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Le Tiers et le réciproque

2. Le Il dit-il le Tiers ?

Dominique TEMPLE | 2008

Le Il dit-il le Tiers ? Est-il un mode d’actualisation du contradictoire par la parole ? Ou est-il ce troisième qui permet de déroger à la relation contradictoire ?

Nous voudrions lever cette ambiguïté en serrant de près le texte de Berthoud [1]. Le Il est bien l’incarnation du Tiers en tant que « Tiers invisible », qui se rend donc visible comme ensemble partagé de valeurs (je souligne le mot ensemble et partagé) d’une vision du monde, d’un grand récit, d’une culture… (je souligne le mot un). Le Il est l’expression du Tiers invisible sous la modalité de la Totalité dans une Unité indivisible. Mais il y a lieu de distinguer ici le Tiers invisible qui signifie l’instance contradictoire du Il qui l’exprime sous la forme non-contradictoire de l’Unité du Tout. Ce Il fait droit à ce que Lévi-Strauss appelle le “principe de maison”, une appellation curieuse pour dire un principe antagoniste du “principe d’opposition”.

Allons au “principe d’opposition” ; il est clairement exprimé par l’opposition “Je - Tu”. Certes, il n’y a pas de « Je » sans « Tu » et donc pas « d’existence de soi comme une personne sans les paroles, les regards et les gestes d’autrui ». Il n’y a pas de Je sans Tu, c’est-à-dire sans la relation de réciprocité qui permette à celui à qui on dit Tu, de dire Je et de dire Tu à celui qui disait Je. La réversibilité du Je en Tu pour chacun des protagonistes exige la stricte réciprocité. Or cette réversibilité du Je en Tu signifie que l’on passe d’une situation active à la situation passive et que la réciprocité est donc bien la condition pour chacun des protagonistes d’assumer la tension contradictoire entre agir et subir.

Benveniste a cependant souligné, comme Aristote, que le Je était supérieur au Tu. En quoi est-il supérieur ? En ce qu’il permet à la parole d’engager la tension du contradictoire dans une visée non-contradictoire : ici la différenciation, l’opposition corrélative appelée aussi complémentaire (le principe d’opposition) permet le développement, bien repéré par Lévi-Strauss, de la non-contradiction comme vecteur de la communication. Mais qu’est-ce qui donne sens à cette parole d’opposition « Je-Tu » ? Qu’est-ce qui va nourrir de sens tous les signifiés dont elle peut se charger ? L’énergie, l’impulsion de ce que Berthoud appelle la “tension” ou encore le contradictoire. Sans la tension, sans le contradictoire, en effet, et sans la réciprocité qui en est la matrice pour chacun des protagonistes, pas de naissance du langage. Le Je appartient au Tiers, et c’est lui qui sous-jacent au moi-toi lui donne sa dynamique et définit la supériorité de celui qui parle en lui conférant la dignité du Sujet…

Que deux familles ou deux clans soient dans un équilibre de réciprocité, ce que Mauss appelait des prestations totales où « les cohésions croisent les divisions », selon son expression, et il y a aussitôt deux possibilités non-contradictoires de traduire le sentiment d’humanité qui en résulte : l’une est l’opposition, l’autre l’union. Le Je-Tu, Parole d’opposition  (lire la définition) , et le Il, Parole d’union  (lire la définition) .

Peut-on dire que le Il est le médiateur du Je-Tu ? (« mais surtout il n’y a pas de relation permutable « je-tu » sans « il », c’est-à-dire sans « tiers » pour unir soi et les autres dans un « nous » circonscrit par un ensemble de règles » écrit Berthoud). D’après ce que nous venons de dire, oui et non ; oui si par Il on pense à ce qui est derrière l’expression du Il, derrière la parole non-contradictoire polarisée par l’Unité du Tout, oui s’il s’agit du Tiers contradictoire et en ce sens parfaitement invisible, mais non si l’on veut dire le Il en tant que l’expression du Tiers sous la forme visible de la parole d’union. Mais oui, encore, car nul ne se contente d’une seule Parole, et tout être parlant revendique évidemment les deux Paroles  (lire la définition) .

Dit autrement, le Tiers n’est pas le tiers, le Tiers comme tension du contradictoire préside au jeu du Je et Tu mais aussi, sans jeu de mots, au Je du Il, car le Il de “Il est dit que” n’est pas seulement un passif : il dit le Sujet avec la forme passive. Il y a donc non pas une mais deux Paroles. Le verbe dit Je-Tu, il dit Il, selon qu’il obéit à la modalité de la fonction symbolique décrite comme le principe d’opposition ou qu’il se décline selon la modalité du principe de maison de Lévi-Strauss (principe d’union).

Parole politique évidemment et... Parole religieuse.

« Partout et toujours, la relation de don constitue un ensemble organisé d’actions, de réactions et d’interactions, dont la visée est bien davantage de créer, de maintenir et de rétablir des liens que de faire circuler des biens » [2].

