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Conférence de Lunel – Journées de la « Science en fête » à l’invitation de Christian B. Amphoux

Peut-on fonder un système économique sur le don gratuit et réciproque ?

Dominique TEMPLE | 1996

I

Toutes les sociétés humaines ont fondé leur économie sur la réciprocité des dons. Le troc ne fut utilisé pendant des millénaires qu’à l’extérieur des communautés pour commercer avec l’étranger, et encore sous certaines conditions.

Le gibier ne s’échange pas.

Lorsqu’Adam Smith imagine au début de son grand livre Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations que l’homme primitif a dû vendre des arcs contre du gibier dès qu’il s’aperçût que cet échange lui procurait du gibier avec moins d’efforts qu’en le chassant lui-même, il propose une fiction sur le modèle de ce qui se passe en Angleterre dans la bourgeoisie de son temps, mais cette fiction ne correspond à aucune réalité. L’arc ne s’échange pas, on l’enterre avec le guerrier ou le chasseur qui le fabrique. On peut répondre que la métaphore est fausse par malchance et que le chasseur peut échanger son gibier contre autre chose, mais cela aussi est démenti par l’observation des communautés archaïques. Dans les communautés de chasseurs récollecteurs dont on peut présumer qu’elles nous donnent un aperçu de ce que fut la communauté primitive, le chasseur distribue son gibier ou le donne mais ne l’échange pas. Il lui est même parfois interdit de consommer son propre gibier et prescrit de ne consommer que les dons des autres chasseurs.

On doit attendre le début du XXe siècle avec le voyage de Malinowski aux îles Trobriand pour que l’on comprenne un système économique presque exclusivement fondé sur le don et la réciprocité des dons. C’est le système kula des Maori. Puis Marcel Mauss étend l’analyse de Malinowski à presque toutes les communautés du monde…

La question peut donc être retournée : comment se fait-il que les Occidentaux aient préféré fonder leur économie sur le libre échange alors que celui-ci fut tenu en lisière des communautés dans toutes les civilisations jusqu’à la nôtre.

De l’offre du vin aux beaux-frères Nambikwara.

Mais il est peut-être nécessaire de préciser comment se constitue un système économique sur le don et la réciprocité des dons. Je reprendrai l’anecdote déjà citée de Lévi-Strauss. Lévi-Strauss raconte la scène du restaurant languedocien pour la comparer au face à face d’hommes ou de groupes humains comme celui auquel il a assisté de bandes de Nambikwara dans la forêt brésilienne. Chaque groupe est annoncé par la fumée de son feu, mais est-il ennemi ou ami ? La rencontre a lieu avec ce même sentiment contradictoire des étrangers du restaurant languedocien soudain rapprochés dans la promiscuité.

Pour sortir de cet instant de crise, les Nambikwara s’appellent mutuellement beaux-frères. Ainsi est constituée une parenté fictive dans les termes d’une structure de réciprocité élémentaire. Si les femmes des uns sont dites les sœurs des autres, les sœurs des autres sont dites aussi les femmes des uns. Or, la structure de réciprocité de parenté à laquelle se réfèrent d’un commun accord les deux groupes qui se font face reproduit et pérennise aussi une situation contradictoire. L’autre en effet n’est pas dit frère, il n’est pas non plus nommé d’un terme de parenté éloigné mais du nom de celui qui se trouve nécessairement en face de soi lorsque l’on prend femme et qui se trouve dans une situation de face à face originel en fonction de la règle de réciprocité fondamentale de la prohibition de l’inceste et de l’exogamie que Lévi-Strauss considère comme le seuil de la nature et de la culture.

La fonction de la réciprocité est de pérenniser entre les hommes ces instants contradictoires tels que la gêne dans le restaurant, l’angoisse des Nambikwara, l’amitié ambiguë des beaux-frères, instants à partir desquels sous peine de retourner à la vie biologique il est nécessaire d’inventer une voie nouvelle : la parole.

