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3. Le Quiproquo Historique chez les Aztèques

Le Quiproquo Historique chez les Aztèques

Dominique TEMPLE | 2003

L’arrivée des Dieux

Une année douze maison du calendrier aztèque, 1517 de notre ère, et une année treize lapin, 1518, l’expédition de Hernández de Córdoba et celle de Juan de Grijalva, à la recherche des cités de l’or, reconnaissent les côtes du Mexique.

En ce temps-là, les Aztèques de Mexico attendaient le retour de Quetzalcóatl, Dieu des arts et de la culture, protecteur de l’antique cité de Tula lorsque les hommes sacrifiaient des fruits et des animaux, et qui avait été vaincu par Tezcatlipoca, Dieu des guerriers à qui l’on sacrifiait les prisonniers.

Or, ils voient s’approcher du Mexique, venus de par-delà les portes du ciel, sur des collines flottantes, des êtres inconnus, les uns noirs, les autres blancs, portés par des chevreuils géants, entourés de jaguars célestes. Ces êtres tuent d’une mort que nul ne voit venir, une mort à distance. Ils maîtrisent la foudre. Ils sont protégés de manteaux invulnérables. Les voici, les Dieux.

Des Aztèques intrépides montent néanmoins à bord des navires puis vont rapporter leur découverte à l’empereur Motecuhzoma :

« Oh ! notre Seigneur, mon honorable Jeune Homme, ôte-nous la vie, car voici ce que nous avons vu, voici ce que nous avons fait ; puisque là où tes aïeux montent la garde pour toi, devant l’eau divine, nous sommes allés voir nos seigneurs, les Dieux, au sein de l’eau » [1].

Aussitôt, Motecuhzoma ordonne de préparer la réception des Dieux :

« Ensuite, les cinq ont été appelés et aussitôt Motecuhzoma prend congé d’eux, il leur dit : « Allez, ne vous attardez pas ! Adorez notre seigneur le Dieu, dites-lui : Voici que nous envoie ton gouverneur Motecuhzoma, voici ce qu’il t’offre puisque tu es parvenu jusqu’à ton foyer de Mexico » [2].

Lorsque à son tour Hernán Cortés s’approche des terres du Mexique, il reçoit à son bord de hauts dignitaires chargés des offrandes de Motecuhzoma : les parures et les sceaux des Dieux du Nouveau Monde. Mais il faut le lire pour le croire…

« Telle était la parure de Quetzalcóatl : un masque de serpent ouvragé avec des turquoises ; une armure de parade en plumes de quetzal ; un collier de jade tressé au milieu duquel un disque d’or est posé ; et un bouclier croisé d’or ou encore parsemé de coquillages d’or, frangé de plumes de quetzal et d’une banderole en plumes de quetzal ; et un miroir dorsal orné de plumes de quetzal, mais ce miroir dorsal est comme fait d’un bouclier de turquoises, incrusté de turquoises, tapissé de turquoises collées ; et des chapelets de jade avec des grelots en or ; ensuite, voici le propulseur en turquoise, uniquement une turquoise entière, avec une sorte de tête de serpent, avec une tête de serpent ; et des sandales d’obsidienne.
 
Deuxièmement, il offrait celle qui était la parure de Tezcatlipoca : une chevelure en plume, doré-jaune aux étoiles d’or ; et un collier de coquillages, un sautoir orné de petits coquillages, avec une bordure effilochée ; et une jaquette entièrement peinte, à la bordure ocellée et emplumée ; et un manteau noué en bleu turquoise que l’on nomme “un carillonneur” et dont on saisit les coins pour le ceindre ; il y a aussi sur lui un miroir dorsal ; et encore une chose : des grelots en or que l’on noue aux mollets ; et une chose encore : des sandales blanches.
 
Troisièmement, celle qui était la toilette du Seigneur de Tlalocan : la coiffe à plumes de héron, uniquement en plumes de quetzal, entièrement en plumes de quetzal, comme si elle était verte, comme si elle était enveloppée par le vert ; puis sur elle un ornement croisé de coquillages en or ; et ses boucles d’oreilles en serpents de jade ; sa jaquette au dessin de jade ; son collier, collier natté de jade, orné aussi d’un disque d’or ; il y a aussi un miroir dorsal comme on l’a dit, également avec des clochettes ; le manteau à la bordure aux anneaux rouges pour se le nouer ; et des grelots pour les chevilles en or ; et sa baguette en forme de serpent, ouvragée avec des turquoises.
 
