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La page blanche

2. La Logique dynamique du contradictoire

Dominique TEMPLE | 2011

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Nous en arrivons ainsi à la question clef de la Logique du contradictoire : l’énergie source qui serait capable de s’actualiser en deux systémogenèses antagonistes serait-elle aussi capable de se produire elle-même en une troisième systémogenèse ?

Le devenir logique serait dès lors constitué de trois dynamismes dialectiques, l’un d’actualisation hétérogénéisante, le devenir biologique qui se déploierait au détriment du contradictoire, l’autre le devenir physique qui obéirait à une logique inverse d’actualisation homogénéisante, et le troisième du contradictoire que dans une intuition prémonitoire Stéphane Lupasco annonçait dès ses premières thèses comme l’énergie psychique [1]. Il remarquait que l’énergie psychique si elle est capable d’opérer deux expériences antithétiques équivalentes, chacune non-contradictoire mais antagoniste de l’autre, devait être en elle-même contradictoire. Il se prononce cependant prudemment pour une analogie entre l’énergie contradictoire au niveau quantique – l’énergie source – et l’énergie psychique, car à cette époque rien ne prouve que la forme élémentaire de l’énergie psychique soit celle des événements quantiques. Néanmoins, il était convaincu que la science établirait bientôt la relation entre le quantique des physiciens et le psychique des biologistes.

Pour formaliser la logique du contradictoire, Lupasco substitue aux termes d’hétérogène et homogène de purs symboles, à l’homogénéisation une implication positive, à l’hétérogénéisation une implication négative, et à l’état T une implication contradictoire : il ajoute en effet à l’actualisation et la potentialisation l’implication contradictoire T. Les deux implications contradictoires ⊃ T et non-⊃ T peuvent être ramenées à l’expression “implication contradictoire” [2]. Enfin, les conjonctions contradictionnelles (•) sont désormais séparées par les disjonctions contradictionnelles (v).

Il écrit sur une page blanche les trois conjonctions contradictionnelles sans connotation physique de façon à les soumettre au principe d’antagonisme. Il s’ensuit une Table de déductions. Stéphane Lupasco a raconté qu’il s’attendait à voir se dessiner sur la page blanche deux grandes systémogenèses ou orthodialectiques réunies entre elles par des points de conjonction contradictoires, mais qu’il vit apparaître trois systémogenèses ou orthodialectiques, et entre elles six paradialectiques. Il fut alors fasciné, dit-il, par l’apparition d’une polarité dynamique totalement imprévue : l’implication contradictoire de l’implication contradictoire conjointe contradictoirement à l’implication contradictoire d’une implication contradictoire, etc. ; c’est-à-dire une polarité dialectique nouvelle qu’il va appeler contradictorielle ou encore dialectique du Tiers inclus.

Ce n’est pas Lupasco qui a inventé la logique dynamique du contradictoire, c’est la page blanche !

Figure 3
Figure 3

Lupasco retrouve alors la philosophie la plus célèbre : trois sont les principes, montrait Aristote qui faisait droit au dynamisme qui tend vers le chaos, à celui qui tend vers l’organisation et à celui qui se déploie dans la puissance.

Dans son commentaire du Traité de l’âme, Giorgio Agamben [3] explicite le devenir de ce troisième dynamisme comme une sorte de retrait vis-à-vis de l’actualisation dans la direction de l’homogénéisation ou la direction de l’hétérogénéisation, retrait qui permet à la puissance de se déployer comme puissance d’elle-même. Il rappelle que cette dynamique de la puissance était dite par Aristote celle de l’intellect agent (en termes actuels l’énergie psychique).

Ce qu’ajoute la Logique du contradictoire c’est que l’énergie contradictoire peut résulter de la relativisation des deux énergies à polarité non-contradictoire, ou encore que l’énergie psychique peut naître de la relativisation de l’homogénéisation et de l’hétérogénéisation.

