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La page blanche

1. Critique du dualisme antagoniste

Dominique TEMPLE | 2011

Les origines controversées de la thèse : le dualisme antagoniste

Le “dualisme antagoniste” selon Stéphane Lupasco peut s’énoncer comme l’actualisation d’un contraire virtualisant son contraire, par exemple l’homogénéisation virtualisant l’hétérogénéisation et réciproquement.

Dans ses premières thèses, l’antagonisme lie deux dynamismes contraires symbolisés par l’homogène et l’hétérogène mais ne constitue pas un troisième terme. La domination de l’une des actualisations antagonistes sur l’autre s’effectue sans état intermédiaire. Il n’y a pas de Tiers entre les contraires : l’antagonisme est inhérent à la définition des contraires… Le premier volume de Du devenir logique et de l’affectivité [1] s’intitule d’ailleurs “Le dualisme antagoniste”. Cependant chaque virtualisation n’est pas aléatoire : un contraire ne peut virtualiser que son contraire (l’hétérogène, l’homogène ; le mouvement, l’inertie…) de sorte que la virtualisation peut être assimilée à une connaissance de l’un des contraires sur l’autre que Stéphane Lupasco appellera conscience élémentaire. Toute actualisation serait donc redoublée d’une conscience élémentaire.

Dans la deuxième partie de sa thèse (“Essai d’une nouvelle théorie de la connaissance” [2]), les contraires sont étudiés sous leur mode virtualisé : l’identité, la différence, l’homogène, l’hétérogène, la vie, la mort, l’espace, le temps sont envisagés en tant que consciences élémentaires. Mais il n’y a pas de troisième terme entre elles qui les relativiserait et qui pourrait s’accroître à leurs dépens se dotant d’une efficience propre, indépendante de celles de l’homogénéisation et de l’hétérogénéisation.

« Ainsi qu’on se le rappelle, l’existence, selon nos conceptions, est une dualité de dynamismes antagonistes s’inhibant l’un l’autre et comportant chacun, par là même, une virtualité et une actualité relatives, asymptotiques. La conscience est déterminée par le passage à l’acte d’un dynamisme contradictoire (c’est-à-dire d’un contraire) virtualisant l’autre. L’état de conscience est la conscience de ce qui est virtualisé, le dynamisme passant à l’acte se subconscientialisant par là-même » [3].

L’état de conscience est ainsi une transcendance du conflit inhérent à l’existence. Il ne peut y avoir d’état de conscience que « s’il y a refoulement progressif de l’antagonisme, essence du logique » [4]. Mais il y a donc deux devenirs inverses qui « se manifestent par une activité cognitive respective en lutte l’une contre l’autre » [5]. La conscience est le lieu de l’affrontement ou de la compétition de ces deux potentialisations contradictoires entre elles, chacune en elle-même non-contradictoire.

Les notions de contradiction et d’antagonisme nous sont familières, surtout lorsqu’elles sont liées entre elles par celle de dialectique, mais Lupasco fait intervenir d’autres notions : celles de conflit et de crise dont les statuts sont bien moins évidents. Le terme de contradiction est peu sollicité au bénéfice de celui d’antagonisme qui délimite le champ de l’existence. La contradiction est le plus souvent réduite à l’état de crise ou celui d’impuissance de l’une des dynamiques antagonistes de s’imposer et de virtualiser l’autre. La notion de conflit résume l’épreuve de force entre deux dynamismes qui peuvent croître ou décroître d’intensité l’un aux dépens de l’autre en virtualisant l’autre sans pour autant le transformer en sa propre force. Elle est aussi utilisée pour désigner l’antagonisme des contraires ou pour signifier la crise résultant de l’inhibition mutuelle de ces contraires.

Que devient dans cette interprétation la négation ? Du temps de Lupasco, les sciences illustraient abondamment le fait que la conscience humaine s’éveille par la négation. L’anthropologie démontrait que l’homme franchit le seuil de la nature par la prohibition de l’inceste, que toutes les sociétés archaïques opposent à la mort le souvenir des défunts, que le sacrifice fraie la voie du symbolique. La Linguistique, la Psychanalyse montraient que la négation opère de signifiant en signifiant, etc. Lupasco n’y prête guère attention. Il étaye sa thèse par les seuls témoignages de la Physique et de la Biologie.