Quatrièmement, il y avait aussi celle qui était la parure de Quetzalcóatl avec encore autre chose : une mitre en peau de jaguar avec des plumes de faisan, une très grosse pièce de jade y était posée au sommet ; et des boucles d’oreilles en turquoise, rondes, d’où pendent des coquillages en or bombés ; et un collier en jade tressé où est posé au milieu un disque d’or ; et un manteau aux bords rouges pour se le nouer ; il y a aussi les grelots en or nécessaires à ses chevilles ; et un bouclier dont le centre est percé d’un disque d’or, aux plumes de quetzal déployées sur ses bords et aussi avec une banderole en plumes de quetzal ; et le bâton tordu du vent recourbé au sommet aux pierres de jade blanches comme des étoiles ; et ses sandales d’écume.
 
Telles étaient ces choses que l’on nommait les vêtements des dieux, leur parure, et que portaient les messagers, et ils portaient encore beaucoup plus de choses en signes de bienvenue : une couronne en or en forme d’escargot de mer avec des plumes de perroquet jaune suspendues, une mitre en or… » [3].

Motecuhzoma n’espère-t-il pas que le Dieu se révèle dans le choix qu’il fera de sa parure ? Quetzalcóatl ou Tezcatlipoca ? À cette alternative, l’empereur ajoute une troisième possibilité : Tecuhtli. Ce dieu honoré des peuples de la forêt, alliés des Aztèques, avait été intégré à leur panthéon après leur victoire sur les Mayas comme l’égal du Dieu Soleil Huitzilopochtli dont Motecuhzoma garde naturellement les armes puisqu’il en est le descendant direct.

L’hospitalité Aztèque et la quête de l’or

Cortés ne s’enquiert pas de la signification de tous ces ornements. Commerçant installé à Cuba, il a construit une fortune sur l’esclavage des Noirs après avoir participé au génocide des Indiens des Caraïbes. Mais la production de ses terres est loin de le satisfaire. Lorsqu’il apprend que les Aztèques portent des bijoux en or, il convertit tous ses biens en vaisseaux et reprend la mer. Ses recrues sont trois cents mercenaires blancs et leurs six cents esclaves noirs. Ces aventuriers ne reconnaissent déjà plus les valeurs de référence en Espagne. Mais que se passait-il donc en Espagne ? Toutes les sociétés du monde ne sont-elles pas fondées sur le principe de réciprocité, toutes les économies du monde ne sont-elles pas tributaires de la réciprocité des dons ?

L’Espagne est à la croisée des chemins. Le système de réciprocité et de redistribution est depuis longtemps dans l’impasse. Jadis, dans les temps barbares, les uns produisaient pour donner (laboratores), les autres se battaient pour venger les injures (bellatores), enfin les derniers exprimaient les valeurs produites par la réciprocité (oratores). Mais la propriété a fait son entrée, subrepticement, en figeant la valeur dans l’imaginaire de chacun. Les responsables religieux ne sont plus élus par l’assemblée mais nommés par leur magistère, les guerriers ne sont pas davantage choisis mais désignés par l’hérédité. Les chevaliers, les clercs et le peuple sont prisonniers d’imaginaires qu’ils fétichisent. Aux frontières du système, la propriété s’annonce à découvert avec les marchands et comme force de libération des privilèges, des clercs et des nobles. Elle se prétend universelle et défie quiconque s’en approprie l’exclusive. Les marchands, dans les bourgs et les ports, font fortune. Ils ont armé les vaisseaux de Colomb, ils prêtent aux rois, ils érigent un nouveau pouvoir qui rompt avec les valeurs enchâssées dans la tradition, un pouvoir qui a pour référence une valeur objective, la valeur d’échange.

