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Education Permanente, n°144, 2000.

3. Les origines anthropologiques de la réciprocité

Les origines anthropologiques de la réciprocité

Dominique TEMPLE | 1989

La réciprocité primordiale

Toutes les Traditions fondent la société sur la Prohibition de l’inceste, l’interdiction du Même. Mais lorsque le Différent se présente sous une forme radicale, c’est alors lui qui est condamné. Ainsi, ce qui se décline sur le mode de la Différence absolue est frappé du même interdit que l’Identité absolue : tabou sur les relations des hommes avec les étrangers qui seraient si différents qu’ils en seraient indifférents et pourraient êtres considérés comme des animaux.

Interdire le Même ou interdire la Différence absolue peut s’entendre comme deux applications d’une loi plus générale : la prohibition de ce qui s’affirme comme logiquement non-contradictoire. Et cette prohibition conduit à la relativisation du Différent par le Même et du Même par le Différent pour engendrer une résultante en elle-même contradictoire qui intéresse immédiatement la pensée, l’énergie psychique. Les termes de non contradictoire et contradictoire indiquent ici seulement la structure logique de ce dont il est question sans présumer de son contenu.

C’est alors qu’intervient la réciprocité : chaque partenaire d’une relation réciproque agissant et subissant à la fois accède à une situation où chacune de ces dynamiques antagonistes (agir et subir), chacune en elle-même non-contradictoire, est relativisée par l’autre de sorte qu’elles se métamorphosent l’une l’autre, au moins en partie, en une énergie réfléchie sur elle-même, une énergie psychique. Cela veut dire que les réflexes, instincts, activités des sens ne sont plus orientés par une finalité biologique aveugle mais qu’ils sont réfléchis sur eux-mêmes en une conscience de ce qu’ils sont et de leur finalité. Cette métamorphose est l’avènement de la conscience de conscience que les Traditions appellent la Révélation. Mais surtout, la réciprocité permet que la conscience qui résulte de cette métamorphose appartienne simultanément autant aux uns qu’aux autres. Le sens est immédiatement universel.

Dans les grands récits de l’histoire des hommes, les forces physiques et biologiques de la nature sont dites aveugles, chaos des origines, ténèbres. De ce chaos surgit la lumière. Et cette lumière (spirituelle) a une efficience spécifique (même si cette efficience n’est sans doute que l’équivalent de l’efficience des énergies antagonistes mises en jeu pour lui donner naissance). Cette efficience est la Parole dont on dit parfois qu’elle est d’origine surnaturelle puisqu’elle est affranchie des déterminations de la nature physique et biologique. Par elle, la conscience se nomme et nomme la nature. Aussitôt, elle affronte les forces de la nature, instincts ou réflexes, qui ne participent pas de la réciprocité. Et c’est pourquoi la réciprocité constitue un seuil, le seuil entre la nature et la culture.

Des prestations totales aux structures élémentaires de la réciprocité

Presque toutes les activités des hommes sont soumises au Principe de réciprocité  (lire la définition) . À l’origine elles sont confondues dans la même matrice et sont appelées, depuis Marcel Mauss, des “prestations totales” [1]. Mais lorsque la réciprocité se spécialise, chacune acquiert son propre sens.

Selon Lévi-Strauss, c’est en termes de réciprocité, d’alliance matrimoniale et de filiation, que les hommes organisent leurs premières communautés [2]. Il est interdit de se marier avec ses consanguins (frères et sœurs). Il est aussi interdit à deux générations différentes d’épouser le même conjoint (les enfants, leurs parents). Puis le principe est appliqué selon d’autres normes que la parenté biologique, mais toujours pour fonder des structures de réciprocité.

L’alliance matrimoniale, dans les sociétés primitives, est en général une relation de réciprocité binaire : on la dit de réciprocité restreinte. Elle peut, il est vrai, se transformer en réciprocité généralisée (dite aussi ternaire car trois prestations suffisent à symboliser le cycle). La filiation est exclusivement ternaire : les parents engendrent des enfants qui engendreront à leur tour… [3]. Je rappellerai simplement que l’on peut classer les structures élémentaires en deux groupes : réciprocité binaire et réciprocité ternaire, le groupe de la réciprocité binaire à nouveau en deux : le face à face et le partage. Par ternaire, on entend une relation où l’on agit sur un partenaire et où l’on subit d’un autre partenaire. La chaîne est donc ininterrompue et se referme soit en réseau, soit en cercle. Elle peut être linéaire ou bien, lorsqu’un seul partenaire sert d’intermédiaire à tous les autres, on la dit centralisée. Il existe enfin des structures intermédiaires entre les structures élémentaires. Certaines de ces structures sont données conjointement dès l’origine, comme la filiation et l’alliance, tandis que d’autres s’excluent, comme la réciprocité linéaire (dite aussi horizontale  (lire la définition) ) et la réciprocité centralisée (dite encore réciprocité verticale ou redistribution  (lire la définition) ).

Chacune de ces structures élémentaires  (lire la définition) est la matrice d’un sentiment spécifique (le face à face, par exemple, de l’amitié ; la réciprocité ternaire, de la responsabilité, etc…). Il faut donc recenser les structures élémentaires, repérer la valeur que chacune produit, comprendre comment les différentes structures s’articulent entre elles pour former des systèmes parfois exclusifs les uns des autres. Le sentiment d’humanité engendré au niveau d’un système de réciprocité sera différent de celui créé dans un autre système. Si toutes les valeurs sont universelles, l’humanité est quand même plurielle.

