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Articles de "Projections post-capitalistes"

La nature de l’affectivité. Réponse à Antonio Damasio : « l’Autre Moi-Même »

Dominique TEMPLE | Mars 2013

« Le Soi existe bel et bien mais c’est un processus et non une chose.
Le Soi peut opérer sur un registre subtil, comme une “allusion presque devinée” de la présence d’un organisme vivant, ou sur un registre plus marqué qui comprend la personnalité et l’identité du propriétaire de l’esprit. Qu’on le sache ou non, on le sent toujours : voilà comment je résumerais la situation » [1].

Dans un congrès de biologie des années 70, je rencontrai un auteur américain qui faisait une communication sur un sujet que je connaissais : le centrosome. Il apportait, grâce au microscope électronique, d’importantes précisions sur la structure de cet organite cellulaire. Pourtant, un chercheur allemand, Walther Flemming, avait décrit celui-ci cent ans plus tôt, en des termes identiques, grâce à la merveilleuse optique allemande. J’en fis part à l’auteur qui se procura l’article de Flemming. Je le rencontrai une nouvelle fois et il me dit « Votre article (de Flemming !) je l’ai lu, c’est en tout point remarquable mais, voyez-vous pour nous autres américains, il est moins coûteux de refaire les observations et les expériences par nous-mêmes que de traduire l’allemand en américain ».

C’est un peu ce que pourrait dire Antonio Damasio lorsqu’il défend l’existence de l’esprit, de la conscience et du Soi, thèse qui fut disputée, il y a un siècle, entre les biologistes de cette époque et Pierre Maine de Biran. À plus forte raison la lecture de “L’énergie et la matière vivante”, de Stéphane Lupasco [2], aurait pu servir de garde-fou à la thèse selon laquelle la régulation du vivant qui veut se pérenniser (l’homéostasie) est la fonction principale de l’esprit et de la conscience. Nous discuterons son point de vue, mais ce qui motive cette réponse est son pari que la matière, toute la matière, possède intrinsèquement les propriétés de l’affectivité. C’est là une hypothèse radicale qui a le mérite de poser une question taboue : qu’est-ce que l’affectivité ? La science ne se prononce pas à ce sujet : elle prend acte de ses différentes expressions, l’angoisse, l’ennui, le plaisir, la douleur, etc., tente de les circonscrire et de les maîtriser, mais ne dit rien de leur nature. L’hypothèse de A. Damasio est quasiment une provocation : en quoi consiste l’affectivité ? La science pourrait-elle répondre à cette question ?

Le Soi se construit par étapes, explique Antonio Damasio. Le Proto-Soi apparaît dans le tronc cérébral où les interactions qui satisfont des nécessités biologiques comme la soif, la faim sont régulées par le couple douleur-plaisir. À l’étage supérieur (hémisphères cérébraux) les cartes neuronales (réseaux de neurones activés lors d’une expérience biologique) peuvent se déconnecter de la réalité qui les ont motivées pour anticiper le réel ou construire des analogons du réel. Une interaction d’une carte autonome avec une autre carte tout aussi autonome peut alors constituer une expérience délivrée de la nécessité en vue d’un bien hypothétique [3]. C’est l’imagination au pouvoir.

Cette liberté est à l’origine d’innovations propres à exprimer des états psychologiques ou mentaux qui se soutiennent de leur réussite à l’épreuve du monde extérieur : l’imagination, l’intuition, le raisonnement… Le Soi autobiographique sélectionne les réseaux de production de tels états, qui se relaient les uns les autres entre les individus pour le bien de tous grâce au langage.

« L’élaboration des règles morales et de lois, ainsi que le développement de systèmes judiciaires, réagissent de même à la détection de déséquilibres causés par des comportements sociaux qui mettent en danger des individus et le groupe. Les dispositifs culturels créés en réponse à ces déséquilibres ont pour but de restaurer l’équilibre des individus et du groupe. (…) Ce processus global, je l’appelle “homéostasie socioculturelle” » [4].

Damasio repère donc au niveau de l’esprit et de la conscience des phénomènes qui ne diffèrent pas dans leur principe des interactions élémentaires par lesquelles le vivant primitif réagit au monde extérieur pour protéger son intégrité [5].

Et de suggérer, comme terme de médiation, la notion de valeur biologique :

« Gérer et préserver la vie efficacement : voilà deux des contributions de la conscience. (…) Nous verrons que cette gestion et cette préservation de la vie sont le principe fondamental de la valeur biologique. Cette dernière a influencé l’évolution des structures cérébrales et, dans chaque cerveau, elle influe sur chaque étape de son action. Elle s’exprime tout simplement par la libération de molécules chimiques liées à une récompense et à une punition ou bien, de façon plus élaborée, dans nos émotions sociales et dans le raisonnement sophistiqué. La valeur biologique guide et colore pour ainsi dire presque tout ce qui se passe dans notre cerveau doué d’un esprit et d’une conscience. Elle a un statut de principe. En résumé, l’esprit conscient apparaît au sein de l’histoire de la régulation de la vie. Celle-ci est un processus dynamique qu’on appelle homéostasie [6].

Or la différenciation biologique est, nous semble-t-il, une dynamique plus décisive que la conservation des compétences acquises décrite sous le nom d’homéostasie. La vie transforme la matière inerte en sa propre substance, comme nous le rappelle la photosynthèse qui métamorphose l’énergie lumineuse en matière organique. Cette transformation de l’énergie physique en matière vivante se poursuit par la différenciation de façon de plus en plus complexe de la matière, ce que l’on peut aussi appeler organisation ou complexification.

Dans un système où la dynamique majeure est la différenciation, l’homéostasie est seulement une dynamique d’homogénéisation maîtrisée qui permet à la différenciation de créer une nouvelle forme vivante, comme une dalle de ciment sur un plafond permet de construire un étage supérieur.

Dès les premières organisations du vivant, on observe des interactions qui ont pour but de protéger la vie du milieu extérieur. Aussitôt, la matière inerte et la matière vivante sont séparées par une interface adaptée à la protection de la vie, ce qui limite un milieu externe et un milieu interne. Dans la cellule cette interface est relayé par des membranes, dans les organismes supérieurs par le système immunitaire.