L’appui de la Physique quantique

En effet, le dualisme antagoniste bénéficie d’un appui massif de la Physique et de la Biologie. La théorie de la relativité généralisée ne donne une vision complète de l’univers qu’à la condition d’une différenciation irréductible, la constante cosmologique. Et la physique quantique apporte les preuves expérimentales de “deux matière-énergies” qui correspondent aux deux dynamismes du dualisme antagoniste : une “matière-énergie” qui obéit à la statistique de Fermi-Dirac et au principe de Pauli, et la “matière-énergie” connue depuis le principe d’entropie qui obéit, elle, à la statistique de Boose-Einstein.

La Physique ira plus loin : elle découvre que la structure fine de la matière n’est ni continue ni discontinue. Elle décrit la lumière comme constituée de petites unités discontinues qui ne cessent pour autant d’être continues entre elles. La constante de Planck permet d’analyser une onde (continue) sous forme discontinue. Chaque quantum est à la fois homogénéisation et hétéréogénéisation. Louis de Broglie, qui généralise à toute matière de l’univers la dualité onde-particule, est alors très questionné par Stéphane Lupasco. Comment la lumière ou tout autre phénomène de la nature peut-il être à la fois continu et discontinu ? Comment associer les notions d’onde et de particule ? Les physiciens imagineront ce que de Broglie appelle des variables cachées (cachées à l’expérience) qui justifieraient une dualité de toute énergie, mais lorsque l’énergie est actualisée comme continue c’est toute l’énergie source qui se retrouve dans le phénomène continu tandis que dans l’expérience qui révèle l’énergie comme discontinue toute l’énergie mise en jeu est actualisée comme corpuscules discontinus. Il n’existe donc pas de variables cachées qui justifieraient que l’onde masque les phénomènes corpusculaires ou l’inverse à moins d’imaginer pour en rendre compte un surcroît d’énergie qui violerait le principe de la conservation de l’énergie. Reste que l’événement d’origine (l’énergie source) s’il n’est pas constitué de deux forces antagonistes dont l’une serait cachée, ni de leur équilibre ou de leur composition, n’est ni l’une ni l’autre.

Dès lors, deux thèses se chevauchent dans l’épistémologie de Lupasco.

– Il confirme le dualisme antagoniste qui correspond au dualisme découvert par la Physique. Il accumule les illustrations du dualisme antagoniste et pourfend les tentatives de réduction de la nature à une seule dynamique. Il redoublera son interprétation de la physique moderne [6] par une étude de la matière vivante qui n’avait été pensée jusqu’alors qu’en termes de physique ou à partir de postulats vitalistes [7].

– Cependant, il ne défend pas seulement le dualisme antagoniste, l’antagonisme de deux forces spécifiées, hétérogénéisation et homogénéisation, actualisation ondulatoire ou actualisation corpusculaire, systémogenèse de la vie et systémogenèse de la mort de l’univers… il s’inquiète d’un troisième terme que l’on peut dire inexistant si l’existence est toujours attribuée aux deux dynamismes antagonistes. Le quantum d’action de Planck et les relations d’indétermination d’Heisenberg en sont les déterminants. Comment associer onde et particule ? Selon la logique classique, il faut choisir en vertu de son principe de contradiction : ou photon ou onde. Or, le quantum d’action de Planck (hν) établit une conjonction mystérieuse entre deux contraires : une valeur discontinue h, et une valeur continue ν. La constante arithmétique sectionne l’espace-temps de l’onde en unités discrètes alors que la période élimine toute éventualité de discriminer une dimension particulière d’espace ou de temps. Pour faire advenir l’un ou l’autre des phénomènes ondulatoire ou corpusculaire il faut une interaction entre l’événement étudié et l’instrument de mesure. L’indétermination de l’énergie source est donc présumée prévaloir jusqu’à ce qu’une interaction la contraigne à se manifester dans un sens ou dans l’autre. Directement, l’énergie source est indéchiffrable. Nous ne connaissons que la traduction non-contradictoire du contradictoire soit par une expérience qui produit l’actualisation de l’hétérogénéité et la potentialisation de l’homogénéité, soit par une expérience qui produit l’actualisation de l’homogénéité et la potentialisation de l’hétérogénéité.