Avec la parole, les sentiments se métamorphosent, deviennent le sens des actes des uns et des autres, pour les uns et pour les autres. La première parole signifie l’appartenance à la conscience révélée à elle-même, ce que l’on peut appeler la révélation, la conscience d’elle-même, mais aussi puisque cette conscience de soi est simultanément partagée par l’autre l’expression d’un sentiment de reconnaissance mutuelle ou plus précisément de compréhension mutuelle. Elle exprime le sentiment d’appartenir à une même communauté de sens. C’est donc une parole qui signifie la découverte de l’homme à lui-même et qui le nomme Humanité.

Le don qui produit l’économie humaine

Mais l’on ne voit pas, direz-vous, comment fonder la vie économique là-dessus. Nous envisageons donc à présent la réciprocité des dons par laquelle a été introduit ce débat. L’offrande réciproque est une relation d’alliance qui engendre la confiance et la paix. Le sentiment qui naît de la réciprocité des dons et qui succède à celui d’inquiétude propre à la situation contradictoire d’origine est un sentiment de confiance mutuelle qui se voit dans le regard de l’autre. Le visage de l’autre en est le miroir de sorte qu’on peut lui donner un nom plus précis : l’amitié, l’une des toutes premières valeurs humaines.

Nous n’échappons plus à la question posée concernant l’économie humaine car il va de soi que nous ne pouvons engendrer aucune amitié avec autrui si nous n’avons pas le souci de ses conditions d’existence. La structure génératrice de l’amitié exige le don des vivres, la protection contre l’ennemi et l’hospitalité. Le sens de l’humanité, que les sociologues appellent le lien social, ne préexiste pas, il doit être engendré par une structure concrète et qui exige des investissements matériels. Pour résumer cette implication des conditions d’existence d’autrui, implication qui est à la source de l’économie je vous propose cette formule : Pour être, il faut donner, mais pour donner, il faut produire. Les valeurs humaines engendrées par les structures de réciprocité exigent l’investissement dans la production. Si vous voulez offrir du vin, il faut produire du vin.

C’est ainsi que sont nées toutes les économies y compris la nôtre. Et de surcroît ces économies furent des économies d’abondance. Le don motive un autre don, mais un don supérieur car chacun tente de participer le plus possible de la réciprocité afin d’être reconnu comme à l’initiative de celle-ci. Chacun reçoit ainsi plus qu’il ne donne. On connaît des systèmes du don où la consommation devenait consumation par le feu, avec pour raison de ce gaspillage d’établir le rang des donateurs dans l’échelle du prestige, prestige qui est l’expression de la valeur sociale acquise par le donateur et par suite mesure de son autorité politique. Cette surconsommation, ces joutes de prestige, c’est le potlatch. Ici, le moteur de la dépense est le désir d’être humain, et la dépense implique la production économique. C’est le bonheur d’être humain, l’origine de la production économique.

Le quiproquo des Indiens de l’Amérique

Si tels sont les fondements des économies traditionnelles, il faut alors se demander pourquoi toutes les sociétés humaines organisées il y a encore quatre ou cinq siècles sur le principe de réciprocité se sont effondrées devant le libre-échange, et pourquoi les Occidentaux puis toutes les sociétés du monde désirent intégrer le libre-échange. Pour dire comment les autres civilisations ont disparu au premier contact de la civilisation occidentale, il suffit de réfléchir un instant sur la contradiction des deux systèmes économiques. Prenons par exemple l’arrivée des colons aux Amériques.

Les sociétés amérindiennes sont organisées par la réciprocité et la hiérarchie politique est établie sur le prestige. Les plus grands donateurs sont les chefs des communautés. La formule de l’ascension sociale dans la hiérarchie se dit : plus je donne plus je suis grand.

