Glossaire


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Golias, N° 31, Bruxelles, 1992.

La Paz : Aruwiyiri, 1997. Rééd. Teoría de la reciprocidad, 2003.

1. Le Quiproquo Historique chez les Caraïbes

2. Les différents visages du Quiproquo Historique chez les Caraïbes

Dominique TEMPLE | 1992

La contradiction des deux systèmes n’est pas évidente pour tous. Et c’est pour l’ignorer et pour s’imaginer que l’autre partage son propre point de vue que les peuples indiens se condamnent au suicide.

Le Quiproquo économique

Les Amérindiens voient surgir de l’océan les Espagnols avec stupéfaction. Ils les prennent d’abord pour des dieux qui viennent du ciel. Or, les Espagnols sont sans vivres et sans femmes. On ne peut, du côté amérindien, ne pas immédiatement donner l’hospitalité à qui demande même de l’eau. Et la joie est grande de ce que les étrangers reçoivent, prennent, tout ce qu’on leur donne. Pour les Amérindiens, cela signifie que les Espagnols viennent en amis, qu’ils sont des alliés. Ils reçoivent « tout contre rien », et c’est donc qu’à leur tour, ils seront donateurs.

Colomb répond de la façon la plus efficace qui soit pour confirmer le Quiproquo : il donne, lui aussi. Il ne perçoit pas immédiatement le sens que les Amérindiens donnent à sa « pacotille » car il s’étonne de ce qu’ils se contentent de si peu. Mais ses dons (des boutons de veste, des grelots ou des barrettes qui servaient de parures aux officiers, des bonnets) sont reçus comme témoignages d’une personne de qualité. Et l’on se « rend » au donateur prestigieux, on l’honore, on se met sous sa bannière politique, on lui obéit. Cela, Colomb le voit dès le premier jour, dès la première heure :

« Moi, afin qu’ils nous aient en grande amitié et parce que j’ai connu qu’ils étaient gens à se rendre et convertir bien mieux à notre Sainte Foi par amour que par force, j’ai donné à quelques uns d’entre eux quelques bonnets rouges et quelques perles de verre qu’ils se sont mises au cou, et beaucoup d’autres choses de peu de valeur dont ils eurent grand plaisir ; et ils en devinrent si nôtres, que c’était merveille » [1].

Il est extraordinaire que ce soit la première parole prononcée par un Occidental sur la terre d’Amérique qui nous propose immédiatement tous les éléments pour comprendre la tragédie du Nouveau Monde. Cette déclaration est en effet la première profession de foi du Quiproquo Historique : l’homme qui vient prendre se présente sous le masque du don. Au don de tout, il répond par un don qui signifie pour son hôte le prestige d’un grand donateur. Les Amérindiens prennent aussitôt les étrangers pour d’autres hommes semblables à eux. Ils donneront pour créer une alliance nouvelle et pour augmenter leur prestige, parce qu’ils prennent leurs hôtes pour d’autres donateurs.

De la plus humble hutte de paille au sommet des pyramides, toutes les sociétés d’Amérique se sont trompées sur l’étranger car elles n’ont pas pu imaginer son système économique. Elles croyaient reconnaître la réciprocité, elles rencontraient l’échange.

Toutes crurent s’adresser à d’autres donateurs, toutes se suicidèrent par le don. L’hypothèse que les Espagnols étaient des stratèges de génie est inutile. Les Amérindiens donnent pour être, les Espagnols prennent pour avoir. Il n’y a pas un fort ou un faible ; un conquérant, un conquis ; un être intelligent, un être primitif mais seulement deux logiques qui s’enchaînent l’une à l’autre. L’Indianité d’Amérique participe à l’accumulation espagnole et à sa propre ruine de toutes ses forces. C’est de concert, c’est en accord que les deux dynamismes amérindien et espagnol ont détruit la « cité » amérindienne. Pas une ville, pas un village de toute l’Amérique n’échappe au Quiproquo ; que l’on peut d’ailleurs toujours constater à loisir puisqu’il dure encore !

