que ce que l’on appelle “tension” s’accroisse avec la diminution de l’actualisation d’un côté tandis que de l’autre côté le dynamisme potentialisé se dépotentialise symétriquement et diminue d’intensité au lieu d’augmenter ? De ces deux diminutions qui se compensent par l’augmentation de leurs actualisations antagonistes respectives peut-il résulter une “tension” ?

Cela s’entend comme allant de soi si ces deux dynamismes s’actualisent simultanément à partir d’une même source. La contradiction est alors synonyme de leur équilibre. Et de surcroît on peut tirer de cet antagonisme l’idée que leur deux potentialisations respectives sont connaissances l’une de l’autre, c’est-à-dire des images du réel.

Mais on a envie aussi d’éprouver l’idée que s’affranchissant de leur polarité unidimensionnelle ces deux dynamismes antagonistes perdent ce qui fait qu’ils sont des forces antagonistes, et que leur rapport d’antagonisme devienne vide pour ne pas dire inexistant si l’on se souvient que l’actualisation définit leur temps propre, et leur conjonction leur espace propre [19]. Cette hypothèse suppose que les deux dynamismes antagonistes ne s’affrontent pas en conservant par devant eux leur efficience non-contradictoire dans un état d’équilibre, ni leurs caractères d’homogénéisation et d’hétérogénéisation, mais que ceux-ci se relativisent du fait que l’antagonisme auquel ils sont assujettis les désactualise et les dépotentialise jusqu’à les annuler l’un et l’autre au profit d’une résultante en soi contradictoire, un Tiers inclus, qui selon la logique de non-contradiction est impossible à concevoir, parce qu’il n’existe pas, ce que l’on peut alors confirmer car nul ne peut en effet rien en savoir à partir d’une connaissance déduite d’une logique où seule la contradiction et la non-contradiction sont en compétition.

S’il est possible que les deux dynamismes antagonistes définis comme des contraires soient confrontés dans un état d’antagonisme tel que ni l’un ni l’autre ne l’emporte, et que cet état d’antagonisme soit le lieu de leur contradiction maximum ; s’il est possible que ces deux dynamismes puissent s’actualiser et se potentialiser réciproquement de façon à engendrer deux non-contradictions opposées, comme semble bien le corroborer les expériences de la physique contemporaine, et comme le proposait Aristote lui-même en faisant de la puissance la source du chaos et de la vie, il n’en reste pas moins que l’idée du contradictoire et de l’actualisation-potentialisation suggère aussi que la relativisation mutuelle des deux dynamiques antagonistes libère l’opportunité d’une résultante qui échappe aussi bien à la définition de l’actualisation-potentialisation qu’ à celle du dualisme antagoniste, ce qui implique que la contradiction soit dépassée par un Tiers inclus dont la définition reste cependant à préciser.

Et c’est peut-être cela le principal point d’interrogation de Stéphane Lupasco.

C’est la nature du Tiers inclus, de l’état T, de la résultante en elle-même contradictoire qui fait que nul ne sait ce qui se trouve sous le signe T alors qu’il devrait avoir des caractères tout aussi évidents que ceux de la matière vivante ou de la physique du monde et de leur relation d’antagonisme. Si l’antagonisme est décrit comme la résistance à l’homogénéisation et l’hétérogénéisation qui sont eux des faits dont en connaît la réalité parce qu’on en mesure l’efficacité, comment ce que l’on propose comme contradictoire, précisément la libération de toute contrainte physique ou biologique, comment cette liberté pure résisterait-elle à la nature de quoi que ce soit, comment peut-elle définir la singularité de l’atome, de la molécule ou de toute chose, et leur garantir leur être, comme dit Lupasco, face aux forces de l’univers ou face aux autres entités qui se constitueraient à partir de la mobilisation de ces forces qui luttent pour s’actualiser comme telles ?