Comme il est impossible d’obtenir une mesure absolue de l’une ou de l’autre, car cet absolu annulerait l’interaction elle-même, une entité qui n’obéit pas aux principes de la logique classique demeure que les relations d’Heisenberg situent à la limite de tout phénomène. La matérialisation ou la dématérialisation de l’énergie ne peut aboutir à une solution sans partage.

L’interprétation de l’indéterminé comme contradictoire

La théorie quantique établit qu’au niveau de la structure élémentaire de l’énergie et de la matière, les phénomènes sont les manifestations d’un événement, l’énergie source, impossible à appréhender de façon directe et immédiate. C’est l’observation qui induit l’actualisation non-contradictoire et, selon Lupasco, la potentialisation qui lui est conjointe.

Parce que sa représentation est l’effet d’une observation qui interagit avec l’événement étudié, l’esprit ne peut connaître les choses que de façon non contradictoire. Dès les années 30, Bohr proposait, puisque l’événement source n’est en soi ni l’un ni l’autre des phénomènes antagonistes auxquels il peut donner naissance, de procéder à une expérience puis à une expérience contraire et de considérer les deux représentations obtenues comme complémentaires bien qu’elles soient contradictoires entre elles. Heisenberg estimait, lui, possible de parler à propos de l’énergie source de “potentialités antagonistes” [8]. Lupasco propose le terme de complémentarité contradictoire et il propose d’admettre que le contradictoire est aussi logique que les dynamismes non-contradictoires antagonistes.

Pour se représenter cet état indéterminé les propositions se succèdent, mais il est toujours question de coexistence de forces antagonistes plus ou moins potentialisées et plus ou moins actualisées. Pour définir cet état en fonction du principe de non-contradiction, la Physique recourt aux probabilités. Elle postule l’image d’états invisibles d’après la probabilité qu’ils puissent se traduire en phénomènes non-contradictoires visibles grâce à telle ou telle mesure [9].

Pour Stéphane Lupasco, la solution semble s’imposer : une demi actualisation d’un contraire compensée par une demi actualisation de l’autre, toutes deux conjointes à leur demi potentialisation antagoniste, échapperaient à toute mesure puisque aucune d’elles ne pourrait s’extraire de l’autre et la dominer. Ainsi l’idée de cette énergie source ou indéterminée qui se dérobe à toute représentation directe est-elle imaginée comme un état d’équilibre de demi actualisations antagonistes et demi potentialisations antagonistes. Il n’est pas suggéré qu’une actualisation puisse se résorber ou se relativiser sous l’effet de la contradiction qui la relie à l’actualisation de son contraire [10].

Mais selon la Physique quantique, ces phénomènes antagonistes sont liés entre eux par leur contradiction et pas seulement leur antagonisme puisqu’ils naissent à partir d’une même source. Si antagonisme il y avait seulement, selon l’hypothèse du dualisme antagoniste, il y aurait épreuve de force entre deux dynamiques obéissant à des principes contradictoires l’un de l’autre (hétérogénéisation et homogénéisation, dans la terminologie de Lupasco). Cette thèse est désormais insuffisante. La Physique démontre en effet que les contraires sont réversibles l’un dans l’autre (la matérialisation et dématérialisation de l’énergie). Cette réversibilité réactualise l’idée des Présocratiques de l’identité ou unité des contraires. Le fait que les contraires puissent se métamorphoser l’un dans l’autre oblige donc à redonner à la contradiction un statut éminent : elle ne sera plus un point virtuel de confrontation, une limite de réalité pour l’un des contraires vis-à-vis de l’autre, ou encore une inhibition de l’antagonisme le réduisant à un conflit impuissant, la crise, mais une dynamique particulière au même titre que les dynamiques d’actualisation-potentialisation de l’homogène et de l’hétérogène.

Lupasco défend dès lors l’idée que la contradiction est motrice de tout événement et la source permanente des phénomènes non-contradictoires en tant que troisième dynamique entre celle de l’homogénéisation et celle de l’hétérogénéisation. Il n’en déduit pas encore que cette contradiction pourrait avoir un avenir en tant que ce qui est en soi contradictoire mais il lui reconnaît un statut : le Tiers inclus, alors que ce Tiers en lui-même contradictoire entre les deux pôles de l’hétérogénéisation et de l’homogénéisation est exclu de toute logique fondée par le principe de non-contradiction. L’avenir de ce contradictoire n’est pourtant imaginé qu’au travers de la succession de ses manifestations non-contradictoires et antagonistes (les actualisations-potentialisations). Mais ce qui efface une actualisation n’est plus sa virtualisation opérée par l’actualisation de son contraire, c’est la contradiction qui opère sa transformation en son contraire.