Les critiques

1) Une première critique vint des physiciens qui étudient les phénomènes observables ou mesurables c’est-à-dire polarisés par la non-contradiction provoquée par leur expérience et qui excluent de leur champ d’investigation ce qui est en soi contradictoire ou indéterminé, c’est-à-dire hors d’atteinte de toute représentation. Les physiciens s’intéressent non pas à ce que l’expérience supprime mais à ce qu’elle révèle, au phénomène physique qu’elle produit. Ils peuvent se contenter du principe de complémentarité  (lire la définition) de Bohr. Les interprétations de la Mécanique ondulatoire et de la Mécanique classique donnent l’une et l’autre une vision aussi complète que possible de la réalité, et qui dit représentation dit aussi principe de non-contradiction. Nous avons entendu M. Costa de Beauregard dans un colloque sur les travaux de Lupasco dire qu’il n’avait pas pris la peine de les lire car, selon lui, il n’était pas possible de parler de connaissance à propos de ce qui n’a pas de réalité. Or l’état T, dans son acception lupascienne, n’a pas de réalité physique. Pour autant, ces physiciens ne refusent pas aux mystiques ou aux métaphysiciens de s’inquiéter des domaines qui ne sont pas de leur compétence ! Mais on abandonnerait alors la science.

2) Une autre critique vint de la Philosophie. Gaston Bachelard s’inquiéta de ce que l’on soutienne que l’on puisse “intégrer le principe de contradiction dans le savoir” [4]. Pour Bachelard, la contradiction est toujours un point précis et ce qui est contradictoire en soi n’a pas de consistance, et il prétend que la complémentarité de systèmes antagonistes est la réalité : « Une philosophie du non qui ne vise qu’à des systèmes juxtaposés, qu’à des systèmes qui se mettent sur un point précis en rapport de complémentarité, a soin d’abord de ne jamais nier deux choses à la fois » [5]. Bachelard affirmait que la représentation correspond nécessairement à une réalité sans contradiction, qu’une représentation peut seulement être différente d’une autre ou encore en “englober” d’autres selon une vision “kaléidoscopique de la réalité”. Pour lui, « La négation doit permettre une généralisation dialectique. La généralisation par le non doit inclure ce qu’elle nie » [6]. La négation par exemple des images de lieu et de mouvement dans l’atome de Bohr permet de construire un objet privé d’images, un sur-objet qui est l’“atome” de la physique quantique. Toutes les idées non-contradictoires que le non récuse sont néanmoins nécessaires. La raison est fondée par cette nécessité et Bachelard de dire :

« L’arithmétique n’est pas fondée sur la raison. C’est la doctrine de la raison qui est fondée sur l’arithmétique élémentaire. Avant de savoir compter, je ne savais guère ce qu’était la raison » [7].

Il se refusait ainsi à cautionner le saut du quantique au psychique.

3) Mais la difficulté, qui peut-être hantait le plus Lupasco, vient de la thèse de Hegel selon laquelle la contradiction signifie la transformation d’un contraire en son contraire et son dépassement. Sur ce point, Lupasco était d’accord avec Bachelard pour estimer qu’une dialectique n’ayant qu’une polarité dominante n’explique pas pourquoi la Physique observe que la nature est polarisée de façon au moins bivalente. Si l’on postule deux dynamismes antagonistes polarisés chacun exclusivement de façon non-contradictoire (l’hétérogénéisation et l’homogénéisation), l’un virtualisant l’autre, il devient impossible d’atteindre le stade suprême de la dialectique hégélienne. S’il y a deux devenirs logiques qui s’affrontent, ils ne peuvent se résorber dans un troisième qui en serait le dépassement. Lupasco s’en remettait à la Physique pour soutenir que la négation ne peut être dissociée de l’affirmation des contraires : non-e n’est pas seulement la négation de e mais l’affirmation de son contraire, l’hétérogène face à l’homogène par exemple. La négation se confond avec l’antagonisme. Lorsque Lupasco emploie la négation au sens classique du terme, c’est pour dire une négation inerte (l’inhibition, la crise) ou la négation simultanée des contraires, et donc également de toute affirmation, le rien.

Tant que le surrationalisme de Bachelard et de Lupasco se limitait à l’expérience scientifique appréhendée par la logique classique, leur critique semblait juste : la Physique offre le spectacle d’un univers dont les possibilités d’expression sont multiples, une arborescence complexe fort éloignée d’une seule dialectique. Mais que faire de la négation dialectique ? Par ailleurs se représenter la dialectique de Hegel comme une dynamique polarisée par une homogénéisation dominante répond à un angle de vue qui révèle davantage la non-contradiction de la perspective que celle que l’on présume dans la dialectique hégélienne. À partir du dualisme antagoniste, il est presque obligatoire de dénaturer la dialectique hégélienne puisque selon Hegel celle-ci requiert trois moments et non deux, la “synthèse” ne pouvant se réduire à l’un ou l’autre des deux autres.