Certes, dans le milieu interne, la dégradation d’une part de la matière vivante en énergie (chaleur, par exemple) assure les conditions physiques les plus favorables à la survie mais aussi au développement de la vie, et si le métabolisme fait donc une part importante au catabolisme pour assurer les conditions de la survie, le catabolisme demeure ordonné à l’anabolisme.

L’homéostasie n’est pas la vie, elle est une fonction de protection ordonnée à la vie.

Que devient le Soi, dans ce perpétuel changement ? La réponse de Damasio est de faire intervenir, à la différence de tous les auteurs qui se sont penchés sur cette question, l’affectivité.

L’idée que la matière soit affectivité paraît osée parce que gratuite, mais, argumente Antonio Damasio, lorsque nous parlons d’affectivité, nous faisons référence presque toujours à des sentiments qui sont des affectivités réfléchies dans des structures neuronales réverbérantes, c’est-à-dire dans l’esprit conscient. Pour Damasio, la matière ne serait donc pas seulement perceptible par ses effets physiques, mais elle le serait comme affectivité dès lors qu’elle serait mobilisée dans une structure réflexive et qu’elle serait accumulée dans des systèmes complexes. Sinon elle serait une affectivité non sentie.

Contribue à cette hypothèse l’observation que l’affectivité plus sentie (le Soi dans les hémisphères cérébraux) apparaît à partir de l’affectivité moins sentie (le Proto-Soi présent dans le tronc cérébral). On comprend l’importance des travaux qui montrent comment le Soi s’élabore de façon progressive à partir du Proto-soi, déjà constitué dans l’ensemble du monde animal. Que l’affectivité soit sentie dans des structures réflexives vient en tout cas témoigner qu’elle est bien liée à certaines expressions de la nature sinon toutes.

Lorsque l’on se trouve dans les hémisphères cérébraux, on n’a pas seulement affaire à des interactions entre le corps et le monde mais, montre Damasio, à des relations entre réseaux qui peuvent se déconnecter du corps qui leur a donné naissance, et qui peuvent se traduire par des affectivités pures se sentant elles-mêmes, des sentiments. S’il y a identité de nature entre ces affectivités et les structures biochimiques, faudrait-il que ces structures soient notre être le plus performant ? Le cerveau, dans son ensemble, les hémisphères cérébraux mais aussi l’hypothalamus ou le tronc cérébral devraient se sentir comme au moins le champ d’exploration de nos capacités affectives ou le lieu de nos sentiments spirituels. Ce qui est étrange, c’est qu’il n’en est rien. Nous ne savons même pas que nous possédons un hypothalamus ni même que la conscience siège dans le cerveau, au point que jusqu’à Descartes on pensait que le siège de l’âme était le cœur, et l’on ne localisait pas les esprits animaux dans le tronc cérébral mais dans le sang. Cependant, c’est à la condition d’être déconnectées de la réalité corporelle que les cartes neuronales peuvent interagir entre elles, et leur affectivité se connaître donc hors de toute connexion avec l’espace qui leur est alloué par l’organisme. Il n’y aurait donc là pas de paradoxe mais au contraire confirmation de l’évolution du cerveau telle que la suggèrent les passionnantes études de Damasio et de ses pairs. Non seulement notre être nous paraît séparé de toute matière, mais les circuits neuronaux réverbérants autonomes devraient pouvoir se révéler comme « affectivités libres » et témoigner de leur existence de façon indépendante. Les idées ne nous paraissent-elles pas voler de leurs propres ailes ?

On objectera que si la nature des neurones est affective, chaque carte devrait être une affectivité particulière qui s’éteindrait ou changerait d’aspect selon le circuit d’interconnectivité auquel elle serait branchée par son commutateur. Encore faudrait-il que le commutateur sache ce qu’il fait ou qu’il soit commandé par qui mesure les effets de son intervention. Rien dans le cerveau n’indique que de tels acteurs suprasensibles existent. L’affectivité du corps est une et indivisible. Elle est absolue. Aucun centre, aucune partie ne peut s’arroger un pouvoir particulier. Et c’est bien ce qui pourrait laisser croire que l’homéostasie est un signifiant adéquat pour dire que l’affectivité ne se révèle que dans l’équilibre général de toutes les composantes de l’organisme (du corps).

Antonio Damasio écrit :

« Le produit ultime de la conscience résulte de ces nombreux sites cérébraux en même temps et non d’un seul en particulier, un peu comme l’exécution d’une pièce symphonique ne dérive pas du jeu d’un seul et unique musicien ni même d’une section tout entière de l’orchestre. Le point le plus étrange dans les sphères supérieures de la conscience, c’est l’absence de chef d’orchestre avant que l’exécution ne commence, même si, lorsqu’elle se poursuit, il apparaît. Un chef mène cependant l’orchestre même si c’est l’exécution qui crée le chef – le soi – et non l’inverse. Le chef est assemblé par les sentiments et par un dispositif cérébral narratif, même si cela ne le rend pas moins réel pour autant. Il existe indéniablement dans notre esprit et on ne gagne rien à le rejeter comme une illusion » [7].

Mais pourquoi le Soi s’instaure-t-il comme maître à penser du corps ? Damasio répond donc que ce serait parce qu’il contribuerait de façon significative à la survie. Cependant, cette formule est corrigée par l’explicitation suivante :

« Traitées dans l’esprit conscient, les images fournissent des détails sur l’environnement qui peuvent servir à augmenter la précision d’une réponse requise, par exemple le mouvement qui neutralisera un danger ou bien assurera la capture d’une proie. La précision iconique n’est qu’un des avantages de l’esprit conscient. La part du lion, je crois, revient au fait que, dans l’esprit conscient, le traitement des images environnementales est orienté par un ensemble particulier d’images internes, celles de l’organisme vivant du sujet, représenté dans le soi. Le soi polarise le processus mental ; il confère une motivation à l’aventure consistant à rencontrer d’autres objets et événements : il nimbe l’exploration du monde extérieur au cerveau du souci du premier et principal problème auquel est confronté l’organisme : la régulation réussie de la vie. Cette préoccupation est naturellement engendrée par le processus du soi, dont le fondement réside dans les sentiments corporels, qu’ils soient primordiaux ou modifiés. C’est le soi sentant, spontanément et intrinsèquement, qui signale directement, par suite de la valence et de l’intensité de ses états affectifs, le degré de préoccupation et de besoin qui prévaut à chaque moment » [8].