L’effondrement économique amérindien est indépendant de la férocité ou de l’ignominie des colons. Cela n’excuse pas les atrocités perpétrées par les Occidentaux sur ceux dont ils mettaient en cause jusqu’au nom d’humanité, mais l’on se méprendrait à ne voir dans le crime de la colonisation qu’un déchaînement de l’homme occidental. L’Indianité d’Amérique n’est pas non plus innocente par nature, généreuse, capable de donner à l’infini l’hospitalité, telle une victime désignée par le sort, elle est tributaire d’un système aussi cohérent que le système occidental, également logique, qui la condamne à la mort physique et matérielle tant que durera le Quiproquo Historique.

Le Quiproquo politique

Les sociétés amérindiennes n’ont pas ou peu de pouvoir central : chacun donne ce qu’il produit, lui, son clan ou sa famille, pour mériter le prestige auquel il prétend. Les familles sont donc concurrentes pour donner ; elles s’individualisent et rendent difficile une organisation étatique centralisée. Sauf dans les Andes, l’État est un État dispersé. L’État amérindien est fondé sur la responsabilité et l’autorité morale, non pas sur la force et le pouvoir.

Les communautés d’Amazonie ont pour dimensions celles qui résultent de l’équilibre le plus approprié au déploiement des responsabilités individuelles et à la généralisation de la valeur d’amitié, la « simplesse », dit Colomb, des uns et des autres. Il en résulte une absence caractéristique de pouvoir. Même ceux que les Espagnols appellent des chefs – les caciques – ne sont que des autorités morales, les hommes les plus spontanément respectés de tous parce que les plus grands donateurs ou les meilleurs guerriers. Et lorsque l’étranger choisit parmi eux celui qu’il estime le plus blanc de peau, le plus beau ou le plus riche, aussitôt celui-là est honoré pour avoir mérité l’alliance, il est élu pour avoir été nommé par l’autre, pour avoir été reconnu de l’autre ! Le 12 Décembre, Colomb renvoie à terre une femme que lui ont ramenée les marins…

« “Cela parce que, dit l’Amiral, je leur avais ordonné de saisir quelques habitants pour les traiter honorablement et leur faire perdre la peur, au cas où il y eût ici quelque chose de profit…” L’Amiral la fit vêtir, lui donna des perles de verre, des grelots et des bagues de laiton, puis la renvoya à terre très honorablement… »

Et le 13 :

« Ils virent venir une grande foule dans laquelle se trouvait le mari de la femme que l’Amiral avait honorée et renvoyée. Ils portaient cette femme sur leurs épaules et venaient rendre grâce aux Chrétiens pour l’honneur que l’Amiral lui avait témoigné… »

Le 21 Décembre, Colomb note :

« Ces gens sont de si grand cœur qu’ils donnent de la meilleure volonté du monde ce qu’on leur demande et qu’il semble qu’on leur accorde une faveur en leur demandant ».

Il se rend compte que lorsqu’il demande à l’un plutôt qu’à l’autre, il promeut l’homme de son choix au titre de plus grand donateur. Ce dernier est immédiatement estimé par les indigènes comme le plus qualifié pour représenter la nouvelle alliance, et son prestige est rehaussé aux yeux de tous. C’est ainsi que s’enchaîne l’autorité politique amérindienne à l’autorité politique coloniale. Et la compétition entre donateurs devient compétition pour s’allier à l’étranger.

Le Quiproquo militaire

Par vagues successives, au fur et à mesure de l’avancée coloniale, les communautés s’empressent d’accueillir les conquérants. Entre les caciques se développe alors une compétition pour être l’« élu ». Chacun rivalise dans le don et sinon tente de détruire son rival plus heureux. Les premiers à s’allier sont élevés à un rang supérieur. Cette promotion entraîne néanmoins des perturbations dans la hiérarchie traditionnelle, des dissensions et des affrontements entre les nouveaux et les anciens détenteurs de l’autorité. Par exemple, lorsque l’Amiral rencontre Guacamari, grand cacique d’Hispañola, celui-ci lui offre tout.

« Lorsque l’Amiral mit pied à terre, le roi vint le recevoir, lui donna le bras. Le roi ôta sa couronne et la mit sur la tête de l’Amiral qui détacha de son cou un collier de belle cornaline… Il se dépouilla en même temps d’un manteau d’écarlate fine qu’il avait mis ce jour-là et l’en revêtit ».