Dans “Le principe d’antagonisme” [8], la négation absolue (ni actualisation ni potentialisation, ni hétérogénéisation ni homogénéisation mais leur dépassement) deviendra fondatrice de l’état T, du contradictoire, et même motrice de l’énergie psychique. Or, Hegel pense cette négation comme fondement de la conscience et par extension aussi de l’Histoire. Ce n’est que lorsque la Table des déductions de la logique du contradictoire aura révélé la dialectique contradictorielle comme l’orthogenèse de l’Esprit que la dialectique hégélienne pourra être reconnue par l’analyse lupascienne car elle aura (selon nous) toute sa place à l’intérieur de la logique du contradictoire. Si l’on développe les implications de la dialectique contradictorielle, on reconnaît en effet nombre des déductions de la Phénoménologie de l’esprit.

4) Les critiques les plus véhémentes vinrent de Benjamin Fondane. Elles sont présentées dans une œuvre parue seulement en 1998 [9]. Si l’existence se définit par les actualisations du dualisme antagoniste et la connaissance par les consciences élémentaires, le monde est à ce point clôturé par le logique que l’affectivité n’y trouve aucune place. Aussi Lupasco avait-il soutenu dans sa thèse de 1935 qu’il n’y a aucune relation logique entre la conscience et l’affectivité et rejeté l’affectivité dans ce qu’il appelle le mystère [10]. Fondane fit observer que l’hypothèse d’un univers purement logique ne pouvait qu’être fausse car il est impossible dans l’expérience humaine de séparer l’affectivité du logique [11]. Au sein de toute expérience demeure le sentir comme un fait irréductible de la conscience. Prétendre que la connaissance et l’existence sont de nature purement logique ne pouvait être qu’une hypothèse sectorielle sous peine de fermer la recherche sur une relation où le logique et l’affectivité ne seraient pas étrangers l’un à l’autre. Il interpelle Lupasco sur les limites de son rationalisme. L’affectivité, répond Lupasco, est hors du monde qui n’en a pas besoin pour se constituer logiquement et la connaissance, dénuée d’affectivité, est suffisante pour rendre compte de l’existence. Fondane refuse de dissocier l’affectivité de l’existence : il y a une relation nécessaire entre la connaissance et le sensible. Lupasco soutient que l’affectivité est une, qu’elle est absolue, et que le logique qui rend compte de toute expérience est relatif, la conscience étant toujours la conscience de quelque chose, d’où un hiatus entre les deux. Fondane s’interroge : pour être encore non résolu, le problème de la conscience éthique peut-il être effacé en rejetant l’affectivité dans ce que Lupasco appelle le mystère ?

L’Histoire transformera la question de Benjamin Fondane en tragédie. Engagé en 1940, blessé, prisonnier, évadé, réfugié, il est dénoncé et arrêté. Sur l’intervention de ses amis, il fut libéré, mais les nazis refusèrent de libérer sa sœur, le mettant en quelque sorte au défi de prouver que l’au-delà d’une existence où seule la force compte soit possible. Mais Benjamin Fondane choisit délibérément d’accompagner sa sœur à Auschwitz. Ce choix a hanté la réflexion de Stéphane Lupasco. Dans son introduction à l’Essai de Fondane sur Lupasco, Michael Finkenthal [12] relate leurs dernières paroles, lors de leur ultime rencontre en février 1944, publiées dans Les Cahiers du Sud. Prenant congé de Stéphane Lupasco, Fondane lui dit :

« - Ce que nous voulons, voyez-vous, Chestov et moi, au cas où votre théorie serait exacte, c’est aller au-delà même de ce particulier existentiel, de cette diversité contingente du concret, si la contradiction, et votre logique par là-même, les intègrent
- Mais alors vous ne pouvez que tomber dans l’affectivité pure (…)
- Au-delà même…
- Où donc ?
 