De la régulation de la vie, phénomène qui relèverait de l’interaction biologique sinon physique (par exemple le mouvement qui neutralisera ou bien assurera la capture d’une proie), on est passé à la mesure de toute chose par le soi sentant spontanément et intrinsèquement (et il aurait la part du lion !).

C’est ce que développe Antonio Damasio à la page 226 :

« Toutefois, quant aux sentiments dans l’esprit, j’ajouterai ceci : le sentiment de ce qui est n’est pas tout. Un sentiment plus profond se dessine et se manifeste dans les profondeurs de l’esprit conscient. C’est le sentiment que mon corps existe et est présent, indépendamment de tout objet avec lequel il interagit, tel un roc solide, telle l’affirmation brute que je suis vivant. Ce sentiment fondamental, auquel je n’ai pas assez rendu justice quand j’ai abordé naguère ce problème, me semble désormais être un élément essentiel du processus du soi. Je l’appelle sentiment primordial et il a une qualité bien définie, une valence, qui se situe quelque part entre le plaisir et la douleur. C’est le précurseur qui se trouve sous tous les sentiments d’émotion et donc à la base de tous les sentiments causés par les interactions entre les objets et l’organisme » [9].

La régulation mécanique, automatique et relative à des équilibres biochimiques est subordonnée à l’impératif du Soi exprimé par la valence d’une affectivité qui est valeur de l’affectivité pure : “le sentiment objectif de l’existence des objets n’est pas tout”, il est précédé par un “sentiment primordial” qui, lui, n’est ni plaisir ni douleur. Il se situe quelque part « entre ». Entre quoi et quoi ? Entre des contraires : le plaisir et la douleur ? Qui s’évanouissent à son bénéfice ? Ne forçons pas l’idée de Damasio. L’important est que ce qui origine le Proto-Soi puis le Soi, ce sentiment translucide comme la lumière par rapport aux couleurs, n’est plus dépendant d’une quelconque interaction mais au cœur de celles-ci : il est le précurseur qui se trouve à la base de tous les sentiments causés par les interactions… Mais les interactions en question ne peuvent faire apparaître ce sentiment précurseur que lorsqu’elles sont réfléchies, et le sentiment primordial ne devient sentiment conscient que lorsqu’il est lui-même réfléchi dans les circuits réverbérants présents partout et surtout dans la machine cérébrale supérieure.

Or, ces réseaux réverbérants sont identifiés de façon précise, c’est un système que Damasio appelle RCD (région de convergence divergence) qui relaie des ZCD (zone de convergence divergence) !

Schéma de l'architecture de convergence-divergence

Schéma de l’architecture de convergence-divergence [10].
« Une zone de convergence-divergence (ZCD) est un ensemble de neurones au sein duquel des boucles de feedforward/feedback font contact. Une ZCD reçoit des connexions “feedforward” venues des aires sensorielles situées « plus avant » dans les chaînes de transmission qui commencent au point d’entrée des signaux sensoriels dans le cortex cérébral. Une ZCD envoie des projections réciproques en “feedforward” aux régions situées au niveau de connexion suivant dans la chaîne et reçoit en retour les projections venant d’elles. Les ZCD sont microscopiques et sont localisées dans les régions de convergence/divergence (RCD), lesquelles sont macroscopiques » [11].

Au-dessus donc de la vie et de ses fonctions auxquelles sont subordonnées nombre de facultés du cerveau se trouve le Soi de nature affective. Et c’est à l’affectivité que tout est subordonné !

Il nous paraît ici important de préciser que le Soi apparaît en un lieu géométrique où l’affectivité se révèle… entre l’information de la sensibilité passive et celle de l’injonction du système sentant de façon active, dans une situation paradoxale où l’agir se rencontre avec le subir dans un même lieu et en même temps.

Cette observation ne remet pas en cause le lien présumé entre l’affectivité et la matière, mais nous oblige à préciser en quoi consiste non plus la matière mais la réflexion de celle-ci sur elle-même car, après tout, cette réflexion est une énergie qui mobilise une dynamique en deux sens inverses l’un de l’autre. C’est cette proposition que nous explorerons dans notre conclusion.

On l’a aperçu depuis le début de cette analyse, les termes de vie, d’homéostasie, d’interaction, régulation, survie, qui relèvent d’un registre de la connaissance objective et de la biologie sinon de la physique sont liés à d’autres comme valeur, sentiment, douleur, plaisir, sens, etc… qui relèvent d’un autre registre : celui de l’affectivité et de la subjectivité, et il y a là une question fondamentale. Damasio affirme sans cesse : la vie est d’abord sentie. Le soi est d’abord sentiment. Renversant une très ancienne tradition qui ne tenait pas compte de l’affectivité, il affirme :

« Les théories de la conscience ignorent souvent les sentiments. Peut-il y avoir conscience sans sentiments ? La réponse est non » [12].

Mais, alors, il lui faudrait prouver l’équivalence de l’affectivité et de la matière ! ou expliquer leur relation.

Antonio Damasio défend l’hypothèse de l’équivalence :

« Dans le monde physique, dont fait sans ambiguïté partie le cerveau, l’équivalence et l’identité sont définies par des attributs physiques tels que la masse, les dimensions, le mouvement, la charge, etc. Ceux qui rejettent l’identité entre les états physiques et les états mentaux suggèrent que, si on peut analyser en termes physiques une carte cérébrale correspondant à un objet physique particulier, il serait absurde de vouloir analyser en termes physiques la structure mentale correspondante. La raison invoquée est qu’à ce jour, la science n’est pas parvenue à déterminer les attributs physiques des structures mentales ; si ce n’est pas possible à la science, le mental ne pourrait donc pas être identifié au physique. Je crains cependant que ce raisonnement ne soit pas juste. Voici pourquoi. (…)
 
En réalité, les événements mentaux ne peuvent être perçus que par le processus même qui les contient – c’est-à-dire l’esprit. Cette situation est malheureuse, mais elle ne nous apprend rien du tout du caractère physique de l’esprit ou de son absence. Elle impose cependant de grandes restrictions aux intuitions qu’on peut en tirer ; il est donc prudent de remettre en doute la conception traditionnelle consistant à affirmer que les états mentaux ne peuvent pas être l’équivalent d’états physiques. Il n’est pas raisonnable d’adopter une telle conception purement sur la base d’observations introspectives. (…)
 
Pour l’instant, l’équivalence état mental/état cérébral doit être considérée comme une hypothèse utile plutôt que comme une certitude [13].