L’origine des deux Paroles : “politique” et “religieuse”

Lorsque la réciprocité permet une relativisation de soi et d’autrui qui tend vers un état intermédiaire équilibré, le résultat est un sentiment d’appartenance à une humanité commune. Mais lorsque cette relativisation est déséquilibrée par l’un des pôles qui domine l’autre, ce sentiment reflète les caractéristiques du pôle opposé [4] ! Par exemple, le donateur (qui perd ce qu’il donne) aura le sentiment d’acquérir la valeur d’humanité (le prestige) tandis que le donataire qui reçoit aura le sentiment de perdre la face. D’où pour lui le désir de reconquérir du prestige qui se traduit par l’obligation de réciprocité, l’obligation de redonner.

Or, la Parole s’exprime en transformant la nature en ses propres signifiants. Le corps est le premier signifiant qui est aussitôt incisé de cicatrices, de tatouages, orné de parures… lesquelles, séparées du corps, deviendront des masques. À ce que nous avons appelé révélation  (lire la définition) succède donc la signification, que l’on peut appeler avec les Traditions religieuses incarnation  (lire la définition)  ; un mouvement en sens inverse donc de ce qui s’est produit pour engendrer la conscience.

Il existe désormais deux incarnations possibles pour la conscience : l’une qui utilise pour signifiant logique la Différence, et l’autre l’Identité. L’expression par la Différence, l’anthropologie y fait référence sous le nom de principe d’opposition ou encore de disjonction, et l’expression par l’Identité, sous le nom de principe d’union ou encore de conjonction. Il s’agit, en fait, des fondements de deux Paroles  (lire la définition) que j’appellerai ici Parole politique et Parole religieuse.

La Parole d’opposition, l’honneur et le prestige

La première opposition utile pour exprimer le sentiment d’humanité est ami-ennemi. La réciprocité peut dès lors être reproduite consciemment de plusieurs manières suivant qu’elle est plus ou moins parfaitement équilibrée ou que domine l’amitié ou l’inimitié. Nombreuses sont les sociétés construites à partir de ces trois formes  (lire la définition) de réciprocité dites l’une positive : la réciprocité des dons, l’autre négative : la réciprocité de vengeance, la troisième symétrique (les organisations dualistes dans les sociétés primitives en sont un premier exemple).

La Parole d’opposition distingue, avons-nous dit, la concorde et la discorde. Tout don ou vengeance doit être réciproque sous peine d’être inhumain. Seule en effet la réciprocité permet de métamorphoser le fait de donner et celui de recevoir en une valeur nouvelle dont témoigne le prestige. C’est la même chose pour la violence, le meurtre ou le vol. S’ils ne s’inscrivent pas dans la réciprocité, ils n’ont aucun sens : seule la réciprocité leur donne sens en créant l’honneur.

Ces deux formes de réciprocité, dites positive et négative, peuvent se relayer directement, car elles sont équivalentes du point de vue de la structure, mais à la condition que chaque structure soit au préalable équilibrée. On ne peut remplacer une structure que par une autre structure, on ne peut échanger un élément d’une structure par un élément d’une autre. Mais un terme réel de la relation peut être remplacé par un symbole, la compensation ou la composition (on dit aussi un gage). Et lorsque les symboles sont identiques, les deux structures peuvent se substituer l’une à l’autre par son intermédiaire. Dès lors, les sociétés donnent le plus souvent la préférence à la réciprocité positive et reportent la réciprocité négative à leur périphérie.

Le prestige et l’honneur illustrent le sentiment d’humanité créé par la réciprocité des dons ou de vengeance, mais ils polarisent dans leur non-contradiction respective la reproduction du cycle, d’où la dialectique du don  (lire la définition) et la dialectique de la vengeance  (lire la définition)  [5]. Dans chacune de ces dialectiques, la relation contradictoire fondamentale (amitié-inimitié) demeure, mais elle est déséquilibrée en faveur soit de l’une soit de l’autre de sorte que chaque nouveau cycle dialectique permet de l’amplifier. La dialectique et l’imaginaire qu’elle développe (l’imaginaire du don ou celui de la vengeance, le prestige et l’honneur) sont donc normalement concomitants de la croissance du contradictoire pur et sont au service du symbolique  (lire la définition) .

Mais l’imaginaire est polarisé de façon non-contradictoire et peut aussi imposer sa force au symbolique de sorte à transformer l’autorité de celui-ci en pouvoir (du plus fort sur le plus faible). Néanmoins, chacune de ces dialectiques peut se relativiser et cette relativisation conduit à une troisième forme de réciprocité, la réciprocité symétrique  (lire la définition) à l’origine des valeurs éthiques. La réciprocité symétrique a ceci de remarquable de ne conduire à aucune forme de domination et n’apparaît de ce fait dans aucun rapport de pouvoir. Elle est le fondement d’une société “plus humaine”.

La Parole d’union et le sacré

Si la Parole d’opposition conduit à différentes formes d’organisation, la Parole d’union, au contraire, conduit à une seule organisation. Elle est à l’origine de la religion et oppose à l’honneur et au prestige un autre imaginaire : le sacré.

On peut distinguer deux structures élémentaires de réciprocité qui donnent naissance à la Parole d’union : le partage, qui produit la confiance, et la réciprocité ternaire centralisée dans laquelle les membres de la communauté sont tous reliés entre eux par un seul intermédiaire, qui devient centre de la redistribution et autorité suprême (le roi Sihanouk au Cambodge, par exemple). Le sentiment de confiance mutuelle n’a plus de vis-à-vis. Il devient la foi. Lorsque le centre se consacre à la redistribution des valeurs spirituelles, la foi des fidèles se transforme en assujettissement (obéissance et soumission) [6].