À ce stade, le contradictoire est seulement détecté. Il est un opérateur logique nécessaire pour comprendre comment le dualisme antagoniste peut se concilier avec ce que les relations d’indétermination d’Heisenberg révèlent à ses limites, un état contradictoire irréductible.

Dans “Logique et contradiction” (1947), Lupasco rompt avec sa propre thèse qu’il impute de façon un peu polémique à Bachelard :

« Pour Hegel, la contradiction n’était qu’une sorte d’instrument de la dialectique ; pour Bachelard, la dialectique elle-même tout entière – dont le fonctionnement ne se fonde même pas, à vrai dire, sur la contradiction, mais plutôt sur une opposition (…) – n’est qu’instrumentale. C’est sur ce point d’une importance incalculable, croyons-nous, que nos recherches divergent aussi bien par rapport à Bachelard que par rapport à l’hégélianisme. Elles nous dévoilent, en effet, une expérience des plus variées, dont les phénomènes engendrent et organisent un ensemble complexe de relations nettement dialectiques. Cependant, une loi profonde semble les régir, les constituer, et définir, par là, la structure logique même de la notion de dialectique, la loi d’un dualisme antagoniste, dont l’antagonisme n’est pas seulement une opposition, n’est pas seulement une contrariété, mais la contradiction elle-même et une contradiction essentiellement dynamique » (souligné par Lupasco) [11].

Que signifie cette rupture avec Bachelard, que signifie une contradiction essentiellement dynamique qui ne se confond plus avec la contradiction de l’antagonisme des contraires dite “instrumentale” ?

Une logique qui intègre la contradiction

« … dans une nouvelle Physique, il y aurait lieu d’introduire la notion d’une énergie de contradiction et celle d’une énergie de non-contradiction, se relativisant et se limitant réciproquement (…) et si bien encore que, lorsque l’on veut en dégager ou y appliquer une logique adéquate, il faut non seulement mettre en suspens et limiter les principes du tiers exclu et de non-contradiction absolus de la logique classique, mais y introduire un principe de contradiction, dans le sens exact du terme » [12].

En conséquence, l’actualisation de l’hétérogénéisation est en même temps la virtualisation d’une dynamique antagoniste parce qu’elle ne cesse pas d’être conjointe à celle-ci par une contradiction, qui désormais ne se confond pas avec le dynamisme de l’actualisation qui potentialise le dynamisme antagoniste mais est capable de transformer ces deux dynamismes en un troisième dynamisme qui peut se déployer à leur dépens. De la même façon, l’homogénéisation qui s’actualise est en même temps hétérogénéisation virtuelle en raison d’une conjonction de contradiction qui dispose d’un coefficient de singularité par rapport à ce qui se traduit comme actualisation d’homogénéisation et potentialisation d’hétérogénéisation (et réciproquement).

L’antagonisme se dédouble, si l’on peut dire, en deux antagonismes équivalents et rivaux : l’un pour l’homogénéisation (toute homogénéisation est conjointe par une contradiction irréductible à son contraire qui se potentialise) et l’autre pour l’hétérogénéisation (toute hétérogénéisation est conjointe par une contradiction irréductible à son contraire qui se potentialise), ce que Lupasco traduit par la notion de conjonction contradictionnelle de base (e qui s’actualise est conjoint par la contradiction à son contraire non-e qui se potentialise, et non-e qui s’actualise est conjoint par la contradiction à son contraire e qui se potentialise). C’est dire que le dualisme antagoniste cède la place au principe d’antagonisme qui intéresse chacune des dynamismes constitutifs du dualisme antagoniste, et ceci grâce à l’intermédiation de la contradiction en tant que troisième dynamique qui désormais les sépare.

La contradiction a donc retrouvé une situation prépondérante : elle n’est plus envisagée comme l’opposition entre deux actualisations antagonistes, elle est conçue comme la conjonction contradictionnelle au sein de tout phénomène et qui peut se déployer aux dépens de l’actualisation et de la potentialisation et de leur non-contradiction respective pour se constituer en une troisième dynamique de l’énergie.