Cette question est alors loin d’être résolue car selon une logique où l’antagonisme signifie un rapport de force de l’homogénéisation et de l’hétérogénéisation, on ne peut échapper à cette conséquence qu’il soit maximum si ces dynamismes sont mi-actualisés mi-potentialisés et parfaitement équilibrés.

Mais si on dit qu’elles sont ni actualisées ni potentialisées qu’advient-il ? On quitte la notion d’antagonisme comme rapport de force et d’équilibre symétrique, et on lui préfère celle de ce qui est en soi contradictoire qui n’est plus constitué des contraires (identité et différence ou homogénéisation et hétérogénéisation) mais seulement d’une résultante de nature inconnue.

Le ni-ni indique donc autre chose que l’antagonisme entre forces antagonistes. Il indique le surgissement de la troisième dynamique de l’univers, que Lupasco dit avoir vu se dévoiler sur une page où s’inscrivaient de façon systématique les symboles de la dialectique contradictorielle : une orthodéduction du contradictoire qui procède à partir de lui-même sans rien devoir à la contradiction de l’hétérogénéisation et de l’homogénéisation ! C’est-à-dire indépendamment de la “tension” à laquelle est réduit le Tiers inclus par les limites du dualisme antagoniste.

Alors la dynamique contradictorielle relativise l’antagonisme lui-même. Plus précisément, le principe d’antagonisme s’appliquant à l’antagonisme le fait disparaître par l’émergence d’une dialectique extraordinaire : celle que l’on appelle, faute de mieux, du Tiers inclus, et pour laquelle les notions mêmes de contradiction et de non-contradiction sont abolies.

La logique contradictorielle devra trouver dès lors ses propres catégories pour se faire reconnaître : mais lesquelles ?

Il suffit de consulter la Table des déductions pour se rendre compte que les actualisations-potentialisations de la deuxième colonne de cette Table ne signifient pas l’alternance des phénomènes inscrits dans la première colonne.

La conjonction contradictionnelle entre deux dynamismes, dont l’un est la potentialisation de celui qui s’actualise est un autre événement par rapport à celui que constitue la conjonction de ces deux dynamismes, un “événement d’événement” [20], susceptible d’actualisations-potentialisations de deuxième ordre (ou de se constituer en état T). Mais les événements de deuxième ordre, qui sont ceux de la seconde colonne de la Table des déductions, ne peuvent être confondus avec ceux du premier ordre (la première colonne). Chaque phénomène qui affecte un phénomène précédent est irréductible à celui-ci.

La première colonne de la Table des déductions s’interprète : l’actualisation d’un événement potentialise son contraire et au terme de cette actualisation donne naissance à l’actualisation de ce contraire. La deuxième colonne [21] de la Table des déductions montre que cette conjonction logique est un événement qui s’actualise en tant que tel, potentialisant à son tour son contraire, constituant donc une seconde conjonction logique pour laquelle la première conjonction n’est plus qu’un élément constitutif. La suite de ces éléments de même signe, Lupasco l’appelle une orthodéduction, et si les éléments entre ces conjonctions qui se suivent sont de signe contraires, une paradéduction.

On observera dans cette deuxième colonne qu’une actualisation de l’état T associe à l’état T qu’elle manifeste, une dynamique qui masque le caractère de celui-ci, autrement dit, l’état T se manifeste sous une forme particulière ; ce que Basarab Nicolescu appelle la Réalité. Cette forme se présente comme un dynamisme orienté dans une direction qui est étrangère à celle de l’état T.

Mais on observera aussi que l’état T peut se déployer de façon contradictoire et que cette relation n’est donc pas masquée par une Réalité quelconque.