Nous revenons à la perspective ouverte par l’intuition de Mauss : l’enjeu de la réciprocité est le contradictoire. Là se joue quelque chose qui va bien au-delà des interactions naturelles… et quoi donc ? « de créer, de maintenir et de rétablir des liens » dit Berthoud. Mauss précise du lien d’âmes : un lien d’âmes est sans doute un lien de même nature que l’âme. On aurait peine à imaginer qu’il s’agisse d’un lien mécanique ou l’effet d’une contrainte organique ! Non, ici il s’agit d’un lien de nature spirituelle, et ce lien d’âmes, récusé violemment par Lévi-Strauss au nom du primat de l’intérêt bien compris des uns et des autres que médiatise l’échange, Mauss lui a donné un nom emprunté aux Mélanésiens : le mana. Mais avec l’explicitation de Berthoud, nous comprenons que nous pouvons le nommer d’une manière plus théorique et dans notre langage : le Tiers, le Tiers radicalement invisible, pas le tiers comme troisième, mais le Tiers de la réciprocité  (lire la définition)  : cela même qui constitue le roc inébranlable de la morale, comme le rappelle Mauss, ou encore les valeurs humaines qu’Aristote nous enseignait être l’enjeu de la réciprocité.

Ici nous avançons sur une ligne que même Mauss n’envisage qu’à petits pas : la réciprocité n’est pas le siège passif du Tiers, ou bien la fenêtre par où reviendrait le dieu antique, la conscience affective, après avoir été chassé par les Lumières, elle en est la matrice ! Berthoud dit bien, et j’espère ne pas forcer sa pensée : « dont la visée est bien davantage de créer, de maintenir et de rétablir… », il s’agit de créer ! Donc la réciprocité est au moins une matrice, au sens biologique du terme s’entend.

Mais, alors, comment se fait-il que par ailleurs il soit presque constamment fait référence à des ensembles de valeurs constituées ? Eh bien, comme on l’a vu, le Tiers né dans le berceau de la réciprocité est le seul être qui parle, c’est-à-dire qui soit efficient par ce qui définit l’homme : la parole. En tant que paroles (les dons sont des paroles silencieuses), les dons nous paraissent ainsi premiers et cela d’autant plus qu’ils ne sauraient commander immédiatement autre chose de plus pressant que la reconduction de leurs conditions d’origine, la reproduction de la matrice : “aime ton dieu” (la réciprocité matrice de ce qui se dit par le Il), “et ton prochain comme toi-même” (la réciprocité matrice de ce qui se dit par le Je-Tu). On peut donc se contenter de ce que Berthoud appelle « maintenir et rétablir », et oublier le « créer ».

Berthoud ajoute :

« Mais cette relation présente une asymétrie foncière entre le sujet actif, celui qui a le pouvoir d’agir et le sujet passif. Prendre l’initiative de donner revient à affirmer sa supériorité, mais simultanément à engager un dialogue avec autrui. Telle est la double face du don, celle de l’union constitutive d’un « nous » et celle de la séparation productrice d’individus valorisés. La relation de don n’est donc concevable et effective que dans les limites d’un contexte institué ».

Berthoud ici fait preuve d’une grande concision et il est difficile de tenir ensemble toutes les implications de ce court exposé. Je l’interprèterais ainsi : une fois créées par la réciprocité, les valeurs deviennent des références, mais elles sont efficaces et comme elles commandent la reproduction de leurs matrices, elles peuvent être invoquées comme sources... de la réciprocité ! L’asymétrie entre le sujet actif et le sujet passif traduit cette efficience qui superpose au duel symétrique « Moi-Toi » l’absolu du sens, caractéristique du Tiers, et dont l’efficience s’exprime au singulier et de façon non-contradictoire. L’un des deux termes Moi-Toi devient actif parce que le Tiers transforme le Moi en Je. La question se pose moins pour le Il : dans le Il, il y a également le Sujet parlant, il y a le Je. Dans le “Il est dit...” c’est bien le Tiers qui parle et qui dit sous la forme Il, le Sujet.

Mais Berthoud écrit : « entre le sujet actif et le sujet passif ». Y aurait-il donc deux sujets ? Oui, en dépit qu’il n’y ait qu’un Sujet, puisque le Tiers est indivisible. Il parle par la voix de l’un et de l’autre puisqu’il est commun aux deux partenaires, mais l’un dit je donne, quand l’autre dit je reçois. Que veut donc dire le sujet actif et le sujet passif ?

Si je ne force pas la pensée de l’auteur, dans la dialectique du don, celui qui prend l’initiative de donner est en premier le porte-parole du Tiers, l’expression du Sujet. La distinction que je suggère ici est facile à corroborer puisque dans la réciprocité négative  (lire la définition) , au contraire, c’est celui qui subit qui est le porte-parole du Tiers : c’est lui qui a droit à la vengeance comme moyen d’établir le Tiers, non seulement pour lui-même en meurtrissant alors qu’il est meurtri mais aussi pour l’autre, pour celui qui ayant meurtri est alors aussi meurtri. C’est pourquoi dans toutes les sociétés humaines le premier meurtre n’a pas de sens. Le premier meurtre est interdit parce qu’il ne crée pas de contradictoire.