De même, l’idée de potentialisation qui pouvait se satisfaire de l’idée de potentialité de la Physique classique change de signification ou du moins est plus nettement distinguée de la potentialité de la Physique classique. Selon la Physique, une “énergie” potentielle est une “énergie” empêchée de s’actualiser par une “énergie” opposée de même nature, car la Physique classique ne connaît qu’une seule matière-énergie et qu’une seule mécanique qui s’exprime avec les notions d’inertie et de force. Par exemple, la pomme retenue à la branche de l’arbre dispose d’une énergie gravitationnelle potentielle, et quand la pomme arrive à terme ou si la branche casse cette énergie potentielle s’actualise en énergie cinétique. L’énergie actualisée est quantifiable et l’énergie potentialisée également. La quantité d’énergie mécanique en jeu dans cette “actualisation-potentialisation” est pour le physicien la somme de l’énergie “actuelle” et de l’énergie “potentielle”.

On peut estimer que c’est en ce sens que les dynamismes qui s’actualisent selon le dualisme antagoniste potentialisent leurs dynamismes antagonistes. Lupasco fait droit à deux matières énergies antagonistes (la seconde grâce à la généralisation du Principe de Pauli) où la Physique classique n’en reconnaissait qu’une, ajoutant seulement l’idée que la potentialisation est une conscience élémentaire pour le dynamisme qui s’actualise puisqu’il connaît ce qu’il potentialise [13].

Le dynamisme qui s’actualise ne résulte pas, pour Lupasco, de la transformation de son contraire selon le principe classique de la dialectique ou encore celui de l’identité des contraires, il était potentialisé par son contraire. Il y a deux dynamismes en jeu, irréductibles l’un à l’autre. Lupasco défendra toujours ce point de vue :

« Toute quantité d’énergie, quelle qu’elle soit, passe d’un certain état de potentialisation à un certain état d’actualisation. L’énergie cinétique passe de sa capacité potentielle à l’actualisation mécanique. Il en est de même de toute énergie, électrique, chimique, thermodynamique, gravitationnelle (…) une réaction chimique, électrique ou mécanique, qui s’est actualisée naturellement ou à la suite d’opérations expérimentales en passant de son état potentiel à celui d’actualisation, peut retourner à son état initial. Comment ? par l’actualisation de ce qui la maintenait à l’état potentiel » [14].

Or, on peut créer toutes les émulsions que l’on veut entre deux actualisations-potentialisations antagonistes de ce type et autant de dualités, comme le proposent les logiques polyvalentes, en aucun cas on obtient une conscience intermédiaire, une médiété qui les unisse dans leur contradiction.

La Physique quantique, cependant, invite à considérer l’énergie source comme une énergie contradictoire qui peut se déployer ou bien comme contradictoire ou bien comme homogénéisation ou bien comme hétérogénéisation.

La Physique relativiste, de son côté, suggère une nouvelle définition de la potentialisation de Lupasco. Selon le principe d’équivalence, lorsque la matière est actualisée par ce qui la caractérise sous le nom de masse, on peut dire qu’elle est également une énergie (au sens de la physique classique) potentialisée, et réciproquement lorsque l’énergie est actualisée, c’est l’aspect matériel traduit par la notion de masse qui peut être appelé potentialisation. Mais la masse qui se transforme en énergie ne se transforme pas de façon aveugle : on peut dire qu’elle sait en quoi elle se transforme, et c’est en ce sens que la potentialisation peut être dite une conscience élémentaire. La potentialisation est ici plus clairement définie comme le dynamisme qui aurait pu se manifester sous la forme contraire de la forme sous laquelle l’énergie s’est actualisée. La potentialisation de Lupasco n’est plus une énergie potentielle mais l’empreinte immatérielle totalement virtuelle du contraire de l’actualisation. Elle n’est que la conscience élémentaire antagoniste de l’actualisation. On peut dire avec Heisenberg que l’état contradictoire (que les physiciens appellent aujourd’hui en hommage à Heisenberg l’état H) peut se définir comme un état coexistant de potentialités antagonistes.