Les Occidentaux qui ont embarqué dans les caravelles rompent toute allégeance. Le plus souvent repris de justice sans foi ni loi, aventuriers qui ont choisi la liberté, ils font valoir par la propriété leur individualité en face de quiconque. Ils sont une avant-garde d’une nouvelle société. Bientôt, Cervantès stigmatisera la contradiction entre la tradition et l’ordre nouveau par la « folie » du Chevalier à la triste figure qui protège l’honneur des opprimés, donne à tous pour l’amitié, et le « bon sens » de Sancho Panza accroché au dicton de la bourgeoisie naissante : « Tanto valgo cuanto tengo » (je vaux autant que ce que je tiens). En Amérique, plus de tradition, plus d’Histoire, plus d’institutions, pas même de contradiction ou d’interface entre le système de réciprocité et le système d’échange. Les Espagnols ont choisi leur nouveau maître : l’or. Ils ne sauront ou ne voudront rien connaître des valeurs aztèques. Avant même de débarquer sur les terres du Mexique, ils reçoivent pourtant des témoignages éclatants de la splendeur de l’accueil qui les attend :

« Ensuite ils ont mangé des galettes de maïs blanches, du maïs égrené, des œufs de dinde, des dindes et aussi toutes sortes de fruits, des anones, des mameys, des sapotilles jaunes, des sapotilles noires, des patates douces, des patates des bois, des patates douces couleur de rouille, des patates douces mauves, des patates douces rouges, des racines douces de jicama, des prunes-de-chevreuil, des prunes-de-rivière, des goyaves, des cuajilotes, des avocats, des caroubes, des prunes de tecojote, des cerises du pays, des figues de nopal jaunes, des mûres, des figues de nopal blanches, des figues de nopal rouges, des figues de nopal-sapotillier, des figues de nopal d’eau… Et lorsqu’ils arrivèrent sur le sol sec, qu’enfin ils vinrent, lorsqu’ils avancèrent, qu’ils se mirent en marche, qu’ils prirent leur route, ils furent grandement soignés, ils furent considérés avec grande estime. C’est uniquement guidés par leurs mains qu’ils sont venus, qu’ils ont suivi leur chemin. On fit grandement pour eux » [4].

Alors commence ce que j’ai appelé le Quiproquo Historique.

Du côté Aztèque, vis-à-vis de l’étranger : l’hospitalité, le don. Du côté occidental : l’accumulation. D’un côté l’on assure sa dignité, sa valeur, en se montrant généreux. De l’autre, on ignore tout de cette valeur créée par le don, on cherche, on prend, on accumule l’or. À peine à terre, les hommes de Cortés se jettent sur les ouvrages d’art ou de culte, en retirent l’or qu’ils comptent au poids. Ils massacrent les premiers villageois qu’ils rencontrent pour prendre l’or de leurs vêtements. Motecuhzoma, à ces nouvelles, a-t-il cru que le Dieu était Tezcatlipoca avide de sang humain ? Il envoie une autre ambassade avec des prisonniers à immoler, mais Cortés tue aussi les sacrificateurs. Et le Dieu atteint la ville de Cholula, ville sainte où les dignitaires religieux se sont assemblés en grande cérémonie :

« À en croire la description qu’en donna Cortés lui-même, la ville était fort impressionnante lorsqu’il y fit son entrée : “Cette ville de Cholula est établie sur une plaine, et elle compte jusqu’à vingt mille maisons dans le corps de la ville et autant d’autres comme faubourgs (…) Je garantis à Votre Altesse que j’ai compté du haut d’un temple quatre cents et quelques tours dans cette ville, et elles appartenaient toutes à des temples” » [5].

Mais lorsque tous les prêtres sont assemblés, prosternés, les Espagnols ferment les portes du temple et massacrent. Puis ils raflent l’or et s’enfuient :

« Aussitôt alors, on a écrabouillé, on a assassiné, on a frappé (…) Ce n’est pas avec des flèches qu’ils sont allés à la rencontre des Espagnols. Tout simplement, ils ont été massacrés par trahison. Tout simplement ils ont été anéantis par fourberie. Tout simplement, sans le savoir, ils ont été tués… » [6].

Cholula, ville martyre, est le symbole de la « conquête » : une passion religieuse lorsque les Aztèques dans les temples sont assassinés.

Le quiproquo historique pétrifié par la Tradition aztèque

L’Empereur est perplexe. Les commentaires de l’époque trahissent son désarroi. Sur le conseil de Cacama (Cacamatzin), roi de Texcoco, Motecuhzoma propose une entrevue pour établir la paix. Son ambassade apporte de riches cadeaux en or qu’elle dispose sous les étendards garnis d’or. L’historien décrit la surprise des Aztèques devant le comportement des Espagnols :

« Et quand ils leur ont donné ceci, c’est comme s’ils avaient souri, comme s’ils s’étaient beaucoup réjoui, comme s’ils avaient pris du plaisir. C’est comme des singes à longue queue qu’ils ont saisi de tout côté, l’or. C’est comme si, là, il s’asseyait, comme s’il s’éclairait en blanc, comme s’il se rafraîchissait leur cœur. Car il est bien vrai qu’ils avaient grandement soif, qu’ils s’en goinfraient, qu’ils en mouraient de faim, qu’ils en voulaient comme des porcs, de l’or » [7].