Toutes les sociétés tentent de concilier la Parole d’opposition avec la Parole d’union et l’on voit apparaître une triade, la triade du pouvoir : le guerrier et le régisseur d’un côté et le prêtre de l’autre : Achille, Agamemnon et Calchas, que célèbre Homère dans L’Iliade [7] : une triade qui assura l’ossature de la civilisation occidentale jusqu’au XVIIe siècle et que les historiens décrivent sous divers triptyques, par exemple : le chevalier, le laboureur, le prêtre [8]. Mais dans de tels systèmes, un homme qui ne participe d’aucune relation de réciprocité ou qui ne peut y participer n’est plus considéré comme humain. Les trois imaginaires, l’honneur, le prestige et le sacré impliquent donc négativement un quatrième référent : l’infra-humain, qui explique dans les anciens régimes l’esclavage.

Si aucune société humaine n’ignore les deux Paroles, chacune donne tantôt la préséance à l’une, tantôt à l’autre. Dans les sociétés amérindiennes des Andes, la lignée masculine est responsable de la Parole d’opposition, la lignée féminine de la Parole d’union. Dans la civilisation européenne, jusqu’au Xe siècle, la Parole politique domine et la parole issue de la réciprocité négative l’emporte sur la parole issue de la réciprocité positive (les chevaliers deviennent seigneurs et les laboureurs serfs). Au XIe siècle, la Parole religieuse prend l’avantage. Le pape sacre les rois et inféode leurs prérogatives jusqu’à valider ou invalider leurs alliances matrimoniales !

Bien évidemment dans chaque ordre politique ou religieux un débat interne oppose la tentation du non-contradictoire à sa relativisation en contradictoire : pouvoir et liberté, imaginaire et symbolique, loi et genèse. L’antinomie entre le non-contradictoire qui prétend au pouvoir et la relativisation de celui-ci pour engendrer la liberté est inextinguible. Elle n’est pas seulement la question des origines, elle est une constante de l’histoire : ici, elle se retrouve au niveau de la parole à un deuxième cercle de relations humaines par rapport à celui du réel des activités de la vie. La propriété lutte avec la réciprocité, la sélection avec l’élection, le pouvoir avec la liberté. Et lorsque le non-contradictoire domine, sonne l’heure d’idéologies meurtrières qui vouent les Juifs à l’enfer, les Noirs à l’esclavage, les Indiens au “service domestique”, les “hérétiques” à la torture et les exclus à la mort.

Pour les deux Paroles, l’épreuve est en effet difficile car elles doivent rendre compte l’une et l’autre du sentiment d’humanité créé par la réciprocité au niveau du réel (le premier cercle ou niveau  (lire la définition) ) et sont dès lors menacées d’être happées par la logique non-contradictoire de leur signifiant (l’union ou l’opposition).

L’apparition du fétichisme

Mais pourquoi l’imaginaire emprisonne-t-il le symbolique ? Pourquoi le pouvoir s’empare-t-il de la liberté ? Pourquoi la réciprocité symétrique ne l’emporte-t-elle pas et ne se reproduit-elle pas immédiatement dans le langage ; pourquoi ne conduit-elle pas au meilleur des mondes ?

Lewis Hyde, dans son interprétation du texte le plus célèbre de la littérature anthropologique (l’enseignement du sage Maori Ranaipiri à un anthropologue anglais du nom de Elsdon Best), nous en donne une idée [9]. Tel que le raconte Marcel Mauss dans son Essai sur le Don, Tamati Ranaipiri voulait décrire à Elsdon Best les rapports de l’homme Maori avec la nature. Ranaipiri se réfère à une relation entre les hommes, une relation de réciprocité généralisée (la plus commune de toutes les relations de réciprocité) :

« Supposons, dit en substance Ranaipiri, que tu me donnes un cadeau et que je le transmette à un tiers ; lorsque celui-ci s’avisera de rendre par réciprocité un autre cadeau, je ne pourrai le garder pour moi car il est juste que je te le redonne : ce cadeau est le “hau” du tien (le “hau” : prestige que t’a mérité le cadeau que tu m’as fait) et il ne serait pas juste de le garder pour moi, je pourrais en mourir » [10].

Or, voici que Ranaipiri imagine une relation de réciprocité ternaire entre le chasseur, lui-même et la forêt [11] : la forêt donne des oiseaux au chasseur, le chasseur à Ranaipiri qui redonne à la forêt un oiseau avec en plus ce qu’il appelle le « mauri », une représentation du prestige (hau) que génère le don.

C’est de sa position intermédiaire entre la forêt et les chasseurs, qui lui assure d’être à la fois donateur et donataire (une situation donc contradictoire), que le sage Maori acquiert un sentiment de responsabilité. Il exprime un tel sentiment de responsabilité en confectionnant le mauri, symbole de l’esprit du don (le hau). Ranaipiri remet le mauri à la forêt pour que le cycle de la chasse se reproduise. Il crée donc une chimère de réciprocité dont il peut tirer un esprit (le hau de la forêt) avec lequel il enchante le monde.

Lewis Hyde observe que les Maori invitent la forêt dans cette matrice, mais aussi les rivières, la terre, le ciel, l’univers, puis l’au-delà qu’il appelle mystère, enfin les esprits eux-mêmes. L’objectif de cette fuite dans le mystère est sans doute d’éviter que la réciprocité ne puisse être récupérée au bénéfice d’un premier donateur car aussitôt elle se réduirait à ce qui pourrait s’interpréter comme un don calculé dans son intérêt, en somme, un échange.