Désormais, l’actualisation de l’un des contraires est couplée par la conjonction contradictionnelle à la potentialisation de son contraire. Dans l’exemple précédent, il faudra conjoindre la force potentielle (au sens de la Physique) de la pomme à l’actualisation de son contraire (l’énergie hétérogénéisante que la pomme tient de participer de la vie de l’arbre), tandis que l’actualisation de la force potentielle (au sens de la Physique) en force cinétique sera conjointe à la potentialisation d’une énergie de la vie (que l’on peut illustrer par la vie de la graine qui donne naissance au pommier) [15].

Stéphane Lupasco parle d’abord d’antagonisme comme l’opposition des contraires (en réduisant la contradiction à l’état d’inhibition réciproque), puis il fait droit à la contradiction qu’il dit dynamique en prenant ses distances vis-à-vis de Gaston Bachelard. Enfin, il substitue à cette contradiction dynamique le tiers inclus (qui est “consistant” puisqu’il constitue une troisième dynamique). L’énergie source n’est ni homogénéisation ni hétérogénéisation, elle est en elle-même contradictoire. Dans le cas où se développerait l’actualisation-potentialisation d’un contraire ou de l’autre, cette conjonction contradictoire diminuerait au bénéfice de l’une ou de l’autre, mais l’inverse est possible : l’énergie source peut naître de la relativisation des contraires…

Quel est donc le statut de cette énergie source ?

Lupasco a précisé que les logiques polyvalentes se contentent de traiter les valeurs (aussi nombreuses soient-elles) comme des dualités antagonistes c’est-à-dire des entités à structure dualistique. Il soutient qu’il ne suffit pas de ramener ces valeurs à des équilibres de dynamismes antagonistes comme si chaque dualité s’exprimait par un gradient d’homogénéisation doublé d’un gradient complémentaire d’hétérogénéisation. Comme on l’a dit, ces dynamiques doivent faire place à une troisième dynamique, celle de la contradiction elle-même. Au sein même des deux grandes systémogenèses existentielles, l’une actualisant l’homogénéisation, l’autre l’hétérogénéisation, il faut introduire ce qui est en soi contradictoire (l’état T) et lui accorder un statut tout aussi logique que celui de l’actualisation-potentialisation des contraires [16].

En 1951, il décide donc de formaliser ses observations [17]. Il écrit la conjonction contradictionnelle de base pour un contraire : l’actualisation de l’événement est à la fois potentialisation de son contraire “non-e” ; si “e” s’actualise, “non-e” se potentialise. Il écrit la même chose pour la conjonction contradictionnelle de base inverse. Et il affirme sans autre forme de procès que pour chacune d’elles il existe un moment où l’actualisation se retourne et se désactualise au profit de l’actualisation de ce qui se dépotentialise. Dans le moment intermédiaire de cette relativisation, il n’y a plus ni actualisation ni potentialisation mais un état inexistant, l’état T) (si l’existence est une notion toujours dévolue aux actualisations-potentialisations), et qui n’est que contradiction à l’état pur dans laquelle la conjonction n’est plus conjonction de l’actualisation et de la potentialisation puisque ces deux termes ont disparu mais seulement conjonction de contradiction.

L’État T n’est pas ici une énergie résiduelle comme l’énergie source indéterminée reconnue par les relations d’Heisenberg aux limites de l’expérience de l’actualisation-potentialisation non-contradictoire puisqu’il peut prendre de l’importance au point d’effacer toute actualisation-potentialisation. Il faut alors observer que l’une de ses définitions est la réciproque de l’autre – (“e contradictoire” conjoint à “non-e contradictoire”) est la même que (“non-e contradictoire” conjoint à “e contradictoire”) – D’où l’idée d’une troisième conjonction qui peut se dire un état contradictoire est conjoint à un état contradictoire. Les deux conjonctions contradictionnelles de base doivent faire place à une troisième conjonction pour la contradiction elle-même. Cet état contradictoire que l’on peut obtenir à partir de chacune des deux conjonctions contradictionnelles antagonistes (la conjonction contradictionnelle “e contradictoire”/“non-e contradictoire” et la conjonction contradictionnelle “non-e contradictoire”/“e contradictoire”) reçoit une définition qui peut s’appliquer à l’énergie source. Comme l’expérience ou l’observation transforme cette énergie source en deux phénomènes contraires, chacun non-contradictoire, elle est donc à l’origine de toute forme d’existence ou phénomène. On peut estimer que l’indéterminé d’Heisenberg, le quantum de Planck, le vide quantique, les potentialités antagonistes des logiques quantiques sont des illustrations de cette conjonction contradictoire.