L’orthodéduction contradictorielle efface la non-contradiction en laquelle elle pourrait s’actualiser par homogénéisation ou hétérogénéisation en même temps que l’antagonisme entre ces deux actualisations-potentialisations. Elle fait apparaître une relativisation qui est le contraire de la “tension”, elle fait apparaître une troisième énergie, qui cette fois n’est plus l’énergie quantique, l’énergie source de l’homogénéisation et de l’hétérogénéisation, mais l’énergie résultant de leur relativisation réciproque, c’est-à-dire un devenir autre que celui de l’univers jusqu’ici reconnu... Sommes-nous sortis du cercle imposé par le dualisme antagoniste ? Certainement pas ! Car tant que nous ne saurons pas dire en quoi consiste cette troisième énergie nous devrons nous contenter de propositions non vérifiables. Cependant l’hypothèse que la dialectique contradictorielle du Tiers inclus soit la dialectique de l’énergie psychique prend corps.

Lupasco a toujours eu l’intuition que l’énergie quantique n’était pas identique à l’énergie psychique. Il les disait analogues et non pas homologues. Cette intuition se trouve vérifiée car on peut déduire l’énergie quantique du dualisme logique, mais l’énergie psychique ne se révèle que lorsque la logique dialectique devient tripolaire et non plus bipolaire. Il ne se trompa donc pas sur ce point. La logique quantique explique la contrariété, l’identité des contraires, la réversibilité des contraires, la différence, l’identité, la naissance de la vie et la mort de l’univers, l’extension et la contraction de l’univers, son équilibre, et l’existence du temps et de l’espace qui donnent à tout fait naturel sa singularité.

Mais le dualisme antagoniste est dépassé par la dialectique qui naît sur la page blanche. Nul doute que celle-ci rende compte de ce que la précédente théorie de la connaissance ne pouvait justifier : la conscience. Nul doute que l’énergie psychique doive se révéler au sein de cette dialectique mais puisque la connaissance et la connaissance de la connaissance pourraient s’expliquer à partir du dualisme antagoniste dès lors que l’on accorderait à l’actualisation et à la potentialisation différents degrés qui permettraient aux potentialisations d’être non pas des connaissances exclusives mais des connaissances relatives les unes aux autres, Lupasco se demande ce que cache la dialectique contradictorielle : la conscience éthique ? Il parvient à montrer que l’affectivité de l’amour s’y love comme il avait observé que l’angoisse se logeait dans la contradiction immobilisée par une actualisation homogénéisante, et disparaissait par la suppression de l’obstacle qui pérennisait la contradiction dans son identité. On peut dire que Lupasco arrive au but. Cependant, la relation de l’affectivité et du logique demeure pour lui celle d’une économie de l’affectivité dont la raison lui échappe et dont la nature reste de l’ordre du mystère.

La solution de Basarab Nicolescu

Basarab Nicolescu a relevé que Lupasco reconduit le dualisme entre contradiction et non-contradiction, comme on vient de le dire, et oblige à confondre l’antagonisme avec la contradiction maximum. Il observe que « la physique des particules confirme pleinement la vision de l’antagonisme du point de vue qualitatif ». Elle confirme que « (...) la contradiction est un principe de concentration et d’intensification de l’énergie... », et que « (...) un système est d’autant plus résistant qu’il est plus difficile à ses forces antagonistes de se libérer de l’équilibre qu’entraîne leur égale intensité... [22] » :

« Le développement de la physique quantique ainsi que la coexistence entre le monde quantique et le monde macrophysique ont conduit sur le plan de la théorie et de l’expérience scientifique au surgissement de couples de contradictoires mutuellement exclusifs (A et non-A) : onde et corpuscule, continuité et discontinuité, séparabilité et non-séparabilité, causalité locale et causalité globale, symétrie et brisure de symétrie, réversibilité et irréversibilité du temps etc.. Le scandale intellectuel provoqué par la mécanique quantique consiste dans le fait que les couples de contradictoires qu’elle a mis en évidence sont effectivement mutuellement contradictoires quand ils sont analysés à travers la grille de lecture de la logique classique [23]. »

D’où la nécessité d’une nouvelle logique qui permette de passer d’un niveau de Réalité à un autre niveau de Réalité.