D’un côté comme de l’autre l’imaginaire pétrifie la valeur : pour l’Occidental, la valeur n’est que l’or, pour l’Amérindien, les plumes de quetzal… Alors, comme les parures des Dieux, leurs effigies n’ont aucun effet sur les nouveaux venus, l’Empereur se tourne vers les magiciens qui détiennent les pouvoirs d’ensorceler l’ennemi.

« Mais nulle part ils n’ont rien fait, nulle part ils n’ont rien vu, ils n’ont plus réussi quoi que ce soit, ils n’ont plus réussi sur qui que ce soit, ils n’ont plus été compétents » [8].

Les récits aztèques prétendent que les prêtres annonçaient depuis quelques temps déjà une catastrophe.

« Avant que ne viennent les Espagnols, dix ans auparavant, un présage de malheur apparut une première fois dans le ciel, comme une flamme, comme une lame de feu, comme une aurore. Elle semblait pleuvoir à petites gouttes, comme si elle perçait le ciel ; elle s’élargissait à la base, elle s’effilait au sommet ; jusqu’au beau milieu du ciel, jusqu’au cœur du ciel elle allait, jusqu’au plus profond du cœur du ciel elle parvenait. De cette façon on la voyait, là-bas à l’orient elle se montrait, elle jaillissait au beau milieu de la nuit, elle paraissait faire le jour, elle faisait le jour, et plus tard le soleil en se levant l’effaçait » [9].

Alors les devins interprètent leur rencontre avec un fuyard terrorisé comme l’apparition de Tezcatlipoca lui-même :

« Il leur a dit : “Pourquoi donc en vain êtes-vous venus ici ? Jamais plus il n’y aura de Mexico. Avec tout ce qui arrive, il est déjà entièrement passé. Allez ! Hors d’ici ! Ne restez pas là ! Retournez-vous en ! Regardez Mexico, ce qui s’y passe déjà, comme cela s’y passe déjà”. Aussitôt, ils se sont retournés, ils ont fait demi-tour et ils ont vu que déjà brûlaient tous les temples, les maisons de quartier, les collèges religieux, et toutes les maisons de Mexico, et c’était comme si l’on avait déjà combattu. Et, une fois que les devins eurent vu cela, ce fut comme si leur cœur était parti ailleurs.
Motecuhzoma, une fois qu’il eut entendu, a simplement courbé la tête. Il est simplement resté assis en courbant la tête (…) comme s’il était anéanti » [10].

Le conflit entre les traditionalistes et les révolutionnaires aztèques

La légende coloniale à la gloire des conquérants dit que l’Espagnol eut l’habileté d’exploiter les divisions fratricides des Aztèques en s’alliant les populations frontalières lassées de porter le tribut à Mexico. Le Codex Ramirez raconte en effet qu’Ixtlilxochitl, fils du roi de Texcoco s’allia à Cortés, parce qu’il aurait été écarté du trône, échu à son frère Cacama, protégé de Motecuhzoma. Mais le Codex Ramirez précise aussi qu’Ixtlilxochitl et Cacama se rencontraient pacifiquement du temps de Motecuhzoma. Ixtlilxochitl refusera toujours à Cortés de marcher contre son frère et reprochera véhémentement son assassinat à la brute espagnole.

Que les Espagnols aient disposé d’armées aztèques s’explique moins par le génie stratégique de Cortés que par la logique du quiproquo : chaque cité rivalise avec les autres pour offrir davantage aux étrangers. Les unes choisissent de les honorer parce qu’elles en espèrent protection et redistribution. Les autres, par des dons considérables, tentent de les soumettre à leur Dieu. Mais toutes souhaitent l’alliance des Espagnols. Le Codex Ramirez va plus loin : ce sont les Aztèques qui vont assumer la responsabilité majeure de la conquête, du moins ceux qui ont perçu les limites de la religion traditionnelle. Les textes soulignent l’opposition des frères Ixtlilxochitl et Cacama, l’un incarnant la tradition, l’autre se rebellant contre elle. Cacama donne ce conseil à l’Empereur en dépit du massacre de Cholula : l’Empereur, parce qu’il est l’incarnation du plus grand des Dieux, ne peut se soustraire à l’obligation du don et de l’hospitalité sans perdre la face, et il doit recevoir Cortés.