Voilà ! Aucune preuve n’est convaincante de cette équivalence, mais aucune non plus ne permet de la réfuter.

Pour résumer, Antonio Damasio observe que l’affectivité n’est sentie que lorsqu’elle se réfléchit sur elle-même grâce à l’organisation du système nerveux. Et son hypothèse est que tout est affectivité, mais affectivité consciente seulement dans le cerveau.

Peut-être l’importance qu’il accorde à l’homéostasie l’a-t-elle contraint à une série de coalescences vie-survie, survie-interaction, interaction-matière, qui trouve une issue avec la dernière équivalence matière-affectivité. Mais on ne comprend pas comment se créent les formes de la matière vivante que l’homéostasie protège, et l’on comprend mal comment l’affectivité s’accroît qualitativement pour devenir l’affectivité spirituelle, c’est-à-dire comment du simple instinct de l’animal, elle devient l’énergie spirituelle de celui qui accepte de sacrifier sa vie à un idéal. Enfin, si Damasio estime que la réverbération d’une force conduit à ce qu’elle devienne consciente de sa propre identité, il faudrait expliquer comment un parallélisme entre deux forces dotées chacune d’une affectivité absolue pourrait engendrer la reconnaissance mutuelle de l’affectivité l’une de l’autre, et comment l’inversion caractéristique de la réflexion de l’agir et du subir, de l’action et de la passion constitue un parallélisme alors que ces deux dynamismes sont inverses l’un de l’autre.

Mais c’est le concept de matière qui pose d’abord problème. On n’en trouve pas de définition dans le glossaire de “L’Autre Moi-Même”, bien que celui-ci contienne des centaines de définitions. Damasio écrit cependant :

« En pratique, nous adoptons deux optiques quand nous observons ce que nous sommes : nous regardons l’esprit les yeux tournés vers l’intérieur ou bien nous examinons les tissus biologiques les yeux tournés vers l’extérieur. (…) Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que l’esprit semble avoir une nature non physique et qu’il paraisse être un phénomène appartenant à une autre catégorie que physique. Le fait de le considérer ainsi, comme s’il était séparé de la biologie qui le crée et le maintient en fonction, conduit à le placer hors des lois de la physique, discrimination à laquelle les autres phénomènes cérébraux ne sont en général pas sujets. La manifestation la plus étonnante de cette étrangeté est la tentative pour relier l’esprit conscient à des propriétés encore inconnues de la matière et, par exemple, pour expliquer la conscience en termes de phénomènes quantiques. Le raisonnement semble être le suivant : l’esprit conscient paraît mystérieux ; la physique quantique reste mystérieuse ; peut-être ces deux mystères sont-ils liés » [14].

Damasio redit clairement que l’esprit conscient et l’affectivité qui lui serait liée de façon intrinsèque pourraient être assimilées à des propriétés de la matière physique.

Il ironise sur toute perspective qui tiendrait compte des découvertes de la physique quantique par le raisonnement suivant : l’esprit conscient reste mystérieux, la physique quantique est mystérieuse : peut être ces deux mystères sont-ils liés !

Peut-on en rester là ? La physique quantique approfondit aussi des questions qui restaient sans réponse dans le cadre de la physique ordinaire. Je rappellerais quelques unes de ses découvertes grâce auxquelles il est possible de proposer une thèse sur la vie différente de celle de Damasio.

La physique quantique montre qu’aucune mesure de la physique classique ne peut circonscrire de façon absolue la position d’un élément matériel en même temps que son mouvement. Cette impossibilité n’est pas due à une déficience des instruments de mesure, mais à une propriété intrinsèque de la matière, celle de ne pouvoir s’actualiser de façon absolue soit comme continue soit comme discontinue. La mesure de cette impossibilité peut alors être précisée de façon mathématique : ce sont les relations d’indétermination de Heisenberg.

Il s’ensuit une dualité contradictoire de la matière qui posa un problème à Max Planck qui la rencontra pour la première fois et de façon irréductible dans la nature de la lumière [15]. Louis De Broglie eut l’idée d’appliquer à toute structure connue de la matière la même équation qui lie contradictoirement le continu et le discontinu, c’est-à-dire qui affirme en sa définition la nature contradictorielle [16] du quantum de Planck [17]. La solution qui permit de sauter par-dessus l’abîme de conjectures dans lequel le mystère plonge le chercheur qui veut que les choses soient identiques à la connaissance non-contradictoire par laquelle il les appréhende, fut proposée par Niels Bohr : si l’interaction (entre l’appareil de mesure et la chose mesurée) est irréductible à une solution non-contradictoire absolue, on doit dire que cette interaction est un phénomène d’actualisation non-contradictoire jusqu’aux limites imposées par les relations d’indétermination de Heisenberg, et qu’une interaction contraire induirait un phénomène non-contradictoire antagoniste jusqu’aux limites imposées par ces mêmes relations d’indétermination de Heisenberg. Lorsque Paul Dirac réussira l’expérience que l’on appelle la matérialisation de l’énergie et la dématérialisation de l’énergie, la solution de Bohr se trouvera comme réalisée par la nature. Pour se représenter la réalité avant qu’elle ne soit actualisée par l’interaction de la mesure en phénomène continu ou discontinu, il faut donc procéder mentalement à ces deux mesures contradictoires entre elles et forcer l’esprit à les accepter comme si elles étaient complémentaires : c’est le principe de complémentarité  (lire la définition) de Bohr [18].