« Dès la constitution définitive de la mécanique quantique, vers les années trente, les fondateurs de la nouvelle science se sont posé avec acuité le problème d’une nouvelle logique, dite “quantique”. À la suite des travaux de Birkhoff et Van Neumann, toute une floraison de logiques quantiques n’a pas tardé à se manifester. L’ambition de ces nouvelles logiques était de résoudre les paradoxes engendrés par la mécanique quantique et d’essayer dans la mesure du possible, d’arriver à une puissance prédictive plus forte qu’avec la logique classique (...) Ce fut le mérite historique de Lupasco d’avoir montré que la logique du Tiers inclus est une véritable logique formalisable et formalisée, multivalente à trois valeurs (A, non-A et T) et non-contradictoire... [24]. »

Basarab Nicolescu confirme que le dualisme antagoniste est alors adéquat pour rendre compte du nouveau niveau de Réalité de façon non-contradictoire mais avec deux dynamismes au lieu d’un (l’identité et la différence, l’hétérogénéisation et l’homogénéisation au lieu de la seule identité) grâce à la logique du contradictoire. Mais comment mettre en évidence le contradictoire dont procèdent l’hétérogénéisation et l’homogénéisation, comment mettre en évidence la source des deux contraires ?

Basarab Nicolescu répond qu’un niveau de Réalité est saturé par les actualisations-potentialisations de l’homogénéisation et de l’hétérogénéisation, et que le Tiers inclus se projette à un autre niveau de Réalité, où aussitôt il s’actualise par deux actualisations-potentialisations antagonistes de sorte que le contradictoire demeure la source d’une nouvelle actualisation-potentialisation des contraires et d’une nouvelle réalité, mais en restant “secret”, et le dualisme antagoniste est donc capable de rendre compte de tous les niveaux de Réalité.

« La compréhension de l’axiome du Tiers inclus : il existe un troisième terme T qui est à la fois A et non-A s’éclaire complètement lorsque la notion de “niveaux de Réalité” est introduite.
 
Pour obtenir une image claire du sens du Tiers inclus, représentons les trois termes de la nouvelle logique A non-A et T et leurs dynamismes associés par un triangle dont l’un des sommets se situe à un niveau de Réalité et les deux autres sommets à un autre niveau de Réalité. Si l’on reste à un seul niveau de Réalité, toute manifestation apparaît comme une lutte entre deux éléments contradictoires (exemple : onde A et corpuscules non-A). Le troisième dynamisme, celui de l’état T, s’exerce à un autre niveau de réalité, où ce qui apparaît comme désuni (onde et corpuscule) est en fait uni (quanton), et ce qui apparaît contradictoire est perçu comme non-contradictoire... »

Il n’y aurait dès lors aucune évidence du contradictoire au sein d’aucune réalité. Et l’on ne déduirait sa présence que d’une déduction logique.

« (…) C’est la projection de T sur un seul et même niveau de Réalité qui produit l’apparence des couples antagonistes, mutuellement exclusifs (A et non-A). Un seul et même niveau de Réalité ne peut engendrer que des oppositions antagonistes... Un troisième terme, disons T, qui est situé sur le même niveau de Réalité que les opposés A et non-A, ne peut réaliser leur conciliation [25]. »

Ainsi :

« La logique du Tiers inclus est capable de décrire la cohérence entre les niveaux de Réalité par le processus itératif comportant les étapes suivantes : 1. Un couple de contradictoires (A, non-A), situé sur un certain niveau de Réalité, est unifié par un état T situé à un autre niveau de Réalité, immédiatement voisin ; 2. À son tour, cet état T est relié à un couple de contradictoires (A’, non-A’ situé à son propre niveau ; 3. Le couple de contradictoires (A’, non-A’) est, à son tour, unifié par un état T’ situé à un niveau différent de Réalité, immédiatement voisin de celui où se trouve le ternaire (A’, non-A’, T). Le processus itératif se continue à l’infini jusqu’à l’épuisement de tous les niveaux de Réalité, connus ou concevables [26]. »

Qu’entendre donc précisément par niveau de Réalité ?