Les Indiens reçoivent les colons comme des dieux, c’est-à-dire comme représentants de leur idéal humain, comme des hommes super-prestigieux, des super-donateurs. Aussitôt ils engagent le jeu des dons : soit les étrangers donneront davantage et seront respectés comme de nouveaux princes, le peuple bénéficiant de leurs largesses, soit les étrangers ne parviendront pas à surmonter les dons des princes indiens et se soumettront. L’Inca vient au devant des Espagnols avec des monceaux d’or ; l’Empereur des Aztèques offre la ville de Mexico et tous ses territoires à l’espagnol Cortès. Mais les Indiens ignoraient que les colons ne respectaient pas l’autorité de prestige du donateur puisqu’ils ne fondent pas leur pouvoir sur la générosité mais au contraire sur l’accumulation des richesses, l’échange et le profit. Les colons prirent le plus possible sans rendre, et dès qu’ils furent dans la place, décapitèrent au propre comme au figuré l’autorité de prestige qui leur faisait face. Lorsque le quiproquo est compris et dévoilé, il est trop tard. Ce quiproquo se reproduit au fur et à mesure de l’avancée coloniale : des empires aux maloca d’Amazonie, l’expérience se solde partout par l’effondrement des structures sociales amérindiennes au profit des nouvelles structures coloniales.

II

Mais nous voici devant la redoutable question : pourquoi les Occidentaux ont-ils choisi le libre-échange comme principe de leur économie politique ? Pourquoi une fois le quiproquo dévoilé, les autres civilisations adoptent-elles le libre-échange au lieu de restaurer des systèmes de réciprocité ? Quels sont les avantages du libre-échange qui lui permettent de s’imposer comme la meilleure solution économique à tous les peuples de la terre ?

Contrainte et obligation du don

Certes, a priori, le donateur est libre de donner. Aucune contrainte ou détermination physique ou biologique ne détermine le don, aucune contrainte non plus ne détermine le donataire, et pourtant dans les systèmes de réciprocité le donateur est obligé de donner, le donataire de recevoir puis de donner, et le donateur est également obligé de recevoir.

L’obligation vient en fait de ce que la valeur produite, l’amitié par exemple, est, comme le disent les sociologues, un lien social, une parenté spirituelle qui donne à chacun une commune nature avec autrui. Chacun devient un Autre et cet Autre parle en chacun comme sujet. Cet Autre est la valeur éthique et cette valeur s’exprime de façon impérative, l’impératif kantien par exemple ou les commandements bibliques. Cette obligation est en réalité la force de la révélation de l’humanité à elle-même, un irrépressible mouvement de libération des conditions de la nature. D’où vient donc la sensation de contrainte qui lui est inhérente. Les conditions de la réciprocité sont à l’origine de cette contrainte. Nous avons signalé dans les sociétés dualistes le fait que si la sœur de l’un épouse tel ou tel, la sœur de celui-ci est postulée selon le principe de réciprocité l’épouse du premier. La réciprocité s’exprime sous la contrainte du réel. Les donateurs qui se mesurent entre eux dans les sociétés de potlatch pour acquérir du prestige doivent produire le plus de manioc possible ou de saumons suivant l’imaginaire qui reflète les conditions de production d’une communauté donnée.

Il faut donc distinguer les contraintes qui portent sur les conditions de la réciprocité de l’obligation qui est la force même de la révélation, c’est-à-dire la force de la liberté qui triomphera de ces contraintes.

L’échange embedded et le libre échange

Dans les communautés traditionnelles, l’échange est un auxiliaire de la réciprocité. Il permet la permutation des parts redistribuées entre les uns et les autres en fonction des normes de la réciprocité. L’échange, lorsqu’il est soumis à la réciprocité, est embedded, comme dit Polanyi, encastré dans les imaginaires particuliers et parfois primitifs dans lesquels se présentent les valeurs humaines ou le lien social.

Mais l’échange retourne la relation de réciprocité en direction de l’intérêt particulier de chacun des partenaires. Il ne recrée pas une nouvelle structure de réciprocité, il y met un terme. Il tend à se libérer de tout conditionnement pour devenir ce que l’on appelle donc aujourd’hui le libre-échange. Le premier avantage du libre-échange ou tout au moins son résultat est que chaque individu n’est plus lié à l’autre par aucun lien social sinon un lien extrêmement faible, celui qui est à peine suffisant pour entretenir un minimum de compréhension réciproque, un langage commun. La rupture du lien social apparaît comme une libération totale lorsque le lien social est devenu inégal ou lien de servitude, ce qui était le cas sous l’Ancien régime par exemple.