Les physiciens ont alors montré que la mécanique ondulatoire est l’exacte traduction dans une interprétation continue de la matière physique d’une interprétation discontinue (corpusculaire) par la mécanique quantique. L’une et l’autre témoignent d’actualisations d’une réalité en elle-même indéterminée et donc ni continue ni discontinue. Le mystère est alors circonscrit de façon de plus en plus précise par les deux matières, physique et biologique.

Les exploits de la physique quantique vont se multiplier de façon aussi généreuse que ceux de la neurobiologie : l’équivalence matière-énergie, la transformation de l’une en l’autre, le Principe de Pauli… etc. Le Principe de Pauli est pour notre propos le plus important. À l’origine, il concerne les électrons. Il n’est pas possible à un électron de se présenter identique à un autre dans un gaz parfait. La différenciation conduit à l’organisation de la matière [19]. Le mécanisme par lequel la vie crée des formes de plus en plus complexes ne nécessite pas davantage que la généralisation du principe de Pauli. Le principe d’une différenciation de la matière vient donc faire face au principe de Clausius qui stipulait au contraire que l’entropie d’un système (son homogénéisation) est irréversible.

Ces observations n’ont pas échappé à Stéphane Lupasco ni à quelques physiciens comme Schrödinger, Pauli, Heisenberg, etc. Il y a deux matières-énergies et non pas une, liées contradictoirement par le principe d’équivalence. Et ces matières-énergies ne sont pas des données statiques mais des processus dynamiques, des processus évolutifs. Leur équivalence prouve que l’un n’ignore pas l’autre, et qu’il en a une connaissance immédiate une conscience élémentaire  (lire la définition) , dira Lupasco.

Que l’on ne puisse plus se contenter de la notion de matière physique, mais que l’on soit contraint par la physique quantique de faire droit à deux matières, la matière physique et la matière biologique, parce qu’elles sont des phénomènes antagonistes et donc irréductibles l’un à l’autre, ne supprime pas la question de l’affectivité posée par Antonio Damasio : l’affectivité serait inhérente à la matière qu’elle soit biologique ou physique.

Pour tenter de faire avancer la réflexion sur cette question, je propose d’opposer à l’hypothèse de Antonio Damasio celle de Stéphane Lupasco, pour qui le matériel et l’affectif sont deux ordres absolument séparés. Mais nous n’en resterons pas là. La thèse de Lupasco, complétée par le Principe du contradictoire  (lire la définition) , qu’il proposa de considérer comme un nouveau postulat pour la philosophie, situe l’affectivité et le Soi comme immatériels mais pas indépendants de la matière physique et biologique, ce qui est au fond l’essentiel de l’hypothèse de Damasio.

Stéphane Lupasco s’appuie sur les découvertes de la physique quantique qui dès le début du vingtième siècle a mis en évidence une dualité contradictorielle de la matière irréductible alors que la Physique classique la concevait de façon non-contradictoire. Il accorde autant de prix à la matière qui répond au Principe de Clausius qu’à la matière qui répond au Principe de Pauli. En généralisant le Principe de Pauli, il met en évidence que la matière physique, processus qualifié d’homogénéisation, est le contraire du processus d’organisation par différenciation qui produit la matière vivante, qualifiée d’hétérogénéisation  (lire la définition) . Dès lors, il fait droit à l’antagonisme des deux matières. L’ouvrage clé de Stéphane Lupasco (L’énergie et la matière vivante [20]) montre que tous les systèmes et sous-systèmes vivants, hormonal, immunologique, neuronal, etc. sont des systèmes où l’antagonisme entre les dynamismes d’homogénéisation et les dynamismes d’hétérogénéisation est dominé par l’hétérogénéisation (l’homéostasie dominée par la différenciation de la vie).

De cet antagonisme, Lupasco tire un parti qui permet de répondre à une question laissée en suspens par Damasio : comment une chose peut-elle être à la fois ce qu’elle est et l’image de ce avec quoi elle interagit ? Selon Lupasco, l’interaction est un phénomène qui lie deux dynamismes antagonistes de façon spécifique, et cette spécificité est due à ce que l’actualisation d’un dynamisme potentialise l’autre et réciproquement. C’est le Principe d’antagonisme  (lire la définition) . Ces deux potentialisations sont des consciences élémentaires, les images de Damasio. Chaque réseau neuronal est donc à la fois l’image des réseaux avec lesquels il est en interaction, et si les dynamismes en question (deux ou plusieurs réseaux donc) interagissent simultanément, ils se relativisent mutuellement et leurs potentialisations se relativisent aussi : autrement dit, leurs images se constituent comme une réflexion sur le contenu de cette image : la conscience.

Stéphane Lupasco observe que toute représentation de la conscience transcende une situation où la contradiction est d’abord intense (entre par exemple l’information due au monde physique enregistrée par les portails sensoriels et l’information biologique qui ne cesse d’opposer aux informations dues au contact avec le monde physique ses synthèses organiques – ce qui se traduit dans le cerveau où sont transférées ces interactions, et en termes damasiens par l’activation d’un réseau et sa rétroactivation). Il observe que l’affectivité s’accumule jusqu’à devenir l’angoisse lorsque cette contradiction est arrêtée dans son devenir, comme on le constate dans de nombreux cas de dysfonctionnements psychiques, mais que cette affectivité se dissipe comme par enchantement avec la solution non-contradictoire qui transcende la contradiction. Par exemple s’il y a eu affectivité au moment de l’effort que l’on consent pour résoudre un problème de mathématique, une fois perçu le processus par lequel la contradiction est résolue, celui-ci ne cause plus de sensation comparable voire aucune sensation dès que l’on utilise pour le résoudre les équations dont on a découvert la fonction. Une connaissance, qui naît d’une situation où l’affectivité est considérable, une fois créée peut être mobilisée autant de fois que l’on veut sans que s’éveille la moindre affectivité. Pour traduire dans le langage de Damasio, le commutateur ou l’interrupteur qui mobilise les cartes neuronales ne mobilise pas l’affectivité liée à la naissance de ces cartes. Autrement dit, L’affectivité liée à la genèse des cartes et de leurs images disparaît lorsqu’elles sont mobilisées dans la genèse d’une autre réalité parce qu’elles sont devenues des solutions non-contradictoires à ce qui fut d’abord des questions nouées dans la contradiction. Il est vrai que l’ensemble des connexions mobilisant les cartes ne sera pas le même que celui de leur élaboration. Cependant aucune représentation n’a besoin d’affectivité pour être pertinente pour décrire le monde dans son aspect physique.