« Il faut entendre par niveaux de Réalité un ensemble de systèmes invariant à l’action d’un nombre de lois générales : par exemple, les entités quantiques soumises aux lois quantiques, lesquelles sont en rupture radicale avec les lois du monde macrophysique [27]. »

Le Tiers lui-même demeure invisible, puisque la relation de deux principes est suffisante pour rendre compte de toute la Réalité. Mais alors, Nicolescu observe que la dynamique de la logique du contradictoire ne s’arrête pas aux niveaux de Réalité de notre expérience, et qu’elle se poursuit dans une région que l’on pourrait dire ici métaphysique.

« Pour qu’il y ait une unité ouverte, il faut considérer que l’ensemble des niveaux de réalité se prolonge par une zone de non-résistance à nos expériences, représentations, descriptions, images ou formalisations mathématiques. Cette zone de non-résistance correspond, dans notre modèle de Réalité, au “voile” de ce que Bernard d’Espagnat appelle “le réel voilé” et est certainement reliée à l’affectivité lupasciennne [28]. »

Coup de théâtre, si j’ose dire, car le Tiers inclus apparaît comme l’énergie psychique et non plus quantique, et dans des termes qui impliquent l’affectivité ! Mais alors le Tiers inclus ne peut-il se constituer comme une troisième énergie indépendante de toute Réalité et qui se révèle dans la conscience ?

Il reste donc à imaginer le passage de l’antagonisme comme rapport de force, au Tiers inclus comme âme ou sentiment ou conscience éthique.

« Le plus “haut” niveau et le niveau le plus “bas” de l’ensemble des niveaux de Réalité s’unissent à travers une zone de transparence absolue. (...) La non-résistance de cette zone de transparence absolue est due, tout simplement aux limitations de notre corps et de nos organes des sens quels que soient les instruments de mesure qui prolongent ces organes des sens... La zone de non-résistance correspond au sacré, c’est-à-dire à ce qui ne se soumet à aucune rationalisation... [29]. »

Le passage des niveaux de Réalité reconnus par la logique de non-contradiction à l’expérience affective est rapporté au seuil du domaine caractérisé par la résistance, et du domaine caractérisé par la transparence. Il est l’objet de ce que Basarab Nicolescu appelle la transdisciplinarité [30].

On peut conclure que la thèse de la transdisciplinarité réconcilie le dualisme et le Tiers inclus au prix d’un nouvel axiome : les niveaux de Réalité [31].

Nous avons longuement cité les ouvrages de Basarab Nicolescu car s’ils établissent toute la force du principe d’antagonisme sous l’angle du dualisme logique dans le champ de la physique contemporaine, ils montrent aussi que l’une des trois orthodéductions, l’orthodéduction contradictorielle échappe à l’antagonisme pour se définir par elle-même comme une troisième énergie, et que celle-ci n’est pas réductible à la “tension” des deux autres mais au contraire s’oppose à leurs actualisations antagonistes. Basarab Nicolescu saute, si je puis dire, de l’énergie physique à l’énergie psychique en confiant à la dialectique contradictorielle un domaine non résistant et va aussi loin que Lupasco lorsqu’il lui confie la puissance de l’affectivité !

Et dans les dernières pages de Nous, la particule et le monde, il précise : « En utilisant la terminologie de Lupasco, on peut dire que le centre intellectuel représente le dynamisme de l’hétérogénéisation, le centre moteur – le dynamisme de l’homogénéisation, et le centre émotionnel – le dynamisme de l’état T [32]. » Nicolescu comme Lupasco découvre la nature de l’état T : l’affectivité...

Mais encore ?