C’est donc dans la réciprocité positive, la réciprocité des dons, que la formule de Berthoud s’entend sans paradoxe dans ce champ de la réciprocité où son analyse s’est déployée : « l’initiative de donner revient à affirmer sa supériorité ». La réciprocité des dons est polarisée par la bienveillance, et cette polarisation va doter la réciprocité d’un horizon particulier : l’imaginaire du prestige. Le « plus je donne plus je suis grand » inaugure la « dialectique du don »  (lire la définition) . On peut dès lors parler d’une certaine aliénation de la réciprocité et du Tiers dans la finalité de chaque dynamique polarisée.

« Un fond commun d’idées et de valeurs se retrouve dans de multiples récits, dans des mythes et plus largement dans les religions, ou encore dans des essais littéraires. Tous posent que le don est au départ du monde et qu’il équivaut à la vie, ou encore qu’il est la source même de l’abondance partagée et comme tel il donne naissance aux relations humaines ».

Il est vrai que dans la dialectique du don, la bienveillance l’emporte, mais elle ne fait que dominer la compétition et la compétition devient son ressort, sa négation dialectique (l’agon des dons agonistiques) :

« Il y a en effet une ambivalence ou une tension irréductible, entre une logique de l’union (dans le partage par exemple) et une logique de la séparation, pour affirmer, entre autres, sa supériorité dans son pouvoir de donner. Pour caractériser les deux versants du don, asymétrie et symétrie, ou déséquilibre et équivalence, sont donc indissociables. Paradoxe du don, qui tout à la fois unit dans l’alliance et la paix, et sépare dans le défi et la rivalité ».

… défi et rivalité, qui dans la réciprocité négative l’emportent sur la bienveillance.

Berthoud insiste sur la nécessité de remettre au creuset de la réflexion la question du “recevoir” car, dit-il après Mauss, elle est aussi importante que celle de “donner”. J’ajouterais que de nos jours, la réciprocité négative est aussi un thème qui mériterait de retenir l’attention, non pas seulement pour cette raison qu’elle a été très probablement le mode privilégié d’accès au Tiers Invisible (même chez les Grecs : antipaskein ! souffrir à son tour) mais parce que son intelligence permettrait de mettre fin à la plupart des guerres et à beaucoup de souffrances ! La maîtrise de la dialectique de la vengeance  (lire la définition) n’implique pas nécessairement de revenir à l’état d’équilibre négatif (les vengeances équilibrées) mais seulement à l’état d’équilibre tout court dont la forme la plus pure (la réciprocité symétrique) entre l’identification et la différenciation est la matrice du respect. Les hommes ont dans les temps anciens partout et toujours tenté de préserver le principe de réciprocité  (lire la définition) comme matrice de la Loi, des dialectiques de la vengeance et du don, et de leurs imaginaires respectifs, en attestant que l’on peut immédiatement remplacer la réciprocité négative par la réciprocité positive.

Le prix de la réciprocité négative étant assez lourd, pourquoi dès lors la réciprocité positive ou symétrique n’est-elle pas systématiquement instituée ? Sans doute parce que la réciprocité négative fait accéder à la différence ontologique (le contradictoire par rapport au non-contradictoire) plus facilement que la réciprocité positive (ce que nous ne développerons pas ici) : quel qu’en soit le prix, l’homme accepte alors de le “payer” puisqu’il y va de sa destinée spirituelle. Mais aujourd’hui, il serait possible de faire l’économie du prix de la réciprocité négative puisque la raison nous permet de reconnaître le principe de réciprocité non plus au travers des imaginaires de chacun et de la conscience affective, mais par la théorie.

Il est vrai que les choses se compliquent puisque les auteurs passionnés par l’intérêt comme Lévi-Strauss ou encore comme Bourdieu qui semble marqué par une telle souffrance due à l’exploitation capitaliste qu’il ne voit plus partout que de l’échange, dénient sa puissance “créatrice” à la réciprocité ! En subvertissant la réciprocité et en l’assujettissant à la dynamique de l’intérêt (l’accumulation), les partisans du primat de l’échange sèment, malgré eux sans doute, le désordre.

Pourquoi, dira-t-on, les peuples qui pratiquent la réciprocité ne se soucient-ils pas d’en indiquer les raisons et d’en proposer une théorie ? Peut-être parce que leur appropriation des valeurs (éthiques s’entend) par l’usage de structures de réciprocité traditionnelles leur permet d’appréhender directement les choses sous un mode symbolique qui les satisfait.

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Le Il dit-il le Tiers ?", Le Tiers et le réciproque, 2008, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 28 juin 2017).

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Notes

[1] BERTHOUD, Gérald. “L’univers du don. Reconnaissance d’autrui, estime de soi et gratitude”. in [http://www.contrepointphilosophique.ch], Rubrique Ethique, 16 décembre 2005.

[2] G. BERTHOUD, op. cit.