Mais que l’on confonde à présent l’esprit du don avec le donateur lui-même, que l’on fasse de l’esprit du don un premier donateur, comme si le mauri du hau de la forêt était le symbole d’un donateur et non du hau, cette réduction établit la valeur de responsabilité comme une propriété de ce quatrième participant au cycle, et forcément le contre-don signifie une autre propriété. Nous connaissons ce rapport entre propriétés : l’échange. La réduction de la valeur produite par le don à la nature du donateur supprime la réciprocité comme matrice de cette valeur et instaure la propriété et l’échange symbolique avec des esprits (fétichisés) ou des Dieux.

C’est pour avoir interprété l’esprit du don produit par la réciprocité comme le “moi” du donateur (comme sa propriété) que Marcel Mauss, le principal théoricien français qui s’est inquiété de la réciprocité des dons, a cru que donnant on donnait de soi. Il soutient ensuite que le don de soi ne peut être définitif, qu’il est en réalité inaliénable et que le retour du symbole à son foyer d’origine devenant inéluctable, cette inéluctabilité serait le ressort de l’échange. Il interprète ainsi le don comme un simple prêt et voit dans la vengeance la preuve de son interprétation : la vengeance viendrait restaurer l’intégrité du donateur lorsque le prêt ne serait pas restitué. Il parle d’“échange archaïque”, et comme tout lui paraît y être mêlé, âme et choses, il peut en tirer l’idée d’échange symbolique  (lire la définition) . Il suffirait de séparer les choses de leur valeur symbolique pour qu’elles puissent s’échanger selon des critères objectifs. Fourvoyée dans cette impasse, la théorie de la réciprocité est restée longtemps inexplorée, au bénéfice de celle de l’échange.

Le fétichisme de l’honneur

De la réciprocité de vengeance naît le sentiment de l’honneur et, comme dans la réciprocité des dons, l’esprit du don, l’esprit de la vengeance a une efficience, efficience libre de toute détermination autre qu’elle-même, un pur esprit, donc.

Le fait de reconnaître une toute puissance intrinsèque à l’esprit ou aux esprits de la vengeance permet d’exclure toute propriété sur l’honneur, comme le fait de rapporter aux esprits le don permet aussi de rendre impossible tout premier donateur. Réserver aux esprits ou aux Dieux d’être les premiers donateurs signifie reporter l’origine du cycle dans l’infini et empêcher quiconque de prétendre au primat de son pouvoir sur la relation. C’est ce que nous dit l’Ancien Testament :

« Comme Pharaon s’obstinait à ne point nous laisser aller, Yahweh fit mourir tous les premiers-nés dans le pays d’Egypte, depuis les premiers-nés des hommes jusqu’aux premiers-nés des animaux » [12].

Mais le renversement fétichiste peut avoir lieu comme dans la réciprocité des dons, l’honneur devient alors un principe, le Dieu de la vengeance ou les esprits de la vengeance : des esprits vengeurs. Le sacrifice rappelle la relativisation de la nature biologique et physique pour engendrer le spirituel. Mais ici le sacrifice est instauré comme rituel pour nourrir le Dieu de la vengeance :

« Voilà pourquoi j’offre en sacrifice à Yahweh tout mâle premier-né des animaux et que je rachète tout premier-né de mes fils » [13].

Le fétichisme du sacré

On peut aussi envisager le fétichisme dans la Parole d’union.

Pharaon, par exemple, représente pour Moïse la Parole d’union close sur elle-même sans contradiction, et par conséquent devenue totalitaire, et la fuite d’Égypte, la relativisation de la Parole d’union par une sortie d’elle-même pour engendrer de par sa relation avec son contraire l’inconnu voire le néant (le fond de l’océan), un au-delà (la terre promise).

Nous retrouvons toujours le dilemme entre ce que nous avons plusieurs fois indiqué sous le terme de non-contradictoire et de contradictoire, ici plus précisément, entre l’imaginaire nécessaire pour proclamer le bien-fondé des valeurs acquises (Pharaon) et le symbolique qui procède à la relativisation de l’imaginaire dans le creuset d’une nouvelle relation contradictoire pour engendrer une valeur supérieure (Moïse).

Le problème du Mal et le fétichisme

L’hypostase par la non-réciprocité de la valeur produite par la réciprocité signe donc le renversement fétichiste  (lire la définition)  : ce n’est plus la réciprocité de meurtre qui engendre l’honneur, c’est la divinité de la vengeance qui dicte le meurtre. Ce n’est pas la réciprocité des dons qui produit le prestige, mais le prestige qui ordonne le don. Le cycle de la réciprocité est renversé dans une relation doublement unilatérale : une compétition de pouvoirs ou encore un échange intéressé entre divers concurrents. Dans cet échange, il ne se produit plus aucune valeur spirituelle, mais la valeur spirituelle est postulée innée en chacun des partenaires. Aussitôt, la liberté engendrée par la réciprocité se transforme en assujettissement des hommes à ces valeurs innées, c’est-à-dire en soumission au gouvernement qui monopolise la parole et se prétend le gardien des valeurs constituées. Dans la Tradition juive, le fétichisme est dit la Tentation. La Tentation est une représentation non-contradictoire du spirituel : le sacré. Or, cette conception non-contradictoire est celle de la Parole d’union et son imaginaire implique que toute relativisation de cette union soit dénoncée comme le Mal.

La réciprocité ne connaît pas le Mal car c’est la non-réciprocité qui invente le Mal : la non-réciprocité appelle “le Mal” tout ce qui pourrait corrompre sa représentation non-contradictoire du sacré [14]. Paradoxe ! Car c’est bien ce qui nous paraissait être l’avènement de la conscience qui est désormais appelé le Mal. C’est en réalité celui qui invente le Mal qui doit être dit le Malin. Toujours le même dilemme : le non-contradictoire affronte le contradictoire.