Lorsque les Espagnols reviennent sur l’île, ils découvrent que leur garnison a été détruite. Ils apprennent que

« Guacamari était en un autre endroit, blessé à une jambe, ce qui l’avait empêché de venir, mais qu’il viendrait un autre jour ; que la cause de cela était que deux autres rois, appelés l’un Canoabo et l’autre Mayreni, étaient venus combattre Guacamari et lui avaient brûlé son village… »

Canoabo, après avoir vaincu Guacamari, recherche à son tour l’alliance avec les Espagnols, ce qui lui vaudra de tomber dans le piège que lui tendra Colomb :

« La manière dont on doit s’y prendre pour s’emparer de Canoabo est la suivante réserve faite de ce qui se passera sur place. Que le dit Contreras entreprenne fort Canoabo et fasse en sorte qu’il vienne parler avec vous parce qu’ainsi plus sûrement vous pourrez le capturer. Comme il va nu et qu’il serait malaisé de le retenir, et que de même, si tout à coup il s’échappait et s’enfuyait de par la disposition du pays on ne pourrait facilement le ressaisir, quand vous aurez entrevue avec lui, faites lui donner une chemise et qu’on l’habille aussitôt, ainsi que d’un capuchon, qu’on lui ceigne une ceinture et qu’on lui mette une toque ; ainsi vous le pourrez tenir sans qu’il vous échappe. » (Instructions à Mosen Pédro Margarite du 9 Avril 1494).

De la cape d’écarlate en signe d’alliance à la ceinture de traîtrise, Colomb n’a pas beaucoup d’états d’âme. Mais l’attitude de Guacamari, confiante, ou celle de Canoabo, méfiante, a aussi un même but : l’alliance. Et si Canoabo a détruit Guacamari, la raison en est de prétendre à son tour à l’alliance nouvelle. Dès lors, une part de la tragédie militaire est un règlement de compte entre ceux qui déjà sont les alliés des étrangers et ceux qui entendent le devenir. Les derniers arrivés se retournent contre les premiers mais ne cherchent qu’à prendre leur place. La tradition historique prétend que les Espagnols conçurent une stratégie militaire d’après les conflits entre les communautés autochtones mais ils ignoraient tout de ces rivalités et quels en étaient les ressorts. Ce sont plutôt les Amérindiens qui ont pratiqué la surenchère des alliances et se sont détruits les uns les autres.

Lorsque les Amérindiens s’aperçoivent que les Espagnols ne sont ni des dieux ni des hommes selon leur civilisation et qu’ils n’appartiennent à aucune communauté de réciprocité, se développe une vraie résistance ; ils se rebellent et prennent les armes. Mais ils sont laminés entre les Espagnols et ceux des leurs qui, ignorant encore la réalité, veulent s’allier à leur tour aux étrangers…

Le Quiproquo de parenté

Colomb observe le don amérindien et s’en émerveille, puis il prend conscience de l’antagonisme du don et de l’accumulation, du profit et du prestige. Il reçoit un véritable choc, lors de son deuxième voyage, en découvrant que la garnison qu’il a laissée sur le Nouveau Monde a été anéantie. Il ne sait que penser. Il s’aperçoit que ceux qu’il appelait des agneaux peuvent aussi prendre les armes.

La blessure de Guacamari est feinte ; Guacamari, prudent, évite l’entrevue pour ne pas avouer qu’il a lui-même fait justice des exactions des Espagnols :

« Et tous disaient d’une seule voix que Canoabo et Mayreni les avaient tués. Mais à tout cela, ils mêlaient la plainte que des Chrétiens, l’un avait trois femmes et l’autre quatre, d’où nous avons déduit que le mal survenu aux nôtres avait été affaire de jalousie… » (Lettre du Dr. Chanca sur le deuxième voyage, février 1494).

Bartolomé de Las Casas qui rapporte les propos de l’Amiral est dans son propre commentaire plus précis :

« Guacamari dit : Ils (les Espagnols) se mirent à se quereller et à avoir discordes entre eux. Ils prenaient femmes à leurs maris et les fils à leurs pères et s’en allaient chercher de l’or chacun pour soi. Certains Biscayens se rassemblèrent contre les autres, et ainsi se dispersèrent-ils par le pays où ils furent tués de par leurs fautes et mauvaises actions. Et cela est certain, car s’ils étaient restés tous ensemble, installés sur la terre de Guacamari et sous sa protection, ils n’eussent pas irrité les naturels en s’emparant de leurs femmes et de leurs filles, ce qui les outrage et offense le plus comme à quiconque ».