Le deuxième avantage du libre-échange est que les objets circulent en fonction de leurs propriétés, de leurs qualités propres et non sous la contrainte de significations symboliques. L’échange instaure l’objectivité dans les choses et la rationalité dans leurs rapports. La rationalité de l’échange est une rationalité instrumentale qui permet la meilleure adéquation possible des choses entre elles y compris du travail qui peut être séparé de son auteur et réifié comme marchandise, donc accumulé, ce qui permet la naissance de l’entreprise industrielle, de la plus-value et du profit capitaliste. L’avantage de l’entreprise industrielle est une productivité matérielle sans égale, fort peu soucieuse, par ailleurs, de considérations éthiques.

La justification du libéralisme

La justification de la pensée libérale est que le progrès matériel obtenu par le système capitaliste est tel qu’il améliore la condition humaine autant des salariés que des privilégiés, à quelques différences près. Ces inégalités sont significatives de la concurrence entre les intérêts privés, et la concurrence accélère le progrès général. Or, l’humanité est assoiffée de conditions meilleures. Si le libre-échange est plus efficace que la réciprocité pour engendrer ce progrès matériel dans l’intérêt général, il n’y a pas de raison, disent les libéraux, pour ne pas le considérer lui et son ressort – l’intérêt privé – comme le moteur économique auquel il faut donner la préférence. Deux choses justifiaient donc le libre-échange, son efficacité dans le progrès matériel et la libération des privilèges, c’est-à-dire de l’aliénation des valeurs humaines dans des représentations exclusives.

Le choix des libéraux est un choix éthique lorsqu’il est revendication de la liberté pour tous contre les privilèges de quelques uns, mais il est surtout le choix d’un système dont l’efficacité assure le progrès matériel. Un tel choix n’empêche pas les hommes de recourir par ailleurs à des valeurs éthiques pour corriger les inégalités les plus injustes du système. C’est le rôle imparti au politique par la démocratie parlementaire. L’État doit assurer le bon fonctionnement de la croissance capitaliste et veiller à la protection sociale des plus démunis.

Les limites de l’espace et l’exclusion

L’économie capitaliste reste néanmoins fondée sur la compétition pour accumuler le plus de richesses. Tant que le monde offre des ressources illimitées, la production des richesses s’obtient par l’investissement du travail humain dans l’exploitation de ces ressources. La colonisation de l’Algérie, par exemple, témoigne de cette époque où lorsque l’on n’avait plus assez de terres pour investir, ici à Lunel dans la vigne, il suffisait de franchir la mer pour trouver de nouveaux terroirs. Aujourd’hui, la chose est impossible et en France même il n’est pas permis de défricher des terres abandonnées, il faut au préalable racheter des droits de plantation. Les vaincus de la compétition ne peuvent trouver de nouvelles terres à investir ou explorer, ils ne peuvent même pas rentrer dans la compétition à moins qu’ils ne réussissent à élaborer par la spéculation une combinaison de capitaux plus efficace que celle qui domine le marché. Nul ne pensait, il y a seulement quelques décennies, que les biens naturels pourraient un jour être en quantité finie. Le grand mérite révolutionnaire de l’écologie est de nous faire prendre conscience que ces ressources, l’air, l’eau, le bois, la mer, le feu, la terre elle-même jadis illimitées sont désormais comptées. La technologie scientifique est devenue si puissante qu’elle est immédiatement efficace sur toute la terre épuisant très vite les richesses naturelles qu’elle permet d’exploiter. La compétition est obligée de se tourner vers l’artifice qui suppose une part croissante d’innovations et d’informations et de moins en moins de ressources naturelles. Il n’est plus possible par exemple de multiplier les essais nucléaires. La compétition pour l’œuvre de mort ne se poursuit qu’entre ceux qui ont les moyens technologiques nécessaires pour conduire des recherches par simulation. Une telle éventualité n’est réservée qu’à de très faibles minorités dans le monde.

Pour les autres, la disqualification est inévitable : le phénomène de marginalisation des hommes du processus de la production est l’exclusion. L’exclusion diffère du chômage en ce qu’elle signifie l’irréversible. Elle dévoile que la compétition capitaliste est sacrificielle. C’est pourquoi elle pose un problème éthique décisif. Un système économique si performant soit-il n’est évidemment pas acceptable quand il conduit au sacrifice d’êtres humains.