« Informé de ce qui se passait, Motecuhzoma fit venir son neveu Cacama, son frère Cuitlahuacatzin et les autres seigneurs, et leur proposa une longue discussion pour savoir s’il fallait recevoir les chrétiens et de quelle façon. Cuitlahuacatzin répondit que d’aucune façon, et Cacama fut d’avis contraire : il semblerait peu courageux de ne pas les laisser entrer alors qu’ils se trouvaient à leurs portes et il ne seyait pas à un grand seigneur comme son oncle de ne pas recevoir les ambassadeurs d’un aussi important prince qui les envoyait » [11].

Ixtlilxochitl, lui, renoncera à la tradition non pour plaire à Cortés mais parce qu’il découvre une religion qu’il juge supérieure à la sienne. Il doit forcer la décision des Espagnols, peu pressés de le voir revendiquer le titre de fils de Dieu. Comme le Mérovingien Clovis, Ixtlilxochitl organise lui-même la cérémonie du baptême. Il conduira la conquête pour le compte des Espagnols à la tête des troupes aztèques.

« Revêtus de leurs habits royaux, Ixtlilxochitl et son frère Cohuanacotzin reçurent les prémices de la loi évangélique. Le premier eut Cortés pour parrain et fut baptisé Hernándo comme notre roi catholique (…). Il s’en fût baptisé ce jour-là vingt mille, si la chose avait été possible. Ixtlilxochitl alla ensuite raconter à sa mère Yacotzin ce qui s’était passé et lui dire qu’il venait la chercher pour la conduire au baptême. Elle lui demanda s’il n’avait pas perdu l’esprit et lui reprocha de s’être laissé vaincre en si peu de temps par une poignée de barbares » [12].

La « conquête » est une révolution religieuse, une passion pour les tenants de la tradition aztèque, la mort d’une théocratie dont Motecuhzoma sera le martyr. Motecuhzoma va d’ailleurs au-devant du sacrifice.

« Ils ont dressé dans des vases en calebasse des fleurs précieuses, des hélianthes, des fleurs-de-cœur ou magnolias, au milieu desquelles on a placé des fleurs de maïs grillé, des fleurs de tabac jaunes, des fleurs de cacao, des couronnes de fleurs, des guirlandes de fleurs. Et ils portaient des colliers en or, des colliers à plusieurs rangées, des colliers nattés. Et alors, c’est là-bas, à Uitzillan que Motecuhzoma les a rencontrés. Aussitôt alors, il a distribué ses cadeaux au Capitaine, à celui qui commande les guerriers. Il lui a offert les fleurs, il lui a mis autour du cou un collier, il lui a mis autour du cou des fleurs, il l’a couvert de fleurs, il l’a couronné de fleurs. Aussitôt alors, devant ses yeux il a étalé les colliers en or, tous les présents destinés à recevoir quelqu’un… »

Et le conteur prête ces paroles à l’empereur :

« Je ne suis pas tout seulement en train de rêver, je ne vois pas ceci seulement dans mon sommeil, je ne fais pas que rêver de te voir, car je t’ai vu face à face…
Et maintenant cela est arrivé : tu es venu. Tu as souffert bien des fatigues, tu es las, approche toi de la terre, repose-toi, va faire connaissance avec ton palais, repose ton corps, qu’ils approchent donc de la terre nos seigneurs » [13].

L’Empereur conduit Cortés par la main sur les terrasses de Mexico et lui fait contempler les splendeurs de la ville. Les Espagnols, ébahis, parcourent les palais :

« Et quand ils ont atteint la chambre secrète des trésors, l’endroit nommé Teocalco, aussitôt alors on a tiré dehors, pêle-mêle, toutes les nattes en tissu précieux, les armures de parades en plumes de quetzal, les armes, les boucliers, les disques en or, les colliers des démons, les croissants d’or pour orner le nez, les jambières en or, les bracelets en or, les bandeaux de front en or. Aussitôt alors, il fut arraché l’or des boucliers, et celui de toutes les armes. Et lorsque tout l’or fut arraché, alors ils ont mis au feu, ils ont fait brûler, ils ont détruit par le feu tous les différents objets précieux. Ils ont tout brûlé. Et l’or ils l’ont façonné en briques, les Espagnols » [14].