Stéphane Lupasco observe, comme les neurologues, que certaines qualités affectives ont acquis un rôle fonctionnel dans la stratégie des êtres vivants et notamment dans le cadre de l’homéostasie mais de façon très circonstancielle. Il n’en déduit pas une propriété affective de la matière biologique car si l’affectivité était matérielle son usage par le vivant devrait être systématique et dès lors rationnel. Or, il est tout sauf rationnel puisque les cancers ne sont pas signalés par aucune affectivité alors qu’ils sont mortels, et pourtant d’origine interne ; tandis que d’autres blessures sans gravité pour la vie occasionnent des douleurs sans proportion avec leur dangerosité.

Enfin rien ne prouve que les affectivités attachées aux passions soient favorables à l’épanouissement du cœur humain. Il se pourrait même que l’affectivité liée à la vie se révèle un obstacle à l’avènement de la conscience spirituelle. Le Christ, par exemple, oppose au pouvoir de ceux qui craignent l’insurrection et veulent pérenniser leur vie une spiritualité qui ne prétend rien préserver de la vie. Que la résurrection [21] triomphe du pouvoir ne peut être traduit comme homéostasie, à moins de confondre la vie avec la vie éternelle.

Et pourquoi telle longueur d’onde est-elle sentie comme verte et l’autre comme rouge ?

Le caractère gratuit de ces expressions affectives et de leur distribution, y compris dans ses objectifs fonctionnels, ou tout au moins l’inadéquation entre matière (physique et biologique) et affectivité, conduit à l’idée de deux natures étrangères l’une à l’autre et sans rapports nécessaires. Certes, rien ne prouve cette dualité de nature, mais rien non plus n’infirme son hypothèse, et certaines observations vont dans son sens. Bref, on peut soutenir avec autant de fermeté l’hypothèse de l’unité de nature du matériel et de l’affectif, que celle de la dualité de nature du matériel et de l’affectif. L’affectivité, que ce soit dans la sensation (l’émotion de Damasio) ou le sentiment, se trouve hors d’atteinte de l’analyse logique, scientifique, voire philosophique parce qu’elle est en soi absolue, sans prise, sans fenêtre. Seule son expérience nous apprend qu’elle est ici douleur, et là plaisir ou joie, ou sentiment si subtil qu’il nous semble translucide et sans épaisseur, comme la liberté, mais sa nature est inconnue. Lupasco soutient que l’interférence du matériel et de l’affectif relève toujours du mystère.

Il est possible cependant de concilier les deux thèses de Damasio et Lupasco depuis que la Physique a montré l’équivalence de ce qu’elle appelle matière et énergie, et de surcroît la possibilité de l’une de se transformer en l’autre et réciproquement. Rien n’empêche, en effet, que les contraires (le physique et le biologique) au lieu de s’exclure, ou de s’actualiser l’un au détriment de l’autre, ne se désactualisent mutuellement et se relativisent l’un l’autre pour engendrer une résultante en laquelle leurs caractères spécifiques (masse, mouvement, temps, espace) disparaissent au bénéfice d’un autre caractère, qui pour être unique est absolu. Dès lors, puisque l’absolu est aussi le caractère essentiel de l’affectivité, on peut raisonnablement présumer que cette résultante soit l’affectivité.

Cette hypothèse permet de dissiper un certain nombre d’apories soulevées par les deux thèses confrontées. Elle situe bien l’affectivité au sein d’une seule nature, mais pas partout : exclusivement dans les états contradictoriels qui naîtraient de relations antagonistes comme l’observent les deux auteurs, et elle disparaît partout où l’actualisation d’un dynamisme non-contradictoire métamorphose ces états dans les caractères physiques que nous lui connaissons, et il apparaît alors deux natures.

Le mot “entre”, dont nous avons vu qu’il est utilisé par Damasio lui-même, signifie pour Lupasco l’entre-deux de deux activités antagonistes. Si au lieu de s’exclure ces deux activités se relativisent mutuellement, et que cette relativisation annihile leurs caractères spécifiques et les métamorphose en une résultante commune, on peut se risquer à ajouter que dans le système neuronal, l’équilibre initial de l’antagonisme est ordonné à la genèse d’une puissance nouvelle que Damasio a bien reconnue comme le sentiment primordial, et que Maine de Biran avait établi comme l’axe moteur du devenir psychique (le Soi) mais sans imaginer qu’il puisse résulter de la relativisation des deux autres devenirs physique et biologique.

Il suffit donc de proposer ce que j’appelle le Principe du contradictoire ou mieux principe contradictoriel, c’est-à-dire que la résultante de la relativisation des contraires se manifeste par l’affectivité, pour comprendre que toutes les structures qui établissent une situation contradictoire participent à la genèse de l’affectivité, qui en elle-même est absolue puisque résultant de la métamorphose de ce qui est relatif en une seule et unique manifestation, et qui est parce qu’absolue inconsciente. Néanmoins, elle devient consciente (c’est-à-dire relative à elle-même) lorsque l’appareil qui l’engendre est lui-même réfléchi de façon également contradictorielle.

Si l’on ajoute au Tiers inclus  (lire la définition) (que l’on déduit du Principe d’antagonisme) le Principe du contradictoire (selon lequel ce qui est en soi contradictoire (contradictoriel) est l’affectivité), il suffit d’en appeler au Principe de réciprocité  (lire la définition) pour disposer d’une matrice de l’affectivité consciente d’elle-même.