L’implosion éthique

Mais le développement du capitalisme a d’autres conséquences notamment la prospection des champs d’activité traditionnellement réservés à la réciprocité pour créer de nouveaux emplois salariés pour les exclus. La disparition des structures de réciprocité traditionnelles n’est pas un mal en soi si elles sont remplacées par des structures de réciprocité plus modernes. Mais si elles ne sont pas remplacées, rien n’empêche le moteur de l’intérêt privé de s’imposer au détriment d’autrui : aussitôt disparaît le lien social, entendez les valeurs fondamentales que sont l’amitié, le respect, la confiance, la responsabilité et le sentiment de justice qui unissaient dans la compréhension mutuelle et la communion spirituelle la société.

Le système de libre-échange affronte à son tour deux difficultés : l’exclusion d’une part de la société, qui ne peut accéder aux richesses créées par la machine industrielle ni à la production des dites richesses, et l’implosion du lien social par la destruction des matrices des valeurs humaines.

Mais si l’on reconnaît les matrices des valeurs humaines et si par cette reconnaissance on devient capable de les produire à volonté, disparaît aussitôt la dépendance vis-à-vis de l’imaginaire imposé aux uns et aux autres par les conditions de la nature et les insuffisances de la technique à les surmonter. La maîtrise rationnelle de la réciprocité associée à la technologie moderne donne à chacun une responsabilité nouvelle, la responsabilité telle que l’entendent les philosophes d’aujourd’hui de fonder les structures de réciprocité universelles dont les valeurs seront accessibles à tous sans incompréhension, confusion ou équivoque.

Les trois puissances de la technique : physique, biologique et psychique.

Mais alors la compétition devient une compétition entre machines. La machine a divers avantages redoutables : une durée de vie indéterminée et une capacité d’intégration de compétences sans limites. Sa puissance est donc quasiment incontrôlable. On a parlé à son propos de “barbarie”. Elle peut en effet pour assurer le bon fonctionnement de l’entreprise exiger le sacrifice de nombreux travailleurs. Mais elle est aussi d’une telle objectivité qu’elle peut dénoncer tout phantasme de puissance des capitalistes comme irrationnel vis-à-vis du bien général. C’est-à-dire qu’elle peut définir les conditions de survie de l’humanité par l’arrêt de l’accumulation des profits, c’est pourquoi il vaut peut-être mieux la considérer comme de l’intelligence humaine déconnectée des ambitions de pouvoir et de puissance des privilégiés. Ce ne sont pas les machines mais la compétition pour le pouvoir qui entraîne désormais le sacrifice des moins forts.

De l’information on passe aujourd’hui à la communication. Cette nouvelle donnée n’est pas un savoir mais un pouvoir d’imagination, une capacité de choix, voire d’improvisation.

Dans le conte de Blanche Neige, le miroir qu’interroge la reine mère connaît toutes les femmes du royaume, leur commerce, leurs projets, leurs soucis, leurs traits les plus fins. Ce miroir génial, aujourd’hui, c’est l’ordinateur qui dit à chaque entreprise : “Tu es (ou tu n’es plus) la plus performante”. C’est donc le système dont les entrées sont gratuites qui est le plus efficace, autrement dit le système dont toutes les entrées s’expriment sous forme de dons réciproques. Il s’agit d’une mutation dans la technique. De la néguentropie, on est passé à une troisième énergie, la technique, qui n’est pas seulement un développement du vivant mais le développement d’une libre circulation des informations. On pourrait appeler cette technique : psychique. Le développement de cette technique c’est par exemple Internet. Et cette technique bouleverse les règles du marché ; elle instaure la gratuité, abolit l’exploitation, annule le profit et structure le temps libéré par la réciprocité généralisée. C’est la revanche de la réciprocité des dons sur l’échange intéressé et de l’éthique sur la conscience sur le pouvoir qui se mesurait en savoir.

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Peut-on fonder un système économique sur le don gratuit et réciproque ?", Conférence de Lunel – Journées de la « Science en fête » à l’invitation de Christian B. Amphoux, 1996, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 22 octobre 2017).

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