Les raisons invoquées par les Amérindiens sont claires. Les Espagnols ont pris femmes dans les communautés et ont accepté les services de parenté de leurs alliés mais ils n’ont pas traité leurs femmes comme des épouses. Ils les ont si peu considérées que les pères et les frères de ces femmes ont décidé de mettre fin aux abus.

L’affrontement est né d’une confusion : pour les Amérindiens, la relation de parenté est le modèle de toute relation de réciprocité. Cette réciprocité de parenté est la première matrice de ce qui est le plus spécifiquement humain. La femme crée par son alliance non seulement un foyer mais l’être de la société entre les clans, entre les tribus, et donc entre eux et les étrangers. Les femmes amérindiennes jouent un rôle essentiel car les Espagnols n’ont pas de sœurs ou de filles qui puissent devenir les épouses des indigènes. Les amérindiennes sont donc seules à être les symboles de l’être de l’alliance. Or, elles ont été utilisées de façon bestiale. Colomb comprend cela et le dit, même si sa pudeur ne lui permet d’en parler qu’en termes voilés.

Il se rend compte aussi qu’il n’est plus possible de fonder la domination espagnole sur les bases qu’il avait projetées. Si les Amérindiens produisent non pour accumuler mais pour donner, si le pouvoir politique amérindien est l’envers du pouvoir espagnol, si les conceptions des uns sur le rôle des femmes sont l’inverse de celles des autres, la conquête ne peut plus se faire que par la force. Alors Colomb remet le pouvoir à son frère qu’il nomme lieutenant général. Bartolomé Colomb est un contremaître pratique, efficace. Il se vantera bientôt du premier génocide sur le Nouveau Monde : d’avoir anéanti les deux tiers de la population de l’île en deux ans.

Le Quiproquo réciproque

Le Quiproquo est réciproque. Colomb a pris les Amérindiens pour des gens semblables à des chrétiens de Castille ; ils ont « à la différence des Maures, la peau presque aussi blanche que les paysans d’Espagne »…

Le 13 Octobre :

« Dès l’aube, vinrent à la plage beaucoup de ces hommes, tous jeunes, comme je l’ai déjà dit, et tous de belle allure. Ce sont des gens très beaux… Aucun d’eux n’est brun foncé mais bien de la couleur des Canariens… »

Il ne cesse de s’émerveiller. Le 13 Décembre :

« Quant à la beauté, les Chrétiens disaient qu’il n’y avait pas de comparaison possible, aussi bien pour les hommes que pour les femmes, et qu’ils sont plus beaux que ceux des autres îles. Entre autres, ils avaient vu deux jeunes filles aussi blanches que l’on peut l’être en Espagne ».

Dès les premiers jours (12 Novembre), Colomb a observé l’humilité, la douceur et l’étonnante confiance des Amérindiens. Il envisage cela avec le coup d’œil du maître qui jauge la docilité des futurs sujets de Sa Majesté.

« Parce que je vois et connais, dit l’Amiral, que ces gens ne sont d’aucune secte, ni idolâtres, mais très doux et ignorants de ce qu’est le mal, qu’ils ne savent se tuer les uns les autres, ni s’emprisonner, qu’ils sont sans armes et si craintifs que l’un des nôtres suffit à en faire fuir cent, même en jouant avec eux. Ils sont crédules ; ils savent qu’il y a un Dieu dans le ciel et restent persuadés que nous sommes venus de là. Ils sont très prompts à dire quelque prière que nous leur enseignons et font le signe de la croix. Ainsi, vos Altesses doivent se déterminer à en faire des chrétiens… »

Mais, au fur et à mesure que les Amérindiens se révèlent différents, son sentiment change et sa sympathie se mue en irritation. Le retournement de son impression première est total à son retour en Espagne, peut-être parce qu’il retrouve le contact avec la réalité de ses concitoyens. Ceux qu’il assimilait aux plus parfaits chrétiens deviennent alors le contraire : des bêtes brutes. Décrivant le phénomène du don à l’intendant général de ses Altesses, Louis de Santangel, dans sa lettre de Février-Mars 1493, il en donnera une interprétation nouvelle. S’ils donnent, c’est qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, qu’ils ne connaissent pas la valeur des choses, et qu’ils sont donc irrationnels comme des animaux.

