Accueil > Journal > 2013 > Réponse à Françoise Héritier sur le mariage homosexuel
  • Ce texte se réfère principalement
    aux notions suivantes

Glossaire


Haut de page

2013

Réponse à Françoise Héritier sur le mariage homosexuel

Dominique TEMPLE | Février 2013

L’anthropologie est née au siècle du système capitaliste et de la théorie du libre-échange. Lorsqu’elle dut interpréter l’économie des “autres sociétés que la nôtre”, elle emprunta ses catégories à l’économie politique, comme le remarque Marcel Mauss à propos des observations de Boas. L’anthropologie s’est alors trouvée enchaînée à des postulats hautement discutables dont Marianne [1] se fait généreusement le porte-parole :

Marianne : “En quoi le mariage homosexuel peut-il changer selon vous notre conception du mariage qui a reposé longtemps sur l’échange des femmes, données en mariage, pour satisfaire une union entre deux groupes humains qui ont pris nom en Occident de familles ?

Marianne nous impose deux a priori : que des groupes humains décident des mariages, et non pas l’homme et la femme. Et que ces groupes échangent leurs femmes.

Françoise Héritier ne les remet pas en cause, elle surenchérit :

En fait, l’échange de leurs filles ou sœurs, qui est l’œuvre des hommes est encore de mise dans une bonne partie des sociétés humaines à ce jour. En Occident, le changement majeur a eu déjà lieu, depuis peu. Désormais, le mariage n’unit plus deux familles et leurs projets communs, mais deux individus et il est fondé sur l’amour le plus souvent et le libre choix. Il nous reste cependant, des temps archaïques, la prohibition de l’inceste qui obligeait à l’exogamie”.

La prohibition de l’inceste est la prise de conscience de l’exogamie comme principe universel. La prohibition est la négation par laquelle l’homme oppose à la nature la réflexion grâce à laquelle il s’instaure comme sujet de la Loi, mais la prohibition du même signifie l’impératif de l’exogamie.

L’exogamie requiert la différence pour instaurer la relation entre le même et l’autre. Et ceci au moins depuis l’origine de la vie sur terre, ce qui se traduit par l’alternance de la méiose et de la conjugaison indépendamment de la sexualité qui vient ensuite renforcer dans les organismes supérieurs l’équilibre contradictoire entre l’identité et la différence. Peu importe donc que l’on se dise homosexuel ou hétérosexuel s’il est possible de concevoir un couple dans lequel la différence et l’identité s’expriment plus efficacement entre deux hommes qu’entre un homme et une femme. Mais sans exogamie, il n’y a pas de création d’un Tiers entre l’un et l’autre qui puisse se constituer comme une conscience commune que chacun puisse revendiquer comme sienne. Quant à l’amour, qui est l’expression de cette relation, il n’en est pas une résultante passive mais une dynamique efficiente sinon maîtresse d’œuvre de la relation elle-même puisque c’est elle qui prive l’identité de s’affirmer comme principe exclusif et qui prive la différenciation de s’affirmer également comme principe exclusif, en les contraignant à se relativiser l’une l’autre. Cette efficience est l’efficience du Tiers entre l’un et l’autre, un Tiers célébré dans toutes les sociétés. Claude Lévi-Strauss, à la fin des Structures élémentaires de la parenté, cite l’hymne hindou du mariage : « Qui a donné la fiancée ? À qui donc l’a-t-il donnée ? C’est l’amour qui l’a donnée ; c’est à l’amour qu’elle a été donnée. L’amour a donné ; l’amour a reçu. L’amour a rempli l’océan. Avec amour je l’accepte. Amour ! que celle-ci t’appartienne » [2].

Néanmoins, il est à l’origine de l’interprétation qui fait de l’amour un objet d’échange et de la confusion de l’anthropologie et de l’économie politique du libre-échange.