Aperçu sur la contradiction de l’échange et de la réciprocité

Nous avons dit que faire de l’esprit du don un premier donateur est typique du fétichisme. Dans un système religieux, ce premier donateur devient Dieu et c’est à Dieu qu’est due toute gloire. Cette aliénation atteint à son paroxysme dans l’Europe du Nord à partir du XVIIe siècle. Le Dieu cumule un tel pouvoir que l’homme se réduit à l’état de nature : il est même dit par les Puritains “prédestiné”… Tout ce qui relève du spirituel est en effet réservé au Dieu. Dès lors, une économie réduite aux lois naturelles paraît légitime pour construire la cité terrestre. C’est l’heure de l’échange désormais choisi comme référent. Il réalise l’égalité des choses entre elles, une égalité qui se comprend comme leur complémentarité en vue d’une efficacité supérieure. En somme, il mesure leur utilité. Voilà une nouvelle puissance qui remplace l’honneur, le prestige et le sacré : l’utilité.

Les capitalistes soutiennent que leur principe est universel parce qu’objectif et d’une certaine façon rationnel, si l’on réduit la raison au calcul (une notion de la raison et de l’universel spécifique de cette société). Mais plus de matrice, plus de genèse. L’esprit n’est plus nourri, il dépérit. Qui dit utilité s’approche, en effet, du dilemme entre le contradictoire et le non-contradictoire. L’utilité se conçoit-elle au bénéfice du privé ou de la société tout entière ?

L’échange est certes neutre mais il définit l’utile en termes de forces et donc au plus grand bénéfice du pouvoir. Il fait le jeu de l’unidimensionnel contre le relatif. Il n’est pas le démon mais il en est le compagnon. Si l’échange en effet peut être dit aveugle, l’intérêt auquel il est subordonné, lui, ne l’est pas, qu’il soit privé ou collectif. La société est alors obligée d’inventer le contrat social pour maîtriser le retour de la violence primitive ; contrat qui implique la réciprocité entre les hommes et qui vise l’échange, d’où son ambiguïté.

La démocratie politique dans la société occidentale est un correctif nécessaire au libre-échange mais elle suppose des individus doués d’un idéal du bien prédestiné. D’un côté l’échange délivre tout un chacun des sujétions à l’honneur, au prestige et au sacré. D’un autre côté il contraint à faire fonctionner l’économie utilitariste aussi bien que possible. L’échange libère donc le spirituel de toute compromission avec le matériel. Aussitôt, Dieu peut être dit un pur esprit. Il y a là un paradoxe bien vu par Max Weber : d’un côté une sujétion ramenée à un principe (Dieu) qui supprime tous les intermédiaires, princes et évêques, mais qui peut être aussi sujétion absolue à son propre imaginaire, et de l’autre la sortie de la sujétion par le matérialisme économique [15].

La conjonction de ces deux aliénations majeures pourtant antagonistes, celle du pouvoir spirituel absolu mais arbitraire et celle du pouvoir de nature (objectif mais inhumain) (tous deux non-contradictoires), assure le triomphe du système capitaliste et chrétien en Occident qui ne peut que difficilement empêcher ses dérives mortelles telles que le racisme, le fascisme, le national-socialisme ou le terrorisme. Le danger de la réduction de la raison à la raison utilitaire et celle du travail humain au travail de la machine est là : force brute, totalitarisme, discrimination sociale ou raciale, déportations et génocides, enfin la solution finale pour la conscience révélée.

Conscience objective et conscience affective

Mais si le Puritain ne l’avait emporté au Nord, le Jésuite au Sud [16], le processus de l’accumulation matérielle à partir de l’échange ne se serait-il pas produit de toute façon, avec les conséquences sur la planète que l’on connaît et qui deviennent de plus en plus menaçantes ? Et cette accumulation de pouvoir aveugle ne s’amplifie-t-elle pas aujourd’hui alors que déclinent les forces de la religion qui lui est associée ?

La Parole paraît avoir exprimé d’abord le sentiment d’appartenance à une humanité commune. « Nous voici les vrais hommes » est le nom que se donnent d’innombrables communautés humaines. L’humanité semble bien s’être d’abord passionnée pour la conscience affective  (lire la définition) . Sa première ambition fut sans doute partout de se libérer de la nature et de s’affirmer pas ses chants, ses danses et ses parures. Le souci de la connaissance du monde vient semble-t-il beaucoup plus tard. Or, dans l’expérience affective la conscience se tourne vers le contradictoire, dans celle de la science elle se tourne vers le non-contradictoire, comme un navire sur la mer qui prend d’abord le large puis se tourne vers le rivage. Aussitôt, il est tentant de prendre la direction choisie par la science comme la réalité de la chose observée et de croire que toute chose nommée est non-contradictoire ; que la nomination des choses ne fait que reconnaître la non-contradiction dans les choses. Ce qui est un mode de connaissance (la logique de non-contradiction) et de communication entre les hommes, un organon, est transféré au monde : l’énergie, la lumière par exemple, est interprétée au XIXe siècle comme un système d’ondes (c’est-à-dire comme la propagation d’un champ exclusivement continu), et la matière au contraire comme un système d’atomes (briques élémentaires exclusivement discontinues).