Les pillards brûlent les valeurs aztèques pour en tirer leur propre valeur. Motecuhzoma offre aux Espagnols les trésors de Huitzilopochtli, Dieu soleil, gardés dans ses appartements personnels. Cortés demande de célébrer la fête de Huitzilopochtli. Il espère que tout l’or des Aztèques sera réuni pour cette célébration. Mais ce n’est pas encore l’époque du rituel. Cortés supplie, Motecuhzoma consent. Le défi du don, il le relève, dût-il le conduire jusqu’à la mort. Il ordonne que l’on construise la statue de son Dieu. Le peuple hésite, gronde puis se soumet. Les survivants de Cholula interpellent l’Empereur. Il répond que puisqu’il offre la paix, un nouveau massacre est impossible, parce qu’il est, lui, le garant suprême. Mais :

« Lorsque déjà la fête se célébrait, lorsque déjà l’on dansait et déjà l’on chantait, lorsque déjà chant et danse se mêlaient, et que le chant était comme un vacarme de vagues brisées, alors lorsqu’il sembla aux Espagnols que le moment était venu pour massacrer, aussitôt ils parurent. Ils étaient préparés pour la guerre. Ils sont arrivés pour fermer partout par où on pouvait sortir, par où on pouvait entrer : la porte-de-l’aigle, le côté au pied du palais, le côté de la Pointe-du-roseau et la porte-du-miroir-à-serpents. Et lorsqu’ils les ont fermés, partout aussi ils se sont postés. Plus personne n’allait pouvoir sortir. Et cela ainsi fait, aussitôt alors, il sont entrés dans la cour du temple pour massacrer les gens. Ceux dont la besogne était de tuer venaient tout simplement à pied, avec leur bouclier en cuir ; d’autres avec leur bouclier clouté et avec leur épée en métal. Aussitôt alors, ils ont entouré ceux qui dansaient ; aussitôt alors, ils sont allés là où étaient les tambourins ; aussitôt, ils ont frappé les mains des joueurs de tambour, ils sont venus trancher les paumes de ses mains, toutes deux ; ensuite, ils ont tranché son cou, et son cou est retombé au loin. Aussitôt alors, eux tous ont assailli les gens avec les lances en métal, et il les ont frappés avec leurs épées en métal. Certains ont été tailladés par derrière, et aussitôt leurs boyaux se sont dispersés. À certains ils leur ont fendu la tête en morceaux, ils leur ont broyé la tête, ils ont réduit leur tête en poudre. Et d’autres, ils les ont frappés aux épaules, ils sont venus trouer, ils sont venus fendre leurs corps. À d’autres, ils leur ont frappé à plusieurs reprises les cuisses, à d’autres, ils leur ont frappé le ventre, et aussitôt tous leurs boyaux se sont dispersés. Et c’est en vain qu’alors on courait. On ne faisait que marcher à quatre pattes en traînant ses entrailles. C’était comme si on s’y prenait les pieds lorsque l’on voulait s’enfuir. On ne pouvait aller nulle part. Et certains qui voulaient sortir, ils venaient les frapper là, ils venaient les larder de coups » [15].

Les Espagnols, le butin amassé, se barricadent dans le palais. Aux portes, ils embusquent leurs arquebuses et ils appellent à leur secours Ixtlilxochitl qui ne peut imaginer la réalité. Mais comme ils ne sauraient empêcher que leur libérateur n’apprenne bientôt la vérité, profitant d’une nuit pluvieuse, ils s’enfuient. Avant d’abandonner Mexico, ils exécutent Motecuhzoma.

« Se voyant avec plus de neuf cents Espagnols et de nombreux amis, Cortés décida quelque chose qu’on a essayé de travestir mais dont Dieu connaît bien la vérité et ce fut qu’au quart de l’aube, on trouva mort le malheureux Motecuhzoma, que la veille on avait fait sortir sur une terrasse basse pour qu’il parlât à ses hommes, derrière un petit parapet, et on raconte qu’ils commencèrent à lui jeter des pierres et que l’une d’elles l’atteignit. Mais bien que tout cela soit vrai, cette pierre ne pouvait lui faire aucun mal parce qu’il y avait plus de cinq heures qu’il était mort. Certains précisent même que pour qu’on ne put voir de blessure, on lui avait plongé l’épée par le fondement » [16].