Françoise Héritier soutient :

Elle (la prohibition de l’inceste) a été réduite chez nous aux ascendants et descendants directs (parents/enfants) et aux collatéraux (oncle, tante/neveu, nièce ; frère/sœur), si l’on considère la parenté consanguine, et seulement aux alliés de la ligne directe de descendance (époux de la mère et de la fille pour une femme, épouse du père et du fils pour un homme). Si nous prenons en considération ces deux faits, le mariage homosexuel obéit à la nouvelle donne (l’amour) à quoi s’ajoute l’exigence d’égalité entre citoyens, et il n’enfreint nullement les règles civiles ou canoniques de la prohibition de l’inceste”.

Mais la question pourrait se poser autrement : le mariage homosexuel enfreint-il le principe de la prohibition de l’inceste, c’est-à-dire enfreint-il l’interdit de la relation du même au même car les règles dans lesquelles se représentent cet interdit de façon symbolique dans une société donnée peuvent ne pas avoir prévu tous les cas qui violent l’interdit… ?

Marianne :

L’exogamie (l’obligation de se marier avec une personne étrangère à son groupe familial), fut néanmoins renforcée par l’institution du mariage, elle avait pour finalité profonde l’instauration de la société, viable, paisible et reproduite sur le long terme”.

Françoise Héritier :

Cette dernière condition a valu au mariage hétérosexuel son succès institutionnel : en effet, du point de vue des enfants à naître, les groupes, peut-être antagonistes, de leurs parents devenaient leurs consanguins. D’autres formes d’échange ont eu historiquement cours pour entériner un accord, comme l’échange d’otages souvent de même sexe. L’idée n’est donc pas totalement nouvelle de “faire société” (comme on dit maintenant) aussi à partir de l’identité”.

On retrouve le postulat de l’échange en fonction d’un intérêt prosaïque. Lévi-Strauss en profitait même pour expliquer la polygamie comme l’échange de femmes au bénéfice du guerrier le plus costaud en contrepartie de la protection physique de ses partenaires. Quelle paix !

A n’en pas douter, dans les siècles qui viennent, d’autres possibles deviendront pensables et des possibilités qui n’ont encore jamais été formulées deviendront formulables et, à plus ou moins long terme, réalisables. Ainsi, mais seulement dans les limbes, sont de nos jours formulées les possibilités de la naissance extra-corporelle (utérus artificiel) ou de la procréation sans ovules (à partir de spermatozoïdes seulement et/ou de cellules-souche non germinales).”

Bien entendu l’on peut tout inventer. Mais si l’on s’accorde, comme le suggère Françoise Héritier, que l’amour soit le maître mot de l’avenir, alors il est nécessaire de donner à l’amour la possibilité d’advenir. Cette possibilité implique de prendre en compte ce quelle appelle des faits qui sont des “butoirs pour la pensée”.

Je les appelle ainsi parce qu’ils ne sont pas (jusqu’ici) transformables par la seule volonté humaine : la succession des générations dans un seul sens, l’existence de deux sexes, l’uniparité fondamentale de l’espèce d’où découlent des lignées collatérales nées de germains, etc.

Dans le etc., nous mettrons que la conscience se révèle comme la volonté d’une liberté souveraine dans des conditions qui ne sont pas négociables. Il faut être au moins deux pour s’aimer, et par deux s’entend non pas deux fois un (il ne s’agit pas de la dualité numérique) mais l’Un et l’Autre.

Dans notre exigence actuelle de défense de la filiation cognatique, on s’insurge devant l’idée du doublement : deux pères ou deux mères. Mais les enfants auront aussi quatre grands-parents comme les autres et leur vécu intime de leur situation la leur fait juger tout aussi naturelle et même évidente, même si elle est différente, que celle d’enfants nés d’unions hétérosexués.

Nous ne comprenons pas cet argument : pourquoi faudrait-il rejeter aux grands parents la responsabilité d’instaurer la relation contradictoire de l’identité et de la différence ? Ou, dit autrement, pourquoi les parents identiques ne deviendraient-ils pas grands-parents et ne fonderaient-ils pas des lignées clonées verticalement ?