Comment cela est-il possible ? Si le corps est un système très complexe d’interactions et d’interactions d’interactions sans discontinuité, il n’y a donc qu’un Soi et non pas une multitude d’affectivités témoignant d’expériences cellulaires ou organiques en compétition les unes avec les autres qui engendreraient des esprits rivaux. C’est le caractère absolu de l’affectivité qui donne sa qualité de “chef d’orchestre” au Soi. Mais dans le cerveau, le Soi en étant Un c’est-à-dire une affectivité en soi absolue ne peut donc devenir Autre. Il faut qu’il rencontre un autre Soi qui lui permette de développer entre l’un et l’autre un Tiers, de sorte que l’affectivité de celui-ci puisse être consciente d’elle-même ; il faut que le Soi interagisse avec un autre Soi par un biais qui le relativise alors qu’il est absolu ! Mais cela devient possible par la relativisation de ses conditions initiales par celles de l’autre Soi.

C’est dans la relation de réciprocité que les conditions d’existence de l’autre deviennent aussi les conditions d’existence de l’un. Dès lors que les conditions de la formation du Soi de l’un sont les mêmes que les conditions de l’existence de l’autre Soi, il y a correspondance du Soi de l’un et de l’autre Soi, à ceci près qu’ils sont renversés l’un par rapport à l’autre puisque l’un agit lorsque l’autre subit et réciproquement de sorte qu’ils sont contradictoires  (lire la définition) . Le Tiers contradictoriel qui résulte de cet antagonisme est unique pour chacun des protagonistes, bien qu’à la fois subjectif pour chacun d’eux et objectif puisque témoignant de l’autre.

Autrement dit, le sentiment qui s’engendre entre eux est le même dans la conscience de l’un et de l’autre, mais se manifeste dans un sens pour l’un quand il se manifeste dans l’autre sens pour l’autre. Et puisque le sens se manifeste par la parole, la parole pourra à la fois exprimer ce que l’un conçoit et ce que l’autre comprend.

L’expérience montre que selon les structures sociales qui répondent au Principe de réciprocité, l’affectivité de la conscience change : les valeurs humaines qui témoignent du sentiment produit par chacune de ces structures sont différentes les unes des autres. Selon les structures fondamentales de réciprocité  (lire la définition) , le sentiment primordial devient le sentiment de liberté, d’amitié, de responsabilité, de justice, de confiance

Mais rien n’empêche qu’une interaction polarisée par la non-contradiction ne puisse retenir un quotient contradictoriel et par conséquent d’affectivité. On opposera à cette suggestion que le quotient contradictoriel est non perceptible par la mesure. C’est justement cela qui en fait le candidat idoine pour être postulé comme donnée affective. Or, en ce cas, la donnée affective ne peut être sentie comme Soi mais comme le soi de ce qui est extraverti sous la polarité non-contradictoire, et ne serait-ce pas alors ce que l’on accorde comme sens à la représentation, car il n’y a de sens que pour celui qui est le siège de la représentation, le sujet, mais en même temps rapporté à la représentation en tant que son objet. On expliquerait ainsi que le sens ne soit ni matière vivante ni énergie physique, mais qu’il soit lié à l’image de la matière vivante ou de l’énergie physique de façon indissociable.

Les neurobiologistes décrivent aujourd’hui à longueur de temps des structures qui oscillent autour d’un axe en lui-même contradictoire ou encore des réseaux d’informations dont les équilibres sont des équilibres contradictoires, et le processus n’est pas seulement interneuronal mais chimique, en attendant d’être observé dans la structure fine de l’univers… Or, ces structures, observent-ils, sont le siège de l’affectivité ou encore du sens  (lire la définition) (une affectivité réservée à une relativisation inégale entre les dynamismes antagonistes). Mais, en même temps, cette hypothèse exclut qu’une force physique ou biologique soit affective puisque pour être défini comme physique ou biologique il faut que s’actualise un dynamisme non-contradictoire au détriment de ce qui est en soi contradictoire (contradictoriel), dynamisme qui est le contraire de ce qui est contradictoriel et donc, selon notre hypothèse, le contraire de l’affectivité. La question de l’union de l’âme et du corps se trouve ainsi éclairée. Il est difficile de concevoir l’être et le néant, mais nous pouvons entendre à partir de cette double métamorphose de notre corps et de notre esprit que tout ce qui n’est pas consommé pour engendrer le sentiment d’humanité retourne à la nature physique et biologique (à la poussière…) .

La relativisation des contraires qui engendre un état affectif qui donne sens à une représentation (un signifié) constitue un événement qui à son tour peut s’actualiser sous une forme non-contradictoire, et nous aurons alors besoin pour définir ces actualisations qui se situent à un autre niveau que celui du réel d’un terme adéquat : le signifiant. Mais de telles actualisations dotée d’une signification se relativiseront pour engendrer une valeur ou un sens supérieur au précédent, le sens d’une symphonie ou d’un discours par exemple.

Conclusion

En localisant de façon de plus en plus précise l’affectivité au cœur du dispositif neuronal, Antonio Damasio fait un pas décisif. Il fait de l’affectivité quelque chose qu’il est possible de produire et de modifier à sa guise en agissant sur les structures matérielles où elle prend naissance. La question de savoir si ces structures sont physiques, biologiques ou psychiques – (non-contradictoires et alors seulement physiques et biologiques, ou contradictorielles et alors seulement psychiques) – n’est pas encore résolue mais pourra être élucidée rapidement car les moyens dont disposent les chercheurs d’aujourd’hui pour faire par eux-mêmes les observations et les expériences nécessaires sont sans doute moins coûteuses que ne le serait la traduction d’ouvrages traitant de la question dans des langues étrangères… comme celle de Maine de Biran, pourtant désormais historique, ou celle plus récente de Stéphane Lupasco.

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "La nature de l’affectivité. Réponse à Antonio Damasio : « l’Autre Moi-Même »", Articles de "Projections post-capitalistes", Mars 2013, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 22 octobre 2017).

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Notes

[1] DAMASIO, Antonio. L’Autre Moi-Même. Les nouvelles cartes du cerveau, de la conscience et des émotions. Paris : Odile Jacob Poches, Coll. Sciences, 2010, p. 15.

[2] LUPASCO, Stéphane. L’énergie et la matière vivante. Paris : Julliard, 1962 ; 2ème édition : Julliard, 1974 ; 3ème édition : Monaco : Le Rocher, Coll. “L’esprit et la matière”, 1986.