Et, c’est à peu près sur ces mots que nous nous séparâmes. Je ne devais plus le revoir que quelques minutes à la Préfecture de Police.
Que voulait-il cet homme ? » [13].

Lupasco pouvait-il en rester au devenir logique du dualisme antagoniste, à ce positivisme qui pour cesser de n’être qu’un matérialisme physique ne se redoublait que d’un matérialisme biologique ? Pouvait-il se contenter de remettre au mystère la conscience affective et l’éthique ? L’attitude de Fondane n’exigeait-elle pas que la théorie relève le défi d’une éthique qui surpasse le dualisme antagoniste et fasse logiquement place au sentiment ? Lupasco y parvint plus tard avec la découverte de la dialectique contradictorielle de l’énergie psychique qu’il reconnaîtra aussi comme celle de l’Éthique.

“Ni un contraire - ni l’autre”, la négation radicale instaure en plus de l’actualisation, en plus de la potentialisation des contraires et de leur relation d’antagonisme, le contradictoire – l’état T – extérieur à l’existentialité des contraires et qui les dépasse en les conservant. La langue allemande emploierait peut-être le terme Aufheben. La langue espagnole le terme superar. On devrait proposer un néologisme en français (supérer ?) pour dire la négation autant d’une actualisation que de son actualisation contraire mais qui les convoquerait de façon nécessaire l’une et l’autre (et leurs potentialisations) afin de les métamorphoser en une résultante contradictoire.

Si l’état T abolit logiquement toute connaissance (au sens de Lupasco), ce n’est pas pour autant qu’il disparaît, mais nous ne pouvons décider de son statut que s’il se révèle lui-même. La dynamique contradictorielle de Lupasco est-elle le siège d’une révélation de la conscience qui soit différente de ce que permet la connaissance ?

5) D’un point de vue logique, Lupasco ne facilite pas la lecture de la Table des déductions lorsqu’il remplace le symbole de la conjonction contradictionnelle (•) par une implication, car il introduit alors une possibilité de confusion entre cette implication neutre et le symbole de l’implication positive (⊃) qui se nommerait mieux par le terme d’inclusion. Il utilise en effet le terme implication dans deux sens. Il l’utilise pour dire que l’actualisation de e implique la potentialisation de non-e, et ici le mot implique signifie la conjonction contradictionnelle qui se représente par un point (•) Il l’utilise également pour dire que si un contraire s’actualise, cette actualisation “impliquera” la potentialisation de son contraire selon trois possibilités en fonction des disjonctions contradictionnelles. Or, si l’actualisation est une implication positive, la potentialisation sera une implication négative. Dans ce cas, l’implication positive et l’implication négative sont synonymes d’inclusion et d’exclusion et signifient des contraires, et pas seulement la conjonction de contradiction de l’actualisation-potentialisation.

On rencontrerait la même difficulté si l’on confondait le symbole (v) qui signifie l’alternative entre les conjonctions contradictionnelles avec le signe de l’implication négative (non-⊃) qui se nommerait mieux par le terme de différenciation ou d’exclusion, car le symbole (v) ne signifie pas que si une conjonction s’actualise, l’autre est potentialisée : si e s’actualise en potentialisant son contraire non-e, alors l’inverse ne peut avoir lieu simultanément. Mais, ici, Lupasco prend soin de dissiper cette possible confusion, car il précise que l’on doit distinguer l’implication négative qui est différenciation et la contradiction des contraires [14]. L’actualisation, la potentialisation et le contradictoire ne sont pas des statuts de l’énergie, ils sont l’énergie même. L’actualisation de l’homogène est donc homogénéisation, l’actualisation de l’hétérogène est hétérogénéisation parce que l’on ne peut dissocier un statut de l’événement dont il est l’expression. Mais alors comment soutenir qu’un phénomène ainsi défini comme une conjonction contradictionnelle ne puisse exister s’il n’est entravé par un phénomène antithétique qui est aussi une conjonction contradictionnelle, et conclure que ces deux phénomènes s’actualisent en se potentialisant comme s’ils n’étaient à leur tour qu’une conjonction contradictionnelle ?