Le coup de h

La science classique a donc tenté d’imaginer le monde à partir de l’idée de non-contradiction et elle a voulu exclure le contradictoire de son champ. La logique occidentale est en effet fondée sur le principe d’identité, sur le principe de non-contradiction et sur le principe du tiers exclu [17]. Ce qui était précédemment objet de tous les désirs, le symbolique pur ou la conscience affective, est même disqualifié par la raison scientifique au XVIIIe, XIXe et XXe siècle. La science positiviste est alors un précieux auxiliaire de la théorie utilitariste jusqu’à une date précise : 1900.

Un séisme ! Un physicien, qui n’osera jamais croire à sa propre découverte, Max Planck, montre que le rayonnement est continu ou discontinu selon le processus expérimental avec lequel on l’appréhende et qu’il est donc « en lui-même contradictoire » (hv) (h est une valeur discontinue, v la valeur continue contradictoirement associées). L’interaction avec l’appareil de mesure actualise une non-contradiction donnée ou l’autre mais à partir d’une entité indéchiffrable en termes de non-contradiction. Vingt ans plus tard, toute énergie, toute matière de l’univers sera reconnue selon la même nouvelle perspective (quantique, donc, c’est-à-dire « contradictoire »  (lire la définition) ). La Physique ne met pas fin à l’appréhension du monde en termes de non-contradiction ni à l’idée que la force serait la traduction de la nature physique et biologique ni même peut-être à l’idée qu’il puisse être utile d’organiser certaine partie de la vie matérielle selon des rapports de force. Mais l’expérience dément les postulats de la science positiviste du XIXe siècle.

Même si les idées nouvelles doivent faire face à une forte inertie des idées reçues, le contradictoire est désormais reconnu partout au cœur de ce qui est non-contradictoire et le non-contradictoire s’avère être l’un ou l’autre des deux pôles du contradictoire. Du coup, la science change d’attitude. Elle n’est plus asservie à la non-contradiction logique des principes qui ont organisé la société. Elle ne pense plus le monde en termes seulement matériels. Elle s’inquiète des dimensions propres à l’homme car elles sont déjà inscrites au cœur de la nature. Elle reste franchement hostile à tout fétichisme et même à tout imaginaire mais elle accepte que sa visée sur le monde se redouble d’une visée sur l’homme et elle en comprend l’antinomie. Elle respecte les valeurs éthiques comme faisant partie intégrante de ses fondements à côté de la connaissance.

La réciprocité symétrique dans les temps modernes

Mais les choses vont plus loin. La métamorphose du chaos des origines en énergie spirituelle (des ténèbres en lumière) est, avons-nous dit, avènement de la conscience. Nous avons interprété le sacrifice originel comme la représentation de cette consumation des forces physiques et biologiques de la nature dans le creuset de la réciprocité pour engendrer le spirituel. Aussitôt, l’efficience de cette conscience (le verbe) nomme les choses, leur imposant une définition et un ordre selon une logique de non-contradiction avec le principe d’opposition ou le principe d’union. Or, à partir de Planck, cette intuition a rencontré l’expérience : les dynamismes à polarité non-contradictoire mais antagonistes entre eux peuvent s’annihiler pour engendrer du contradictoire, et ce même contradictoire peut engendrer le non-contradictoire (le vide quantique peut engendrer la matière et l’énergie). Pour quoi faire ? Créer de l’information utile au déploiement de sa propre dynamique, comme le disent les neurobiologistes ?

Il est au moins possible de maîtriser trois systèmes d’information : l’information physique, l’information biologique (dont fait partie le code génétique) et bientôt sinon l’information quantique du moins sa matrice qui mettra au service de l’humain sa propre matière psychique. C’est ici, peut-être, qu’un seuil nouveau se présente : le psychique, ou le quantique qui en est la source, n’est pas réductible à quoi que ce soit d’objectif. Il est Subjectif (avec un grand S) et la genèse de cette Subjectivité est l’enjeu de l’humanité. Libérée de toute entrave physique ou biologique, cette énergie psychique est la conscience de l’homme. Or, nous participons tous à la création du réseau mondial de cette information immatérielle, parole de tous adressée à tous et disponible pour tous de façon permanente et gracieuse. Cette gratuité de la parole de chacun à tous et de tous pour chacun est la forme moderne de la réciprocité symétrique, une réciprocité délivrée des imaginaires qui l’emprisonnaient dans la propriété et qui l’asservissaient dans le pouvoir.

La réciprocité s’échappe du deuxième cercle (ou niveau), celui de l’imaginaire, et se construit en un troisième cercle. Elle devient cette noosphère qu’avait imaginée Teilhard de Chardin, halo pour l’instant unique entre tous les halos des planètes, un halo de lumière spirituelle et de valeurs éthiques.

L’actualité de la réciprocité

Tous les jours nous recevons autrui, l’invitons à partager des vivres, lui offrons l’hospitalité, notre protection… de façon privée ou collective (couverture médicale universelle, allocations familiales, de retraite, assurances sociales). Nous pratiquons la réciprocité dans le réel car nous sommes du réel et plus de la moitié de notre activité productrice est destinée à cette réciprocité sans que nous le sachions car nous interprétons tout selon le paradigme dominant de l’échange.