[3] « Au fur et à mesure que la conscience est devenue plus complexe et que les fonctions liées à la mémoire, au raisonnement et au langage ont coévolué pour entrer en jeu, d’autres bénéfices dus à la conscience se sont introduits. Ils sont en grande partie liés à la planification et à la délibération. Ils sont légion. Il est ainsi devenu possible d’envisager l’avenir et de suspendre ou d’inhiber des réponses automatiques. Une gratification en suspens est un exemple de cette capacité évolutive nouvelle permettant d’échanger un bien présent contre un mieux futur – ou encore d’abandonner un bien présent quand l’examen de l’avenir suggère qu’il engendrera également un mal. C’est cette tendance de la conscience qui a permis une gestion plus astucieuse de l’homéostasie de base et qui a finalement ouvert la voie aux débuts de l’homéostasie socioculturelle ». (DAMASIO, Antonio. L’Autre Moi-Même, op. cit., p. 324).

« L’homéostasie culturelle est venue ajouter une nouvelle couche fonctionnelle à la gestion de la vie, mais l’homéostasie biologique est restée en place » (p. 355).

« Le moteur de ces développements culturels est l’impulsion homéostatique. » (p. 354).

[4] DAMASIO, Antonio. L’Autre Moi-Même, op. cit., p. 354.

[5] « Pourquoi, une fois présentée aux organismes comme une option possible, la conscience a-t-elle prévalu ? Pourquoi les mécanismes cérébraux la produisant ont-ils été naturellement sélectionnés ? Une réponse possible, que nous envisagerons à la fin de cet ouvrage, consisterait à dire que la production, l’orientation et l’organisation d’images du corps et du monde extérieur en termes de besoins de l’organisme ont augmenté la probabilité d’une gestion efficace de la vie et donc amélioré les chances de survie. La conscience a ajouté la possibilité de connaître l’existence de l’organisme et ses combats pour rester en vie. » (Ibid., p. 216).

[6] Ibid., p. 35. Et au sujet de la société : « Les évaluations que nous établissons dans nos activités sociales et culturelles de tous les jours ont un lien direct ou indirect avec les processus de régulation vitale que recouvre le terme d’homéostasie. Ce lien explique pourquoi les circuits cérébraux humains sont tellement dédiés à la prédiction et à la détection des gains et des pertes, ainsi qu’à vanter les gains et à faire craindre les pertes. Autrement dit, il explique l’obsession humaine pour l’assignation de valeur. Cette dernière est liée directement ou indirectement à la survie. Dans le cas des êtres humains en particulier, elle a à voir avec la qualité de cette survie en termes de bien-être. La notion de survie – et par extension, celle de valeur biologique – peut s’appliquer à diverses entités biologiques, des molécules aux gènes et aux organismes tout entiers. Pour le dire sans ambages, la valeur par excellence pour les organismes tout entiers consiste à survivre en bonne santé jusqu’à un âge compatible avec la procréation. C’est précisément pour le permettre que la sélection naturelle a parfait la machinerie homéostatique ». (p. 63)

 
« Lorsque le cerveau humain a commencé à concocter l’esprit conscient, le jeu a radicalement changé. Nous sommes passés d’une régulation focalisée simplement sur la survie de l’organisme à une régulation petit à petit plus délibérée, fondée sur un esprit équipé d’une identité et d’une personnalité, et ne recherchant pas simplement la survie, mais le bien être ». (p. 76)
 
« La conscience a permis aux hommes de répéter le leitmotiv de la régulation vitale grâce à une collection d’instruments culturels – échange économique, croyances religieuses, conventions sociales et règles éthiques, lois, arts science, technologie. Pour autant, l’intention de survivre de la cellule eucaryote et celle qui est implicite dans la conscience humaine ne sont qu’une seule et même chose ». (p. 77).

[7] Ibid., p. 33.

[8] Ibid., pp. 323-324.

[9] Ibid., pp. 226-227.

[10] Schéma simplifié de la page 182, p. 178.

[11] Ibid., p. 181.

[12] En accord ici avec la principale tradition philosophique depuis Aristote à nos jours en passant par St-Augustin et Descartes… (cf. Ibid., p. 294).

[13] Ibid., pp. 380-381

[14] Ibid., p. 22.

[15] Planck il est vrai refusa de reconnaître cette dualité contradictoire qui défiait la logique avec laquelle il l’appréhendait. Et c’est Einstein qui décida que malgré tout il fallait considérer le quantum de Planck comme une entité opératoire quand bien même il chercha presque toute sa vie à assujettir le réel observé à la logique avec laquelle il se la représentait. Le mystère lui résista.

[16] Pour distinguer ce qui est en soi contradictoire de ce qui est contradictoire de quelque chose nous appellerons désormais ce qui est en soi contradictoire : contradictoriel.

[17] Le succès de cette généralisation le stupéfia. Cependant, il espéra lui aussi toute sa vie que ce mystère généralisé serait un jour arraisonné par le postulat de la logique d’identité (ce qui est en soi contradictoire n’existe pas).

[18] On peut effectivement analyser la lumière comme un bombardement de particules élémentaires ou comme l’épanouissement d’une onde électromagnétique selon l’appareil de mesure que l’on choisit, etc.

[19] Deux électrons ne se différencient pas de façon aléatoire mais de façon telle que si l’un tourne sur lui même, l’autre tourne en sens inverse. En réalité, l’état quantique d’un électron est défini par plusieurs “nombre quantiques”. Mais l’image de la rotation de son “spin” sert à montrer que la différenciation est corrélée. La corrélation explique l’“action à distance” : lorsque vous agissez sur un électron, vous agissez automatiquement sur son partenaire corrélé puisque vous agissez sur la différenciation elle-même et non pas sur des identités séparée. Le facteur de corrélation permet alors de comprendre que toute différenciation se traduit par une complexification : qu’un couple d’électrons interagisse avec un autre, il se forme une structure à quatre pôles.

[20] LUPASCO, Stéphane. L’énergie et la matière vivante. Paris : Julliard, 1962 ; 2ème édition : Julliard, 1974 ; 3ème édition : Monaco : Le Rocher, Coll. “L’esprit et la matière”, 1986.

[21] selon notre conception matérialiste de celle-ci.