Comment Lupasco résout-il cette difficulté ? À peine a-t-il énoncé le Postulat fondamental de la logique du contradictoire, qu’il soutient :

« … qu’une énergie, un dynamisme quelconque étant de par sa nature même un passage d’un état potentiel à un état actuel et inversement – sans quoi il n’y a pas d’énergie, de dynamisme possible, du moins perceptible et concevable – implique une deuxième énergie, un deuxième dynamisme antagoniste, qui le maintienne dans l’état potentiel, par son actualisation, et lui permette de s’actualiser, à son tour par sa potentialisation » [15].

On revient ici au dualisme de deux énergies antagonistes dont l’interaction expliquerait la stabilité de l’univers, thèse qui ne dépare pas de nombreuses cosmogonies fondées sur la contradiction de deux principes qui tour à tour s’actualisent de façon dominante [16].

Comment concilier le dualisme des contraires et le Tiers inclus ? Lupasco tente d’assimiler la contradiction et le contradictoire. Il rétablit un dualisme entre l’actualisation-potentialisation d’un côté, qu’il appelle non-contradiction, et la négation radicale (ni homogénéisation-ni hétérogénéisation) qui ouvre un espace au contradictoire avec lequel la contradiction est confondue.

Ainsi dans Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie, on trouve la Table des valeurs suivante [17]

A = actualisation,

P = potentialisation,

T = contradictoire,

e = l’inclusion ou implication positive pour dire un contraire, non-e = l’exclusion ou l’implication négative pour l’autre contraire :

e / non-e
A / P
T / T
P / A

Puis, une Table double où C est la contradiction, et non-C la non-contradiction, avec seulement A et P [18].

e / non-e C /non-C
A / P P / A
T / T A / P
P / A P / A

A-t-on le droit de dire que si la non-contradiction s’actualise, elle potentialise la contradiction ? Elle potentialise non pas la contradiction mais la non-contradiction antagoniste. Qu’elle puisse potentialiser la contradiction équivaudrait à assimiler la non-contradiction à un contraire (l’homogénéisation), et la contradiction à l’autre contraire (l’hétérogénéisation), et si l’on traite la contradiction et la non-contradiction comme des contraires, il devrait y avoir un état T entre eux par relativisation de l’un par l’autre. Ne vaudrait-il pas mieux traiter la contradiction et la non-contradiction comme affirmation et négation, et non pas comme des contraires ?

Par contre, Lupasco lie la conjonction contradictionnelle (entre actualisation et potentialisation) (Λ) et la disjonction contradictionnelle (entre les conjonctions contradictionnelles) (V) par le principe d’antagonisme. Il écrit :

Λ V
A P
P A

Et ajoute « Mais on remarquera que Λ et V peuvent n’être ni actuelles ni potentielles l’une par rapport à l’autre et passant nécessairement de A à P et de P à A, le tableau complet sera donc :

Λ V
A P
T T
P A

On peut alors objecter que le principe d’antagonisme s’écrit sous une forme affirmative par la conjonction contradictionnelle (V) et sous forme négative par la disjonction contradictionnelle (Λ). Il faudrait traiter l’affirmation (la conjonction) comme un contraire, et la négation (la disjonction) comme l’autre contraire pour que l’état T soit possible. Apparaît alors un raisonnement circulaire : la conjonction contradictionnelle exprime le principe d’antagonisme, mais elle est ici soumise à un principe d’antagonisme extérieur. Ici, ne faut-il pas dire que la conjonction et la disjonction sont l’expression affirmative et négative du principe d’antagonisme ?

7) Enfin Lupasco dit que la conjonction contradictionnelle exprime la contradiction, et la disjonction contradictionnelle la non-contradiction, ce qui rend ses deux proposition précédentes contradictoires puisque pour l’une il exclut l’état T et pour l’autre le revendique.

Lorsque Lupasco oppose la contradiction de l’état T et la non-contradiction des actualisations-potentialisations comme des contraires, il réduit la contradiction et la non-contradiction à un antagonisme et dès lors il n’est plus dans la logique du contradictoire mais dans sa représentation. La non-contradiction inhérente à toute représentation étreint aussitôt la logique du contradictoire dans son étau. Il respecte en effet le principe de complémentarité de Bohr.

