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5. Essai sur l’œuvre de Josias Semujanga : “Récits fondateurs du drame rwandais”

Récits fondateurs du drame rwandais III

Dominique TEMPLE | 1999

III. La surenchère de la Parole d’union

J’ajouterais une observation aux analyses de J. Semujanga [1] : la tripolarité qu’il observe au Rwanda est, me semble-t-il, actualisée par la Parole d’union  (lire la définition) qui fait converger sur la personne du Mwami la communauté tout entière. La tripolarité donne alors naissance à un sentiment commun mais exprimé par une parole unique. Dès lors que cette Parole d’union est non seulement paralysée par la logique occidentale mais capturée par le pouvoir de nature occidentale, elle ne peut plus se remettre en cause, et donc le Tiers  (lire la définition) ne peut pas re-naître, comme il le pourrait par exemple à partir de ce qui se manifesterait comme une nouvelle médiété, une médiété de second ordre entre le centre et la périphérie du royaume. La Parole d’union désormais asservie est sans vie mais non pas privée de sa force d’inertie, si l’on peut dire. Elle reste comme une coquille vide mais c’est une réalité qui peut être mobilisée par un autre principe que le Tiers.

Que la Parole d’union ait d’abord été asservie par les Occidentaux, c’est ce qu’observe Semujanga : Le “malgré lui” de la phrase « Tout le peuple a suivi l’exemple du roi et de la cour, souvent malgré lui… » concerne en effet non seulement le peuple mais aussi le Mwami. Semujanga dit en effet que le Mwami a été forcé de se plier à l’injonction de la politique coloniale :

« Après le baptême du roi Mutara III Rudahigwa, en 1943, tout le royaume du Rwanda ou presque se fait baptiser. Ce phénomène connu sous le nom populaire irivuzumwami (la parole irrévocable du roi) qui évoque la collaboration résignée à l’ordre colonial puisque personne n’ose contredire le roi, rend manifeste un zèle et une ardeur qui dépassent la simple croyance. Ceux qui résistent à la vague sont écartés avec force ou diplomatie selon le cas. Celui qui ose braver l’ordre chrétien et colonial recevra comme le roi Yuhi IV Musinga une solution qui lui sera funeste ».

Le Tiers est éliminé, à plus forte raison la possibilité de la renaissance du Tiers entre le centre et la périphérie du “royaume” ; et la Parole d’union devient l’enjeu du pouvoir, du pouvoir dans le sens occidental du terme. Qui s’empare du pouvoir, pourra aussitôt “instrumentaliser” la Parole d’union à son profit. Les deux ethnies substantifiées par les Occidentaux grâce à la logique bipolaire vont s’emparer du pouvoir, l’une au Burundi, l’autre au Rwanda, et utiliseront la Parole d’union comme une arme pour exclure l’autre.

Parce que désormais l’union est polarisée de façon non-contradictoire dans l’imaginaire de qui est au pouvoir, l’exclusion de l’autre sera absolue. Le rejet de l’autre est alors un rejet dans le néant : le génocide.

Comme l’a souligné Semujanga, la perte du Tiers (illustrée au Rwanda comme au Burundi par la liquidation du Mwami) est la perte de tous les repères, et par conséquent la démence et la mort. La mort cela veut dire non seulement le meurtre du Tiers de l’“imfura” ou du Tutsi en tant que symbole du Nom du Père ou de Fils de l’Imana, mais aussi le meurtre de celui par qui était possible la naissance du Tiers, en l’occurrence le meurtre de l’autre mais non pas de l’étranger ou de l’ennemi, l’occidental belge ou français, mais de celui par qui pouvait naître le Tiers, l’humanité en chacun des protagonistes de la relation de réciprocité, donc pour les lignages “hutu” les lignages “tutsi”, et pour les lignages “tutsi” les lignages “hutu”.

Ici le crime contre l’humanité est suicidaire, un suicide, comme le dit Josias Semujanga, de l’humanité. Mais le suicide est la somatisation d’un crime préalable : le meurtre du Tiers et de la structure qui lui donnait naissance.