« Il est vrai que lorsqu’ils sont rassurés et ont surmonté cette peur, ils sont à un tel point dépourvus d’artifice et si généreux de ce qu’ils possèdent que nul ne le croirait à moins de l’avoir vu. Quoi qu’on leur demande de leurs biens, jamais ils ne disent non ; bien plutôt invitent-ils la personne et lui témoignent-ils tant d’amour qu’ils lui donneraient leur cœur. Que ce soit une chose de valeur ou une chose de peu de prix, quel que soit l’objet qu’on leur donne alors en échange et quoi qu’il vaille, ils sont contents… Jusqu’aux morceaux de cercles cassés des barils qu’ils prenaient en donnant ce qu’ils avaient comme des bêtes brutes ».

On est loin de la connotation du même récit quelques mois plus tôt (25 décembre 1492) : « Ils aiment leurs prochains comme eux-mêmes ».

Puisque ces hommes ne savent pas le prix des choses, qu’ils ne les jugent pas en fonction de leur intérêt particulier, et qu’ils n’ont pas encore l’idée de ce que peut être le troc et l’échange en vue d’un gain personnel ou d’un profit, c’est qu’ils n’ont pas d’individualité propre, que leur raison n’est pas arrivée à maturité pour leur donner le sens de la propriété privée. Ils sont donc irrationnels et peuvent être traités sinon comme des animaux, du moins comme des êtres inférieurs.

Les Amérindiens se révèlent différents là où les Espagnols les attendaient semblables ; et cette différence ne sera pas acceptée, elle sera même jugée intolérable, elle deviendra la cause de la question inimaginable dans le premier contact mais qui prend de plus en plus de poids : sont-ils des hommes ? Il faudra la « controverse de Valladolid » pour en décider.

Dans cette même lettre, Colomb s’étonnait de ce que chacun bénéficie du don d’autrui et puisse facilement prendre ce qu’il sait être donné libéralement, d’où certaines confusions avec les biens dont les Espagnols s’estiment immédiatement propriétaires exclusifs et qui à l’évidence sont chez les Amérindiens à la disposition de tous :

« Je n’ai pu savoir s’ils possèdent des biens privés mais il m’a semblé comprendre que tous avaient part à ce que l’un d’eux possédait, et spécialement aux vivres ».

Mais lors du deuxième voyage, en 1494, le fait de prendre ce qui est à tous parce que toujours donné, geste qui va de soi pour les indigènes, sera interprété comme un vol.

« Et comme en ce voyage que je fis à Cibao, il arriva que quelque Indien dérobe peu ou prou, s’il se trouvait que certains d’eux volent, châtiez-les en leur coupant le nez et les oreilles car ce sont des parties du corps qui ne se peuvent cacher. Ainsi, on assurera le rachat des gens de toute l’île en leur donnant à entendre que ce qui a été fait à certains Indiens tenait à ce qu’ils avaient volé, et qu’il sera ordonné de très bien traiter les bons et de punir les mauvais. » (Instruction au Maître Mosen Pedro Margarite, 9 avril 1494).

L’émerveillement devant le don généralisé a laissé la place à une interprétation commandée par la logique de l’intérêt : s’ils prennent, ce n’est pas qu’ils reçoivent, c’est qu’ils volent ! Et s’ils volent sans le savoir, voilà qui impose qu’on leur enseigne en quoi consiste le vol de façon claire et publique, et c’est pourquoi on mutilera les Amérindiens déclarés voleurs, du nez et des oreilles, car ce sont les parties du corps qui ne se peuvent cacher.

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Les différents visages du Quiproquo Historique chez les Caraïbes", Le Quiproquo Historique chez les Caraïbes, 1992, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 19 août 2017).

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Notes

[1] COLOMB, C. La découverte de l’Amérique, Vol. I Le journal de bord 1492-1493 ; Vol. II Relations de voyage 1493-1504, Paris, La Découverte, 1989.