Nous essayons de vivre socialement et nous nous inquiétons de la destruction du lien social sans savoir ce qu’est le lien social un mot vague qui recouvre en fait les valeurs produites par la réciprocité symétrique : les sentiments de responsabilité, de liberté, de justice, de confiance (selon les structures de réciprocité en jeu mais que nous ignorons). Là où ces structures sont brisées, nous sommes conscients que le lien social se défait, et les uns fuient dans la nature, les autres dans la maffia, les autres dans l’ecstasy, les autres dans la religiosité et d’autres dans ce qu’ils appellent des économies alternatives, parallèles, souterraines, salées, etc., toutes pré-capitalistes. Mais ce retrait nous permet de retrouver autrui dans la proximité, la solidarité, la citoyenneté, sans savoir non plus quel est le secret de ces notions et pratiques élémentaires. Exclus du premier cercle, nous nous retrouvons néanmoins dans le deuxième cercle, celui de la parole et de la communication. Et faute de compétences sur le sujet ici aussi le paradigme de l’échange nous rattrape et nous impose sa loi. On parle toujours d’échanges, d’échanges de savoirs et de compétences ! Et la compétence elle-même devient objet d’intérêt et parfois d’intérêts réciproques ! La réciprocité des intérêts, c’est l’échange, c’est-à-dire le contraire de la réciprocité des dons, plus précisément une réciprocité retournée contre elle-même. La confusion conduit toujours à la même impasse et la désillusion s’accroît. Aussi faut-il réfléchir et se demander ce que l’on veut produire : quelles valeurs, valeur d’échange, de justice, de responsabilité, de confiance, de foi ?

Les hommes répondent le plus souvent « D’abord la liberté ! ». C’est la première valeur que propose la Révolution. Et ensuite « l’égalité » (Octobre !). Toutes les structures de réciprocité sont génératrices de la liberté car toutes mettent fin aux déterminismes de la nature. Mais il faut entendre, ici, par liberté, la répudiation de toute sujétion, la sujétion à l’honneur, au prestige et au sacré. Personne de sensé, aujourd’hui, ne voudrait revenir au temps de Charles-Quint. Or, cette liberté-là est aussi celle de pouvoir être juste ou injuste. Depuis longtemps, les libéraux se demandent donc comment concilier la liberté et l’égalité, comment concilier la liberté avec la justice ?

John Rawls, champion du libéralisme contemporain, au terme d’une réflexion de plusieurs dizaines d’années, concède que l’individu rationnel ne peut être dit un individu complet et qu’il ne peut même pas atteindre aux principes de justice par lui seul [18]. Il lui faut encore être raisonnable, dit-il, c’est-à-dire vivre en réciprocité avec autrui pour acquérir ce que Charles Taylor décrit comme des capacités qui ne peuvent apparaître que de la participation de chacun à une communauté [19]. Or, la communauté universelle, qui s’affranchit donc de toutes limites pratiques ou imaginaires, se construit par la réciprocité généralisée  (lire la définition) .

Un autre débat tout aussi important, bien qu’il soit actuellement en suspens, est de savoir comment concilier l’égalité et la responsabilité. Il existe, en effet, deux formes de réciprocité généralisée, l’une qui promeut la responsabilité  (lire la définition) , l’autre qui promeut la confiance  (lire la définition) (et dans son aliénation, on l’a vu, la soumission). La difficulté naît de ce qu’elles sont exclusives l’une de l’autre. La méconnaissance des matrices de ces deux valeurs fondamentales et de leur exclusion mutuelle est l’écueil sur lequel se brisa l’économie communiste.

Comment résoudre ces énigmes sinon en maîtrisant les structures de production des valeurs humaines ? Et cela ne suffit pas puisque l’imaginaire s’empare de ces valeurs et les asservit. Il faut donc ajouter à la reconnaissance des structures de réciprocité la prise en compte des différents niveaux (le réel, l’imaginaire et le symbolique) où ces structures se construisent.

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Les origines anthropologiques de la réciprocité ", Les origines anthropologiques de la réciprocité, 1989, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 20 août 2017).

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Notes

[1] Cf. MAUSS, Marcel. “Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques”. L’année sociologique (1923-24), seconde série, t. 1 ; réédition Sociologie et Anthropologie. Paris : PUF (1950), 1991.

[2] LÉVI-STRAUSS, Claude. (1947) Les structures élémentaires de la parenté. Paris : Mouton, 1967.

[3] Pour ceux que ces questions intéressent : Cf. Dominique TEMPLE “Le principe du contradictoire et les structures élémentaires de la réciprocité”. La revue du M.A.U.S.S. semestrielle. N°12, Paris, 1998.

[4] En ce qui concerne la Logique du contradictoire  (lire la définition) , lire Stéphane LUPASCO :
-  Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie. Paris : Hermann, 1951 ; 2de édition Monaco : Editions du Rocher, 1987.
-  L’expérience microphysique et la pensée humaine. Bibliothèque de Philosophie contemporaine (1941) ; 2de éditon Monaco : Editions du Rocher, 1989.
-  L’énergie et la matière vivante. Paris : Julliard, 1962 ; 2de édition Monaco : Editions du Rocher, 1986.

[5] Cf. TEMPLE, D. “La dialectique du don. Essai sur l’économie des communautés indigènes”. Paris : Diffusion Inti, 1983. Et sur la vengeance, lire de D. TEMPLE :

- La réciprocité de vengeance. Commentaire critique de quelques théories de la vengeance (2003).

- La réciprocité négative chez les Tupinamba (2004).

Lire aussi TEMPLE, D. & M. CHABAL, La réciprocité et la naissance des valeurs humaines. Paris : L’Harmattan, 1995.

[6] Le chef d’une monarchie religieuse occidentale, le souverain pontife de l’Église catholique apostolique et romaine, a tout récemment ajouté au symbole de Nicée (le Credo des Chrétiens) un article qui témoigne de cette focalisation extrême : « De plus, j’adhère d’une obéissance scrupuleuse de la volonté et de l’intelligence aux doctrines qu’énoncent le Pontife romain ou le Collège épiscopal lorsqu’ils exercent leur Magistère authentique même s’ils n’ont pas l’intention de les proclamer dans un acte définitif. » Actes du Saint Siège, l’Osservatore Romano, 25 février 1989. In La documentation Catholique, n° 1982, 16 avril 1989.