C’est dès l’énoncé du Principe d’antagonisme que Lupasco introduit ce paradoxe : il soutient qu’une conjonction contradictionnelle ne peut se déployer indéfiniment et qu’elle rencontre nécessairement une dynamique inverse. Il rétablit avec ce postulat le dualisme entre deux conjonctions contradictionnelles et interprète le fait qu’un dynamisme soit arrêté par un autre comme une potentialisation du premier dynamisme par le second :

« Sans un barrage, qui ne peut être lui-même qu’une deuxième énergie antagoniste – afin qu’il puisse passer de l’état actuel à l’état potentiel, et offrir ainsi la possibilité à l’énergie dont il constitue précisément le barrage de passer de l’état potentiel à l’état actuel – sans un barrage, qui ne peut être lui-même qu’une deuxième énergie antagoniste, toute énergie se consume, se décharge, s’actualise complètement et définitivement, et se vide rigoureusement de tout dynamisme, au fond, de toute existence. Logiquement une énergie négative doit être structuralement associée à toute énergie » [19].

On retrouve ainsi le sens classique du mot potentiel.

Lorsqu’il conclut ce paragraphe en disant qu’entre ces deux dynamismes peut naître un état T car chacun d’eux en passant de l’état potentiel à l’état actuel traverserait un état contradictoire, le paradoxe est total. La conjonction contradictionnelle entre deux dynamismes, qui sont d’après le Postulat fondamental chacun une conjonction contradictionnelle, est en effet un autre événement par rapport à celui que constitue chacun des deux dynamismes initiaux, un “événement d’événement” [20], susceptible d’actualisations-potentialisations de deuxième ordre (ou de se constituer en un second état T). Mais les événements de deuxième ordre, qui sont ceux de la seconde colonne de la Table des déductions, ne peuvent être confondus avec ceux du premier ordre (la première colonne).

La solution de Basarab Nicolescu

Basarab Nicolescu note que Lupasco reconduit le dualisme entre contradiction et non-contradiction, comme on vient de le dire :

« Paradoxalement, la contradiction et la non-contradiction se soumettent aux normes de la logique classique : l’actualisation de la contradiction implique la potentialisation de la non-contradiction et l’actualisation de la non-contradiction implique la potentialisation de la contradiction. Il n’y a pas d’état ni actuel ni potentiel de la contradiction et de la non-contradiction » [21].

Ayant observé que l’énoncé du principe d’antagonisme entre la contradiction et la non-contradiction ne permet pas de concilier le dualisme antagoniste et le Tiers inclus, il propose une solution ingénieuse : le dualisme antagoniste serait souverain pour un niveau de réalité. Autrement dit, les interactions qui engendrent homogénéisation et hétérogénéisation satureraient l’existence à leur niveau. Il n’y aurait dès lors aucune évidence possible du contradictoire au sein de cette réalité et il faudrait situer le contradictoire à un autre niveau  (lire la définition) . Or, à cet autre niveau, le contradictoire peut devenir la source d’une nouvelle actualisation des contraires et disparaître à son tour au bénéfice d’une nouvelle réalité. Le saut d’un niveau de réalité à un autre niveau de réalité est l’objet de ce qu’il appelle la transdisciplinarité. On peut dire aussi que l’énergie psychique se réfugie dans la transdisciplinarité. La thèse de la transdisciplinarité réconcilie le dualisme et le Tiers inclus mais au prix d’un nouvel axiome : les niveaux de réalité [22].

Une autre solution est de réinterpréter le dualisme antagoniste à partir des énoncés de la page blanche [23]. Le contradictoire y apparaît en effet comme le principe d’une logique dont les polarités dialectiques sont le contradictoire et les contraires. La réalité n’est alors saturée par la non-contradiction que si l’on appelle réalité ce qu’implique la connaissance mais non le réel où rien ne prouve que le contradictoire n’irrigue pas tout quantum logique. Cette thèse oblige à donner une consistance, une “épaisseur”, une évidence à ce qui constitue le contradictoire au sein de la réalité, sous peine de parler pour ne rien dire ou d’énoncer une proposition gratuite. La confusion entre contradiction (d’antagonisme) et ce qui est en soi contradictoire doit alors être levée. Ne serait-elle pas due au fait que le contradictoire n’a toujours pas d’évidence, qu’il n’est toujours pas appréhendé de façon concrète ou autrement que par une représentation nécessairement non-contradictoire ?