Pendant plus d’un an, Mexico résistera à un siège sans merci. La ville sera décimée par les épidémies. Utilisant des pièces d’étoffe qu’ils trempent dans les humeurs et le sang des hommes malades, les Espagnols les envoient en ambassades à leurs adversaires : les premières armes bactériologiques. Le Codex Ramirez dit que lors de l’ultime assaut, Don Hernándo (Ixtlilxochitl) gravit les marches du palais, atteint la statue de Huitzilipochtli et la décapite.

« Arrivé au pied du temple, Don Hernándo commença à escalader les marches, accompagné de son oncle Don Andrès Achcatzin, fameux capitaine de Chiyautla qui commandait cinquante mille hommes (…). Don Hernándo attrapa par les cheveux l’idole qu’il adorait naguère et la décapita. Tenant la tête à bout de bras, il la montrait aux Mexicains et leur disait d’une voix vibrante : « Voyez votre Dieu et son peu de pouvoir ; reconnaissez votre défaite et recevez la loi de Dieu unique et véritable ». On leur jetait des volées de pierres et Don Andrès dut protéger son neveu et Cortés avec son bouclier, car les deux fameux capitaines étaient à découvert. Puis il prit l’idole » [17].

La ruée sur l’or et le martyre des Aztèques

Les Espagnols sont si pressés qu’ils dépouillent les cadavres en se protégeant « de linges très fins, car ils avaient des nausées à cause des morts qui sentaient mauvais » [18]. Ils arrachent les ornements labiaux, les boucles d’oreilles, les colliers, les pectoraux, ramassent mitres et casques, jambières et bracelets. Puis ils torturent les survivants dans l’espoir qu’ils révèleront la cachette d’un or secret. Cortés contraint Cuauhtémoc, le dernier empereur Aztèque, à marcher les pieds brûlés, pour qu’il indique d’éventuels souterrains où serait caché de l’or. Les Aztèques, qui espéraient que leur sang se métamorphoserait un jour en la chaleur du soleil, sont pendus ou dévorés par les chiens.

« Là-bas, ils ont pendu le souverain de Uitzilopochco, Macuilxochitzin. Aussitôt ensuite, le souverain de Colhuacan, Pitzotzin ; tous les deux furent pendus là-bas. Et le tlacateccatl de Quauhtitlan et le tlillancalqui, ils les ont fait dévorer par les chiens. Puis ensuite, des gens de Xochimulco ont été aussi livrés aux chiens pour être dévorés, et Ecamextlatzin de Texcoco a été livré aux chiens pour être dévoré » [19].

On finit d’achever les blessés d’un peuple qui avait ouvert les portes de ses maisons parce qu’il croyait recevoir des Dieux. Toutefois, le peuple mexicain, grâce à l’un des siens, s’est affranchi du fétichisme solaire. Il est libéré d’un imaginaire dont il ne parvenait pas à dépasser les limites. Nombreuses sont les sociétés du Nouveau Monde qui précipitèrent elles-mêmes la ruine de leurs cités parce qu’elles crurent pouvoir compter sur l’étranger pour dénoncer le fétichisme religieux. Elles déchaînèrent néanmoins des forces imprévues qui amenèrent le chaos jusque dans les fondations de leur civilisation. Ethnologues, historiens, économistes, se demandent encore pourquoi d’aussi puissants empires, aztèque, inca, se sont effondrés en quelques heures devant de petites bandes d’aventuriers. L’énigme s’évanouit si l’on s’aperçoit que les Amérindiens n’imaginent pas que le Dieu étranger ne pratique pas le don réciproque mais seulement l’échange intéressé. Quant aux étrangers, ils ignoraient le principe de réciprocité. L’un offre pour établir ou augmenter son prestige, accroître son autorité, tandis que l’autre prend, accumule, privatise pour assurer son profit et son pouvoir. Mais chacun croit que l’autre appartient à son système, chacun s’illusionne sur l’humanité de l’autre, celle qui naît de la réciprocité du don pour les uns et celle qui pour les autres naît de la propriété privée. Le chercheur d’or refuse que le don crée l’autorité de celui qui donne. À ses yeux, la gratuité du don n’engendre aucune valeur. Il interprète le don de l’Aztèque comme preuve d’irrationalité. Ou encore, il voit dans le don la proposition d’un troc. Il se félicite ainsi de recevoir beaucoup au moindre coût et conclut à l’incompétence de l’Amérindien. L’Amérindien, lui, ne peut croire que l’étranger ne participe d’aucune humanité fondée par la réciprocité. Il attend que l’autre respecte son prestige ou encore qu’il redistribue ses richesses quand viendra son tour de mériter la gloire à laquelle il prétend. Les deux mécanismes du don et de l’accumulation appartiennent à des systèmes antagonistes mais articulés l’un sur l’autre par le quiproquo, ils ajoutent leurs effets dans un seul sens : toutes les richesses matérielles passent sans retour d’une société à l’autre. L’un donne, l’autre prend, la chute des cités est totale.