Semujanga traite d’une question systématiquement écartée des études occidentales : celle de l’interface entre deux mondes. Lorsque on délègue aux élites africaines “évoluées” le soin d’assumer la médiation que l’on vient d’évoquer, qui lie de façon intime le christianisme et le libéralisme économique, cette médiation est intériorisée par ces élites, et le crime qui en est la conséquence logique n’est peut-être rien d’autre que, comme le dit Semujanga, suicide. Le suicide comme on sait n’est pas voulu comme tel mais il est la somatisation de la mort spirituelle qui peut intervenir à la suite d’une impasse absolue. Le suicide est donc tourné vers le fondement du Soi. Or le fondement du soi, au Rwanda, Semujanga l’a montré comme au Burundi, c’est l’autre dans la relation de réciprocité : Le suicide est au bout de l’impasse, le meurtre de cet autre, l’autre nécessaire à la genèse du soi, à la genèse de humanité ; et pour les Africains du Rwanda, le suicide est le meurtre du Tutsi comme cet autre parce qu’il est la condition de l’avènement du Tutsi comme Tiers, c’est-à-dire comme Fils de Dieu (le Tutsi nommé par l’Imana comme l’héritier du Nom du Père dans le mythe fondateur de Gihanga).

L’intériorisation du meurtre préalable (le meurtre préalable est le meurtre du Tiers Inclus, du Tutsi de la légende) par l’élite christianisée et modernisée dans les écoles des Pères Blancs, Semujanga l’a clairement identifiée :

« Ainsi, le sens du tutsi du mythe de Gihanga, modifié par la réforme de Gadhindiro, sera curieusement rétabli par la colonisation, au point que, dans la nouvelle idéologie coloniale, le terme tutsi va phagociter celui d’imfura. Et, dans le discours parmehutu des années soixante, les deux termes ont fini par se recouvrir entièrement, au point que le président Kayibanda n’en fait aucune distinction lorsqu’il déclare, à propos des massacres des Tutsi de 1963 : “C’en est fini d’Imfura”. Comme si les Hutu ne pouvaient être des imfura ! »

À remarquer cependant que si le terme imfura se confond avec le terme tutsi, c’est par le terme dévalorisé de tutsi qu’il est phagocité, c’est-à-dire le terme tutsi lorsqu’il veut dire “arrogance du riche”, celui que condamnait justement la réforme de Gadhindiro. Il n’est donc pas possible de dire si le “C’en est fini d’Imfura” est la même chose que le “C’en est fini d’Israël” que les nazis n’auraient pas manqué de proclamer s’ils l’avaient emporté dans la deuxième guerre mondiale ! Mais nous ne sommes pas bien loin de cette éventualité car après tout Kayibanda ne pouvait pas ignorer la valeur symbolique des mots dans un langage religieux puisqu’il fit ses études au séminaire catholique (et choisi comme secrétaire particulier de Mgr Perraudin avant d’être promu Président de la République). Il ne pouvait pas non plus ne pas mesurer l’importance des enjeux puisqu’il disait déjà en 1964 aux réfugiés tutsi : “À supposer par impossible que vous preniez Kigali d’assaut, comment mesurez-vous le chaos dont vous seriez les premières victimes ? Vous le dites entre vous, ce serait la fin totale de la race tutsi”. Chaos, race, fin totale, premières victimes : le génocide est annoncé.

Mais, comme l’a noté Semujanga, l’histoire de la colonisation des Africains par les Européens a été d’une brutalité absolue : en quelques années, une civilisation a été corrompue, brisée, assassinée puis conduite à une impasse sans issue : l’impasse génocidaire [2].

La brutalité est peut être due à la puissance matérielle de l’Occident, à sa maîtrise de la technique, etc. Elle est peut-être due aussi à ce que j’ai appelé le Quiproquo Historique  (lire la définition) – comme il y a cinq siècles en Amérique où la chose est plus évidente – car il y a cinq siècles la suprématie de l’Occident sur le plan technique était bien moindre : si l’un (le Tutsi de la légende rwandaise) donne, et si l’autre (l’occidental ou “l’évolué”) prend... [3].

Mais encore et plus profondément, cette brutalité est sans doute due à ce que le Tiers d’une logique tripolaire (que dans une logique du contradictoire on appelle le Tiers inclus) est dans les logiques de non-contradiction nécessairement un Tiers exclu dans toutes les hypothèses.

C’est bien le sens du Nom du Père qui est en jeu.

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Récits fondateurs du drame rwandais III", Essai sur l’œuvre de Josias Semujanga : “Récits fondateurs du drame rwandais”, 1999, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 28 juin 2017).

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Notes

[1] SEMUJANGA, Josias. Récits fondateurs du drame rwandais. Discours social, idéologies et stéréotypes, Paris : L’Harmattan, 1998.

[2] Cf. D. TEMPLE (1996) “L’impasse génocidaire”, La revue du M.A.U.S.S. semestrielle, n° 10, 1997.

[3] Cf. D. TEMPLE, (1992) Le Quiproquo Historique, 1ère publication en castellano : El Quid-pro-quo Histórico, La Paz : Aruwiyiri, 1997. 2d publication dans Teoría de la reciprocidad, Tomo III “El frente de civilización”, La Paz : Padep-gtz, 2003.