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Pour répondre à cet article (Journal – juin 2011)

Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "La Logique dynamique du contradictoire", La page blanche, 2011, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 28 avril 2017).

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Notes

[1] Dans Logique et contradiction (1947) Lupasco résumait les conclusions des données de la Physique quantique de la façon suivante :

1) La structure cachée de la donnée logique ne s’avère être autre que l’expérience,

2) or, par l’expérience le contradictoire se révèle le fondement de l’entendement en tant que purement logique.

Cf. LUPASCO, S. Logique et contradiction. Paris : PUF, 1947.

[2] Voir la note de la page 26 de Stéphane LUPASCO Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie. Paris : Hermann, 1951 ; 2de éd. Monaco : éditions du Rocher, Coll. L’esprit et la matière, 1987.

[3] AGAMBEN, G. La potenza del pensiero. Neri Pozza Editore, Vicenza, 2005 ; Trad. fr. : “La puissance de la pensée” dans le recueil d’Essais et Conférences de même titre. Paris : Bibliothèque Rivages, 2006.

[4] BACHELARD, Gaston. La Philosophie du non. Paris : PUF 8e édition, 1981, p. 136.

[5] Ibid., p. 137.

[6] Ibid., p. 237.

[7] Ibid.

[8] LUPASCO, Stéphane. Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie. Paris : Hermann, 1951. Réed. Monaco : éditions du Rocher, Coll. L’esprit et la matière, 1987.

[9] FONDANE, Benjamin. L’Être et la connaissance : Essai sur Lupasco. (Préfacé par Michael Finkenthal), Paris : Paris-Méditerranée, 1998.

[10] LUPASCO, Stéphane. Du devenir logique et de l’affectivité. Vol. 2. Essai d’une nouvelle théorie de la connaissance. Paris : J. Vrin, 1935 ; 2de éd. 1973.

[11] Lupasco faisait de l’affectivité l’être mais qui relèverait du Mystère.

[12] LUPASCO, Stéphane. “Benjamin Fondane, le philosophe et l’ami”. In Cahiers du Sud, n° 282, Marseille, 1947 ; Réédition Benjamin Fondane, n° 2-3, Paris : Non-Lieu, 1978. Quelques jours avant son arrestation, Fondane demanda à Stéphane Lupasco de rencontrer Robert Lacoste et Robert Monod. Lacoste « un des principaux chefs de la Résistance » (Cf. Basarab NICOLESCU Qu’est-ce que la réalité ? Réflexions autour de l’œuvre de Stéphane Lupasco. Montréal : Éditions Liber, 2009). Monod, Directeur du service sanitaire FFI pour le département de la Seine et Oise, père de Claude Monod médecin chef des FFI de Bourgogne et de Franche-Comté (Cf. Claude MONOD, La région D. Rapport d’activité des Maquis de Bourgogne-Franche-Comté (mai-septembre 1944). In AIOU, 1993).

[13] FONDANE, Benjamin. L’Être et la connaissance : Essai sur Lupasco, op. cit., p. 7.

[14] Cf. la note p. 68 de LUPASCO, S. (1951) Principe d’antagonisme et logique de l’énergie.

“Le Principe d’antagonisme et la Logique de l’énergie” s’ouvre par le Postulat fondamental de la Logique dynamique du contradictoire qui conjoint à tout phénomène une conscience élémentaire de son contraire. Et pour l’illustrer Lupasco ajoute en note : « Nous procédons, de la sorte sur le plan logique, avec les notions de l’expérience logique, comme notamment, M. Louis de Broglie sur le plan physique, avec les notions de l’expérience microphysique, en associant l’onde et le corpuscule pour fonder la Mécanique ondulatoire ». Or, l’onde n’est pas une énergie qui vient équilibrer le corpuscule, l’onde résulte d’une interaction qui actualise l’énergie sous forme ondulatoire, et le photon résulte également d’une interaction qui permet d’actualiser l’énergie sous une forme matérielle. Le dualisme antagoniste semble bien, ici, révoqué au bénéfice d’une énergie tripolaire. La Table des déductions de la logique du contradictoire établit à son tour sans ambiguïté une tripolarité logique.