Une autre solution est de réinterpréter le dualisme antagoniste à partir des énoncés de la page blanche [33]. Le contradictoire y apparaît en effet comme le principe d’une logique dont les polarités dialectiques sont le contradictoire et les contraires. La réalité n’est alors saturée par la non-contradiction que si l’on appelle réalité ce qu’implique la connaissance, mais non le réel où rien ne prouve que le contradictoire n’irrigue pas la connaissance elle-même d’une part d’affectivité. Cette thèse oblige à donner une consistance, une “épaisseur”, une évidence à ce qui constitue le contradictoire au sein de la réalité, sous peine de parler pour ne rien dire ou d’énoncer une proposition gratuite. La confusion entre contradiction (d’antagonisme) et ce qui est en soi contradictoire doit alors être levée. N’est-elle pas due au fait que le contradictoire n’a toujours pas d’évidence, qu’il n’est toujours pas appréhendé de façon concrète ou autrement que par une représentation nécessairement non-contradictoire ?

*

Pour répondre à cet article (Journal – juin 2011)

Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "La Logique dynamique du contradictoire", La page blanche, 2011, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 18 novembre 2018).

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Notes

[1] Dans Logique et contradiction (1947), Lupasco résumait les conclusions des données de la Physique quantique de la façon suivante : la structure cachée de la donnée logique ne s’avère être autre que l’expérience ; or, par l’expérience le contradictoire se révèle le fondement de l’entendement en tant que purement logique.

[2] Voir la note de la page 26 de Stéphane Lupasco, Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie, op. cit.

[3] « Ainsi il y a trois causes, trois principes : deux constituent un couple de contraires, dont l’un est définition et forme et l’autre privation ; le troisième principe est la matière. » Aristote, Métaphysique, Λ 2, 1069 b 34 (trad. Tricot, Vrin).

[4] Agamben, La communauté qui vient, Théorie de la singularité quelconque, La librairie du XX° siècle, Seuil, Paris, 1990 et La puissance de la pensée, Bibliothèque Rivages, Paris, 2006.

[5] Bachelard Gaston, La Philosophie du non, 8° éd. PUF, Paris, 1981, p. 136.

[6] Ibid., p. 137.

[7] Ibid., p. 237.

[8] Ibid.

[9] Lupasco, Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie, op. cit.

[10] Fondane Benjamin, L’Être et la connaissance : Essai sur Lupasco. (Préfacé par Michael Finkenthal), Paris-Méditerranée, Paris, 1998.

[11] Lupasco, Du devenir logique et de l’affectivité, vol. 2. “Essai d’une nouvelle théorie de la connaissance”, op. cit.

[12] Lupasco, “Benjamin Fondane, le philosophe et l’ami”, Cahiers du Sud, n° 282, Marseille, 1947 ; Rééd. Benjamin Fondane, n° 2-3, Non-Lieu, Paris, 1978. Quelques jours avant son arrestation, Fondane demanda à Stéphane Lupasco qu’il rencontre Robert Lacoste et Robert Monod : Lacoste « un des principaux chefs de la Résistance ». (Cf. Basarab Nicolescu, Qu’est-ce que la réalité ? Réflexions autour de l’œuvre de Stéphane Lupasco, Éditions Liber, Montréal, 2009) ; Monod, Directeur du service sanitaire FFI pour le département de la Seine et Oise, père de Claude Monod, médecin chef des FFI de Bourgogne et de Franche-Comté (Cf. Claude Monod, La région D. Rapport d’activité des Maquis de Bourgogne-Franche-Comté (mai-septembre 1944), AIOU, 1993).

[13] Fondane Benjamin, L’Être et la connaissance : Essai sur Lupasco, op. cit., p. 7.

[14] La conjonction de la logique classique est remplacée par la conjonction contradictionnelle ou implication positive, définie comme homogénéisation. La disjonction classique est remplacée par une disjonction contradictionnelle, ou implication négative et définie comme hétérogénéisation. La contradiction est remplacée par une conjonction-disjonction contradictionnelle ou “contradictoire”. Lupasco appelle ces trois implications “conjonctions contradictionnelles de base”.