Les communautés de réciprocité d’Amazonie à l’état dispersé et qui offrent toujours l’hospitalité aux premiers venus ne font pas aujourd’hui autre chose que les empereurs aztèques ou incas qui donnèrent leur empire aux premiers colons. L’humble comme le puissant se suicide lorsqu’il ouvre sa porte à ceux qui vouent leur culte à la propriété privée.

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Le Quiproquo Historique chez les Aztèques", Le Quiproquo Historique chez les Aztèques, 2003, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 23 octobre 2017).

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Notes

[1] Codex de Florence, chap 2, p. 52, cité dans : Récits aztèques de la Conquête . Textes choisis et présentés par Georges BAUDOT & Tzvetan TODOROV, traduits du náhuatl par Georges Baudot, et de l’espagnol par Pierre Cordoba, annotés par G. Baudot. Paris, Le Seuil, 1983.

 
Baudot : « Le Codex de Florence est une encyclopédie du monde aztèque réalisée sous la direction du franciscain Sahagun, qui comporte un texte en náhuatl, un texte espagnol et des illustrations. Le récit de la conquête occupe le livre XII dont la partie náhuatl se trouve intégralement traduite ici. » (p. 9)
« Même s’il n’est pas le plus précoce puisque l’essentiel du récit a été mis en forme en 1550-1555, le livre XII du Codex de Florence mérite largement d’être proposé en premier tant par ses dimensions que par la qualité de son texte. Il est incontestablement le plus important des récits de la conquête en langue náhuatl dont nous disposons aujourd’hui. » (p. 18)

[2] Ibid., chap. 4, p. 56.

[3] Ibid., chap. 4, pp. 54-56.

[4] Ibid., chap. 8, p. 63.

[5] Récits aztèques de la Conquête, note 35 du chap. 11, p. 388.

[6] Codex de Florence, chap. 11, p. 69.

[7] Ibid., chap. 12, p. 71.

[8] Ibid., chap. 13, p. 73.

[9] Ibid., chap. 1, p. 49.

[10] Ibid., chap. 13, p. 73.

[11] Récits aztèques de la conquête. Fragments additifs au chap. 3, p. 182, en annexe n°2 au Codex Ramírez proprement dit, c’est-à-dire à la « Relation de l’origine des Indiens qui habitent cette Nouvelle Espagne selon leurs histoires ». Le Codex Ramírez lui-même, tel qu’il nous est parvenu et tel qu’il fut reconnu pour la première fois dans la bibliothèque du monastère de Saint François de Mexico en 1856 par le grand érudit mexicain José Fernando Ramírez (qui lui a finalement donné son nom) est la copie d’une histoire du Mexique précolombien écrite vers 1856 par le jésuite Juan de Tovar. Depuis, le manuscrit de la main même de Tovar a été identifié il y a quelques années par Kubler et Gibson dans un écrit de la collection anglaise de Sir Thomas Phillips et le doute n’est plus permis sur la paternité réelle du Codex Ramírez. Récits aztèques de la conquête, p. 33.

[12] Codex Ramirez, chap. 3, p. 181.

[13] Codex de Florence, chap. 16, p. 81.

[14] Ibid. chap. 17, p. 84.

[15] Ibid., chap. 20, p. 91.

[16] Codex Ramirez, chap. 9, p. 189.

[17] Ibid., chap. 14, p. 193.

[18] Codex de Florence, chap. 40, p. 147.

[19] Annales Historiques de Tlatelolco, dans : Récits Aztèques de la conquête, op. cit., p. 165.