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Pour répondre à cet article (Journal – juin 2011)

Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Critique du dualisme antagoniste", La page blanche, 2011, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 28 juin 2017).

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Notes

[1] LUPASCO, Stéphane. Du devenir logique et de l’affectivité. Vol. I Le dualisme antagoniste et les exigences historiques de l’esprit. Vol. II Essai d’une nouvelle théorie de la connaissance. Paris : Jean Vrin, 1935 ; 2ème édition conforme à la 1° : 1973. (Thèse de doctorat).

[2] Ibid.

[3] LUPASCO, S. Du devenir logique et de l’affectivité. Vol. II “Essai d’une nouvelle théorie de la connaissance”, op. cit., p. 227.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] LUPASCO, S. L’expérience microphysique et la pensée humaine. Bucarest : Fundatia Regala Pentru Literatura si Arta, 1940 ; 2e édition : Paris : PUF, 1941 ; 3e édition : Monaco : Le Rocher, Coll. “L’esprit et la matière”, 1989.

[7] LUPASCO, S. L’énergie et la matière vivante - antagonisme constructeur et logique de l’hétérogène. Paris : Julliard, 1962 ; 2e édition : 1974 ; 3e édition : Monaco : Le Rocher, Coll. “L’esprit et la matière”, 1986.

[8] HEISENBERG, Werner. Physique et philosophie. Paris : Albin Michel, 1971.

[9] Michel BITBOL résume bien ce recours. « Plus récemment, le travail d’esprit néo-copenhaguien mené par R. Omnès a tendu à récuser sélectivement l’applicabilité du principe de bivalence dans certaines situations. De façon significative, c’est la mise en œuvre rétrospective du principe de bivalence qui s’est vu refuser une validité universelle. Lorsque deux mesures successives sont effectuées sur le « même système » (…), les propositions énonçant un résultat de ces mesures sont soit vraies soit fausses. En revanche, les propositions énonçant des événements intermédiaires supposés survenir d’eux-mêmes (ou si l’on veut les propositions énonçant les propriétés qu’avait le « système » entre les deux mesures et qu’il aurait manifestées si une mesure intermédiaire avait été faite), ne sont ni vraies ni fausses. Tout au plus peut-on définir un critère de « fiabilité » pour ces dernières propositions. Les propositions qui attribuent des propriétés au « système » entre deux mesures sont fiables à la condition suivante, énoncée au mode conditionnel contrafactuel : si un moyen d’attestation avait été utilisé afin de mettre en évidence ces propriétés, rien n’aurait été changé quant à la probabilité du résultat de la mesure finale calculée à partir du résultat de la mesure initiale. Chacune des séquences d’événements signifiées par une suite de propositions fiables intercalées entre deux propositions vraies s’appelle une “histoire consistante de Griffiths”. Bien entendu, si la séquence de propositions fiables qui peuvent être énoncées à propos de ce qui s’est passé entre deux mesures avait toujours été unique (ou encore si les histoires consistantes de Griffiths s’étaient réduites à une seule histoire séparant deux résultats effectivement obtenus), on n’aurait eu aucune raison de distinguer la partition de l’ensemble des propositions instaurée par le critère de fiabilité, de celle qu’établit le critère de vérité en cas de réalisation effective d’opérations de mesure intermédiaires. Mais il se trouve qu’en général, la mécanique quantique autorise plus d’une histoire consistante entre deux mesures. Le critère de fiabilité est donc nettement plus faible que le critère de vérité, et ne peut en aucune manière être considéré comme son prolongement naturel hors des situations où des expériences ont été effectivement menées à bien ». BITBOL, Michel. Mécanique Quantique. Paris : Flammarion, 1996, chap. I, pp. 131-132.

[10] Lupasco évite l’expression “relativisation des contraires” qui conduit à une résultante en elle-même contradictoire et ne traite que de l’antagonisme de demi-actualisations-potentialisations de l’homogénéisation et de l’hétérogénéisation. Il reste à dire comment deux demi-potentialisations antagonistes peuvent être chacune consciente de l’autre tout en ne formant qu’une conscience ou encore comment deux demi-consciences antagonistes peuvent s’attribuer un sens commun relatif à l’une comme à l’autre. Qu’est-ce que le sens ?