[15] Cf. la note p. 68 de Lupasco, Le Principe d’antagonisme et la logique de l’énergie, op. cit. « Il ne faudrait pas confondre cette implication négative ou exclusive, qui caractérise les éléments divers, apparemment sans lien, non liés, et qui est la contradictoire de l’implication positive, avec l’exclusion de deux éléments, dont l’un est l’antagoniste de l’autre, qui doivent se ramener aux contradictoires (e) et (non-e) : cette exclusion-ci est la relation même de contradiction. »

[16] Ibid., p. 11.

[17] Ibid., p. 14.

[18] Ibid., p. 119.

[19] Comme le note Basarab Nicolescu « Le fameux état T ( = “T” du “Tiers inclus”) fait son apparition à la page 10 du Principe d’antagonisme. Il est défini comme un état “ni actuel ni potentiel” ». Cf. Stéphane Lupasco, L’homme et l’œuvre, (sous la direction de Horia Badescu et Basarab Nicolescu), Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires, CIRET, n° 13, 1998, et Éditions du Rocher, Monaco, 1999, p. 116 .

[20] Un événement d’événement que l’on peut se représenter dans la deuxième colonne de la Table des déductions (un événement d’événement d’événement dans la troisième colonne, et ainsi de suite). On peut observer ces événements d’événements sur la Table des déductions de la logique du contradictoire mais ils ne sautent pas aux yeux : il faut préciser que dans la suite logique (une implication qui s’actualise implique une implication qui se potentialise) le premier événement est constitué par le premier et le troisième terme de la formule, et que le terme médian “implique” signifie que ce premier événement s’actualise comme événement d’événement qui constitue le devenir du premier. Cette actualisation peut être positive ou négative ou contradictoire. Par exemple, un mouvement qui est une actualisation potentialisant le repos peut s’actualiser de deux façons antagonistes : l’accélération ou la décélération qui imposent un devenir particulier au mouvement ; ou encore un être vivant peut croître ou se multiplier ou croître et se multiplier, si les deux actualisations antagonistes sont disjointes chacune dans un domaine particulier.

[21] Il est peut-être utile de préciser que la deuxième colonne signifie les termes médians entre l’implication qui s’actualise et l’implication qui se potentialise et qui, elles, constituent l’élément ou l’événement de base.

[22] Basarab Nicolescu, Nous, la particule et le monde, éd. Le Mail, 1985, pp. 205-206.

[23] Basarab Nicolescu, “Le tiers inclus de la physique à l’ontologie”, Stéphane Lupasco, L’homme et l’œuvre, op. cit., p. 127.

[24] Ibid., p. 128.

[25] Ibid., p. 129.

[26] Ibid., p. 133.

[27] Ibid., p. 126.

[28] Ibid., p. 136.

[29] Ibid., p. 137.

[30] Pour avoir libéré les artistes, les chercheurs ou encore ceux dont toute action relève directement de l’Ethique, des raisonnements ou des intuitions purement intellectuelles que privilégie une logique de l’homogénéisation ou de l’hétéorogénéisation (scientifique ou religieuse), la transdisciplinarité a connu un développement spectaculaire aux frontières de la science traditionnelle, en particulier dans les pays en voie de développement où la conscience éthique (la relation directe d’une implication contradictoire à une implication contradictoire) continue d’irriguer la recherche expérimentale.

[31] Basarab Nicolescu, « Le Tiers inclus. De la physique quantique à l’ontologie », Stéphane Lupasco, L’homme et l’œuvre, op. cit., pp. 113-144. Lupasco était sans doute arrêté par ce point aveugle entre le dualisme et le Tiers inclus car, selon le témoignage de B. Nicolescu, il accueillit sa proposition par une “explosion de joie”. Ibid., p. 125.

[32] Op. cit., p. 214.

[33] Cf. Temple Dominique, « Le principe d’antagonisme », dans Stéphane Lupasco, L’homme et l’œuvre, op. cit., pp. 237-252.