Il n’est pas de société qui ne respecte en priorité la naissance du Tiers  (lire la définition) dans une situation contradictoire entre l’identité et la différence, dans l’incarnation de l’enfant Roi, le fruit réel de l’amour. Il n’est que de voir l’attention que tous les groupes humains accordent à l’issue du mariage : ce n’est pas le calcul d’intérêts de force de travail ou de musculature guerrière ou de compensations en argent, en or ou en troupeaux qui motive les espérances placées dans le mariage mais que l’enfant porte le nom auquel chacun accorde la dignité de se dire homme : son nom.

Surtout, ajoute Françoise Héritier, je voudrais rappeler que nous avons admis des siècles durant et sans problèmes ni de conscience ni de justice, qu’une fille de ferme, une servante, soient engrossées et qu’une “fille-mère” mette au monde des “bâtards”, sans père reconnu. On ne criait pas à l’injustice en proclamant qu’il fallait qu’un enfant ait un père et une mère pour l’élever, ou qu’il lui fallait connaître les deux images de la tendresse et de l’autorité pour se construire !

Ici nous divergeons de point de vue : pour nous c’est un problème qu’il se soit trouvé des hommes pour ne pas crier leur indignation devant l’injustice ! Et ce n’est pas parce que des enfants ont eu à se construire sans la tendresse d’une mère ou l’autorité d’un père qu’il faut niveler l’humanité sur le modèle de l’enfance meurtrie. Une injustice ne saurait en justifier une autre !

Si l’on a pu si longtemps juger concevable qu’un enfant ne dispose que d’une seule lignée, on devrait mentalement pouvoir admettre qu’il en ait deux, fondées sur l’identité sexuée et non sur la différence”.

Mais que l’on se représente la filiation par une seule lignée matrilinéaire ou patrilinéaire repose sur le fait que toute représentation est par principe non contradictoire. Néanmoins, la représentation n’est pas le réel qui lui donne naissance : que l’une des deux lignées ne soit pas nommée, c’est par cette absence qu’elle se révèle comme la contradiction de celle qui est présente : et à ce titre elle n’en existe pas moins, comme le fait observer Lévi-Strauss.

Ce n’est pas la même chose de se représenter le sentiment d’humanité qui naît d’une relation contradictoire de façon à pouvoir l’exprimer en termes non contradictoires que d’introduire l’identité dans le réel (deux pères ou deux mères), car dans ce cas la représentation non contradictoire ne transcende pas une situation contradictoire mais l’inverse : elle est adéquate à une situation non contradictoire.

L’enfant qui vit la contradiction est en situation de développer la fonction symbolique  (lire la définition) . L’enfant qui ne vit pas cette situation primordiale risque de rester prisonnier de l’adéquation de sa représentation à une force biologique et de se trouver engagé dans une situation de forclusion de la fonction symbolique.

Quant aux images parentales, elles ne sont pas non plus dictées par le sexe, mais par la constitution individuelle et par la répartition au sein du couple, y compris dans les unions hétérosexuées. C’est donc, encore une fois, une histoire de convention et d’acceptation commune d’un changement vers une situation tout aussi pensable et légitime que celles qui ont été actualisées”.

Ce n’est pas la sexualité qui remplit seule le rôle de la contradiction, nous l’avons indiqué en rappelant que la contradiction entre la différence et l’identité est seulement soulignée par la sexualité qui s’y rajoute. Il n’empêche que l’on se sert ici d’exemples paradoxaux pour proposer une norme qui obscurcit les principes sur lesquels il est possible d’instaurer la compréhension générale et la loi. Faudrait-il réduire les représentations à de simples conventions acceptées par les uns et les autres ? C’est ce que suggère également Lévi-Strauss qui imagine que les mots ont été des valeurs que l’on s’est échangées comme les femmes en fonction de leur utilité et que l’usage a consacrées. On retrouve ici la référence de l’anthropologie à l’économie capitaliste qui fait de l’appropriation une privatisation préalable à la relation d’échange. En effet, pour échanger il faut disposer de ce que l’on possède de façon exclusive. L’échange, auquel Lévi-Strauss a subordonné la réciprocité, implique à son tour la privatisation de la propriété. Mais que l’intérêt soit à la base des rapports humains est un postulat.