[11] LUPASCO, S. Logique et contradiction. Paris : PUF, 1947, p. VIII.

[12] Ibid., p. XIV.

[13] Selon le dualisme antagoniste, on est amené à conclure que si les deux dynamismes ont même statut ontologique, chacun alternativement l’emporte sur l’autre. Il y a deux énergies antagonistes égales en droit et non pas une énergie capable de se transformer ou en l’une ou en l’autre.

[14] LUPASCO, S. “Prolégomènes neuropsychiques au problème de toute connaissance”. In Agressologie. Vol. 21, n°4, Paris, 1980, pp. 177-188. Nous sommes en 1981, trente ans après la découverte du postulat fondamental de la logique du contradictoire.

[15] Ce qui a changé est le statut de la contradiction qui n’est plus l’opposition entre des contraires, leur contradiction d’antagonisme, mais la transformation de l’un dans l’autre par la médiation du Tiers inclus. Un contraire ne potentialise plus au sens de la physique l’autre contraire, il se transforme en cet autre contraire. Et de plus, cette identité des contraires n’est pas un seuil sans consistance, un point (comme dit Bachelard), c’est un haut plateau.

[16] Pour différencier sa proposition de celle des logiques polyvalentes, Lupasco souligne le caractère contradictoire de l’état T : « Remarquons à ce sujet, que les tentatives contemporaines d’édifier une logique polyvalente à un nombre infini de valeurs logiques sont encore des tentatives métalogiques, influencées sans doute par la logique classique de l’Analyse. La polyvalence logique ne peut être infinie. Est-ce à dire, dès lors, que l’expérience logique soit le règne du fini ? Pas davantage semble-t-il. Le fini, en effet, est engendré par la limitation réciproque des deux dynamismes, idéalement infinis, des valeurs logiques, et il n’y a pas d’autre finité logiquement concevable, comme on le comprend aisément. Le fini apparaît donc comme la contradiction même et l’arrêt, par là, du dynamisme logique. Logiquement, pour qu’une chose puisse être finie, il faut que la contradiction l’habite et la paralyse, pour ainsi dire. Or, nous savons qu’une valeur logique est un dynamisme, qu’elle n’existe qu’en tant que telle, qu’en tant qu’elle transcende donc la contradiction et, par là, le fini. Et le fini parfait, absolu, définitif est la contradiction absolue elle-même, ce troisième pôle idéal impossible de la logique ou le faux absolu. Ainsi l’expérience logique – c’est à dire le logique lui-même, qui ne peut qu’être expérience, on le voit, ou l’expérience elle-même, qui ne peut être que logique – n’est ni finie ni infinie. Elle est, dans le sens étymologique le plus précis du terme transfinie : elle dépasse, transcende toujours le fini, sans jamais atteindre l’infini, elle est une trajectoire possible entre l’idéal impossible du fini et l’idéal impossible de l’infini ». LUPASCO, S. “Valeurs logiques et contradiction”. In Revue philosophique, Tome CXXXV, n° 1 à 3, Paris : PUF, Janvier-Mars 1945, p. 26.

Lupasco ne présente pas, pour autant, la résultante contradictoire de la relativisation des contraires comme une dynamique qui se dépasserait sans cesse, mais comme un état d’équilibre dans lequel les dynamismes inverses se neutralisent et qui se constitue comme la finitude du devenir logique. Mais en même temps, il prononce deux termes nouveaux : le fini et l’absolu. L’absolu est la finitude de la contradiction obtenue par épuisement des énergies antagonistes mises en jeu pour la produire. La contradiction qui atteint la finitude échappe donc à la relativité qui caractérise la non-contradiction de l’actualisation-potentialisation. L’absolu naît ainsi du logique à la limite de son existence. Par ailleurs, il soutient qu’il n’y a qu’une donnée qui peut être dite absolue : l’affectivité. Mais il ne poursuit pas cette réflexion.

[17] LUPASCO, S. Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie. Prolégomènes à une science de la contradiction. Paris : Hermann, Coll. “Actualités scientifiques et industrielles”, n° 1133, 1951 ; 2e édition : Monaco : Le Rocher, Coll. “L’esprit et la matière”, 1987.