Tant que l’on raisonne avec la logique de non-contradiction, on peut dire qu’un phénomène peut être affecté par deux statuts opposés (actualisé ou potentialisé). Le dualisme antagoniste autorise l’inversion de ces statuts lorsque un dynamisme antagoniste impose à l’autre son actualisation (hp –> ha) si (Ha –> Hp). On devrait en déduire que si chaque phénomène passe par un état contradictoire entre l’actualisation et la potentialisation, il n’aliénera pas pour autant sa nature mais seulement se trouvera dans un statut indéterminé. Mais dès qu’intervient le principe d’antagonisme on voit que chaque phénomène est consubstantiellement lié par la conjonction contradictionnelle à son contraire, et que lorsqu’il passe par l’état T, il cesse d’être ce qu’il est pour devenir une troisième énergie l’énergie contradictorielle. Il est alors impossible d’écrire (Ha –> Hp) ou (ha –> hp) parce qu’intervient l’état T. L’état T signifie une troisième forme de l’énergie entre l’homogénéisation et l’hétérogénéisation. L’énergie initiale qui passe par l’état T se transforme en une énergie contradictoire. Lupasco insiste pour dire que le principe d’antagonisme énoncé sous la forme des conjonctions contradictionnelles n’offre pas une logique formelle qui s’appliquerait à des événements inaltérables dans leur définition mais qu’elle se confond avec l’énergie. « Il (le principe d’antagonisme sous la forme des trois conjonctions contradictionnelles) définit les lois fondamentales de l’énergie logique, de l’énergie possible, de l’énergie tout court »[[Cf. LUPASCO, S. (1951) Le principe d’antagonisme, op. cit., p. 12.

[15] Ibid., p. 12.

[16] Il suffit de consulter la Table des déductions pour se rendre compte que les actualisations-potentialisations de la deuxième colonne de cette table ne signifient pas l’alternance des phénomènes inscrits dans la première colonne. Chaque phénomène qui affecte un phénomène précédent est irréductible à celui-ci. Il y a ici un devenir irréversible qui disqualifie le caractère oscillatoire du dualisme antagoniste, et du même coup les idéaux d’équilibre ou d’harmonie des contraires. La table des déductions exprime plutôt une expansion généralisée de l’univers qui donne créance à la notion de création. On observera dans cette deuxième colonne qu’une actualisation de l’état T associe à l’état T qu’elle manifeste un phénomène qui également le masque par son caractère, autrement dit ce qui est dit se dit sans une forme qui le voile. Cette forme se présente comme une chose nouvelle qui tout en développant la précédente l’oriente dans une direction inédite. Cette contradiction de la révélation d’une chose et de son voilement par cela qui le rend manifeste est certes un lieu commun pour la philosophie mais qui suffit à disqualifier la notion d’alternance d’une homogénéisation et d’une hétérogénéisation qui tour à tour s’actualiseraient au détriment l’une de l’autre sans autre devenir que de compter les jours de l’univers sans espoir et sans raison.

[17] Ibid., p. 11.

[18] Ibid., p. 14.

[19] Ibid., p. 13.

[20] Un événement d’événement que l’on peut se représenter dans la deuxième colonne de la Table des déductions (un événement d’événement d’événement dans la troisième colonne, et ainsi de suite).

[21] NICOLESCU, Basarab. Qu’est-ce que la réalité, réflexions autour de l’œuvre de Stéphane Lupasco. Montréal : Éditions Liber, 2009, p. 41.

[22] NICOLESCU, Basarab. “Le tiers inclus. De la physique quantique à l’ontologie”. In Stéphane Lupasco - L’homme et l’œuvre, in Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires, CIRET, n° 13, 1998, réed. Paris : Éditions du Rocher, 1999, pp. 113-144.

Lupasco était sans doute arrêté par ce point aveugle entre le dualisme et le Tiers inclus car, selon le témoignage de B. Nicolescu, il accueillit sa proposition par une “explosion de joie”. Ibid., p. 125.

[23] Cf. TEMPLE, Dominique. “Le principe d’antagonisme”. In Stéphane Lupasco - L’homme et l’œuvre. Réed. Paris : Éditions du Rocher, 1999, pp. 237-252.