[7] HOMERE. L’Iliade. (Trad. d’Eugène Lasserre). Paris : Garnier Frères, 1960.

[8] DUBY, G. Le chevalier, la femme et le prêtre. Paris : Hachette, 1981.

[9] HYDE, Lewis. The Gift. New York : Vintage Books, Random House, 1979.

[10] MAUSS, Marcel. “Essai sur le don”, op. cit, pp. 158-159.

[11] À une différence près : la relation entre les hommes est bilatérale, engendrant la justice en plus de la responsabilité, tandis que la relation avec la nature est unilatérale, engendrant seulement la responsabilité. Mais cette différence n’a pas d’incidence sur la démonstration qui vise à distinguer la réciprocité de l’échange.

[12] La Bible : « La sortie d’Egypte ».

[13] Ibid.

[14] Soyons attentifs au paradoxe : Tout ce qui s’oppose à la Parole d’union devenue totalitaire est déclaré œuvre du Mal. Mais si l’on se place du point de vue de la Parole d’opposition, il en va de même : un Indien Guarani du Paraguay, nommé par les missionnaires Nesu, qui défendait la réciprocité généralisée contre la réciprocité centralisée, répondit au fondateur Jésuite des missions Guarani, Antonio Ruiz de Montoya : « La liberté d’autrefois, je vois qu’elle se perd de discourir par monts et vallées, parce que ces prêtres nous assignent à des villages… » Cf. MONTOYA, A. R. (de). (1876) La conquista espiritual del Paraguay. (1639). Asunción del Paraguay : éd. El Lector, 1996. Cap. LVII.

Cf. TEMPLE, D. “La contradiction de l’imaginaire et du symbolique” (2003). L’assujettissement de la volonté et de l’intelligence, que l’on appelle la foi, caractéristique de la réciprocité centralisée (l’église de Montoya au cœur du village), paraissait à Nesu un esclavage. Mais au dire de Montoya, le même Nesu se rendait esclave du prestige que lui assurait la réciprocité généralisée. Il se référait, en effet, au prestige de la Parole qu’il appréciait à l’hommage des femmes (la polygamie chez les Guarani). Et Montoya lui répondait qu’il était un fils de Satan parce qu’il convolait dans le péché de la chair. Montoya ravalait la réciprocité d’alliance et de filiation, qui obéissent à la Parole d’opposition, à une loi de nature et contestait ainsi à son interlocuteur d’être créateur d’une valeur quelconque.

Un tel aveuglement mutuel souligne à quel point les deux Paroles s’excluent : chacune prétend être seule capable de rendre compte de la vérité ; ce qui est proclamé libération chez l’une est déclaré asservissement chez l’autre et réciproquement. Le succès actuel des sectes (confessionnelles ou laïques) et le retour de l’intégrisme autant dans le Christianisme que dans l’Islam, comme le regain des idéologies nationalistes et xénophobes, indique la permanence de ce phénomène aujourd’hui.

D’une manière générale, toute personne qui agit au nom de valeurs constituées est devant un problème difficile face à la réciprocité. Ses références, souvent fétichisées dans un imaginaire particulier ou archaïque, s’opposent à la modernité et doivent affronter la genèse de valeurs nouvelles par les jeunes générations. La Parole qui ne se réalise pas en termes de réciprocité ou qui ne reproduit pas la réciprocité à son propre niveau, celui du langage, et qui se réduit à la signification de valeurs constituées, n’est pas créatrice de nouvelles valeurs. C’est la parole de l’intégrisme. Au pire, elle peut devenir totalitaire.

[15] WEBER, Max. (1905) L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Paris : Plon, 1964.

[16] CLAVERO, Bartolomé. Antidora, antropología católica de la economía moderna. Milan : Dott. A. Giuffre Editore, S.p.A., 1991. Trad. franç. : La Grâce du don. Anthropologie catholique de l’économie moderne. Paris : Albin Michel, 1996.

[17] Le principe d’identité (A est A) implique l’exclusion du contradictoire mais c’est le deuxième principe, dit principe de contradiction, qui l’explicite : « Deux propositions contradictoires entre elles ne peuvent être vraies ensemble ». Enfin, le principe du tiers exclu précise que ce qui est exclu est ce qui est en soi contradictoire : si tous les possibles sont impliqués dans l’une ou l’autre de deux propositions contradictoires entre elles, il n’existe pas de tierce proposition entre ces contradictoires. Les logiques modernes impliquent d’innombrables valeurs mais souscrivent également toutes à l’exclusion de ce qui est en soi contradictoire. Ce qui est en soi contradictoire est la n+1ème valeur exclue des logiques à n valeurs. Il fallait par conséquent concevoir une logique du contradictoire lui-même, ce qu’a proposé Stéphane LUPASCO : Cf. Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie. Paris : Hermann, 1951 ; 2de édition Monaco : Édition du Rocher, 1987.

Lire aussi TEMPLE, D. “Le principe d’antagonisme de Stéphane Lupasco” (1998).

[18] RAWLS, John. (1971) A Theory of Justice. Trad. française par Catherine Audard : Théorie de la justice. Paris : Le Seuil, 1987 ; et Justice et démocratie. Paris : Seuil, 1993.

[19] TAYLOR, Charles. (1989) Source of the Self : The Making of the Modern Identity. Trad. franç. : Les sources du Moi. La formation de l’identité moderne. Paris : Éditions du Seuil, 1998 ;
- La liberté des modernes. Paris : PUF, 1997.