Lévi-Strauss reconnaît certes le don comme vecteur d’une communauté qui apporte à chacun un bien être supérieur. Il nomme « principe d’opposition » la capacité de la fonction symbolique de dépasser la contradiction du moi et d’autrui en lui substituant une opposition complémentaire. Il appelle « réciprocité » la faculté psychologique de reconnaître cette complémentarité dans les deux sens. Il est alors possible de calculer que le don puisse se motiver par le désir de recevoir, ce qui autorise l’échange. La règle de réciprocité s’applique, pense-t-il, à l’échange des femmes dès lors que ce sont les hommes qui décident et à la condition que les groupes soient d’égale puissance pour que l’un ne soit pas tenté d’imposer son désir par la force à l’autre.

Laissons de côté la fragilité de cette dernière présupposition. En amont du raisonnement, on peut envisager que la règle de réciprocité puisse aussi avoir pour but de reproduire l’“inclusion” du don et être à l’origine d’une société holiste. De ce fait, en effet, on construit une société non pas fondée sur le calcul en fonction de l’intérêt de chacun mais de celui de la totalité. On fera alors appel à une autre règle : celle de la redistribution, et à une autre modalité de la fonction symbolique : le principe d’union, que Lévi-Strauss a appelé « principe de maison » [3] ! Mais on peut reprendre plus en amont le raisonnement : est-il vrai que les hommes donnent leurs sœurs ou leurs filles selon une règle de réciprocité ou de partage ?

Sur le terrain, pourtant, tout le monde peut faire le constat que tout homme recherche la femme étrangère en vertu du principe d’exogamie, et réciproquement. Et lorsque l’amour devient manifeste, il entraîne avec lui les relations que l’homme et la femme ont déjà avec leurs parents, frères et sœurs, oncles et tantes, etc. Ainsi, toute la famille ou tout le lignage, ou le clan, en un mot toute la communauté est mobilisée. Le mariage entraîne la société comme la proue la carène du navire. L’amour oriente les dons des parents aux parents d’en face. Après coup, la conscience se représente les choses et les codifie de façon juridique. Et si c’est l’homme qui énonce la Loi, c’est lui qui dictera la règle de réciprocité en termes de parenté. La réciprocité initiale de la situation primordiale apparaîtra après coup comme une règle de réciprocité formelle. Un économiste occidental rivé à sa calculette pour savoir quels sont les profits que l’on peut tirer de l’application de la règle conclura que les intérêts des uns et des autres s’équilibrent ! Il aura réduit l’amour à sa propre conception des prestations économiques : un libre choix… mais déterminé par ses intérêts.

Selon nous, non seulement le sentiment d’humanité mais aussi le sens des mots naît simultanément et immédiatement pour les uns comme pour les autres dans leur relation de réciprocité et ne saurait exister nulle part avant la relation de réciprocité dans laquelle il trouve l’occasion d’apparaître. Et la réciprocité ne se réduit pas à une règle, à une réciprocité formelle qui ne s’appliquerait qu’à des objets échangés à partir d’une égalité de droits d’individus ou de conventions et d’acceptations communes. Elle est le principe anthropologique d’une conscience propre à toute l’humanité sans lequel il n’y a pas d’émergence d’aucun être qui puisse se prononcer comme tel.

*

Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Réponse à Françoise Héritier sur le mariage homosexuel", 2013, Février 2013, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 19 novembre 2017).

Haut de page


Notes

[1] Françoise HÉRITIER : « Oui au mariage homosexuel, non à la gestation pour autrui ». Marianne, Entretien Lundi 4 Février 2013 à 15:43. Propos recueillis par Philippe PETIT. http://www.marianne.net/Francoise-H...

[2] Claude LEVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, Paris, PUF, 1949 ; nouv. éd. revue, La Haye-Paris, Mouton, 1967, p. 561.

[3] Dominique TEMPLE (1997) « Lévistraussique - Hommage à Lévi-Strauss ». In Transdisciplines, Revue d’épistémologie critique et d’anthropologie fondamentale, Paris : L’Harmattan, avril 1997, pp. 9-42.