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2012

Eschyle & Rawls

Dominique TEMPLE | Août 2012

« La fondation de la “Métaphysique des mœurs” est l’idée de la liberté qui appartient au monde intelligible. Lorsque l’être raisonnable utilise sa raison indépendamment de toute détermination du monde sensible, cette raison s’appelle la raison pratique ; elle est l’expression de la liberté du sujet autonome. »
 
(Laure Chantrel)

Oui-mais la raison en question n’a pas le choix de sa logique : elle est tributaire de la logique formelle qui impose le joug de la non-contradiction à des sentiments qui lui sont étrangers : ils sont absolus mais cela ne signifie pas non-contradictoires. De là une distorsion qui est ce dont se justifie le symbole pour dire sous une forme non-contradictoire ce qui est d’essence autre. Cette traduction se comprendrait à tous coups si les signifiants obéissaient à une grammaire n’utilisant que la logique d’identité. Le problème est que plusieurs logiques sont en compétition pour proposer des règles différentes les unes des autres à des signifiants neutres : il y a de nombreux langages qui ne se comprennent pas, bien qu’ils prétendent parfois traiter de la même question, l’artiste, le scientifique, le philosophe…

La question peut s’éclairer de la façon dont les Grecs ont traité l’institution de la justice dans la cité. Eschyle, par exemple : son récit met en présence une suite de meurtres tous légitimés par l’ancienne conception de la justice selon la réciprocité de vengeance. Les Hellènes doivent venger le rapt des femmes par les Troyens, violeurs des lois d’Hospitalité (Paris séducteur d’Hélène, femme de Ménélas, frère d’Agamemnon). Mais selon le principe de la réciprocité de vengeance (le premier meurtre est interdit, seule la vengeance est licite), Agamemnon ne peut venger Ménélas que s’il souffre lui-même sa meurtrissure. Souffrir la mort pour être dépositaire de l’âme de vengeance, c’est ce que le prêtre Calchas lui impose avec le sacrifice de sa fille, le seul sacrifice qui puisse légitimer sa prétention à être le chef de l’expédition de vengeance. Agamemnon consent. La Guerre de Troie aura lieu. Agamemnon revient de Troie, et sa femme Clytemnestre venge son sang, Iphigénie, en le tuant avec l’aide de son amant, Égisthe, de la race ennemie des Grecs. Oreste, frère d’Iphigénie, banni à sa naissance par Égisthe, revient sous les traits de l’étranger qui demande l’hospitalité, venge son père en tuant sa mère et Égisthe avec l’aide d’Électre sa sœur. Poursuivi à son tour par les Érinyes, il s’enfuit. C’est alors qu’intervient le Dieu des lumières, Apollon, qui le protège jusqu’aux pieds d’Athéna, la déesse de la raison. Athéna substituera à la vengeance, un tribunal de citoyens indépendants. En affrontant l’ancienne loi de la vengeance, elle affronte un principe immémorial : “celui qui agit doit subir”.

Le sentiment né de la réciprocité de vengeance est absolu comme toute conscience affective, et les moires le savent bien qui réclament que Zeus ne s’en mêle pas leur laissant entière souveraineté sur leur loi. Zeus ne se réserve-t-il pas l’entière souveraineté sur le bien ?

« Qu’un coup meurtrier soit puni d’un coup meurtrier, Mal pour Mal ».

Apollon ne met pas en cause la réciprocité dans son principe mais la forme de celle-ci et donc l’imaginaire dans lequel l’absolu de la loi se drape. L’Érinye en effet estime que le sang appelle le sang et que le meurtre d’une mère se paie du meurtre du fils, selon le songe de Clytemnestre qui donnant la vie voit l’enfant se muer en serpent et tirer de son sein un caillot de sang. Le Dieu des lumières lui répond en invoquant une nouvelle filiation, celle du Nom du Père. Il entend libérer les signifiants de leur référent naturel en déconnectant la filiation symbolique (la réciprocité ternaire  (lire la définition) ) de ses référents : Il récuse le Nom de la mère qui enfante certes l’humanité mais selon la nature tout autant que selon l’esprit, au risque de confondre le symbolique et le réel.

« Ce n’est pas la mère qui engendre celui qu’on nomme un enfant : elle n’est que la nourrice du germe qu’elle a conçu...
 
Et je vais te donner une preuve de ce que j’avance : c’est qu’on peut devenir père sans l’aide d’une mère, témoin la déesse ici présente, la fille de Zeus l’olympien, qui n’a pas été nourrie dans les ténèbres d’un sein maternel, et c’est pourtant un rejeton tel qu’aucune déesse n’en saurait enfanter. Pour moi, Pallas, je veux par ailleurs travailler comme je sais le faire à la grandeur de la ville et de ton peuple ».
(Eschyle)

Défend-il seulement la substitution d’un imaginaire à un autre, celui de la réciprocité de bienveillance, Zeus, à la réciprocité de malveillance, Érinye. Est-ce seulement l’intérêt de la cité comme le lieu de l’universel par rapport au particulier qui est en cause ? Convient-il de réordonner la réciprocité positive et la réciprocité négative à l’occasion de la fondation de la ville ? Jadis, l’économie était l’art de gérer la vie de la famille selon la réciprocité positive. La réciprocité positive et négative se partageaient de façon égale le champ des relations entre familles. Dès le moment où les familles s’engagent les unes les autres par un accord de réciprocité positive et fondent la cité, ne se doivent-elles pas de rejeter la réciprocité négative aux frontières de la nouvelle alliance ? S’agit-il alors d’ordonner les relations intersubjectives à l’unité de la cité qui exige la concorde entre ses membres plutôt que la discorde, et de suspendre donc la vengeance de sang, renvoyée à ses frontières ?

Apollon fait appel à Athéna parce qu’il ne peut opposer à la relation de réciprocité négative qu’une relation de réciprocité positive sans espoir que celle-ci puisse triompher de celle-là. Athéna, la raison, vierge de tout enfantement selon la nature, privée de tout imaginaire préconçu, se trouve appelée par les lumières à prendre le relais des consciences affectives aveugles sur leurs propres causes. C’est par rapport à la réciprocité négative primitive tout autant que par rapport à la réciprocité positive primitive qu’Athéna institue le tribunal. La cité contre la nature, les citoyens raisonnables contre les barbares. Et cela en respectant les conditions qui seront requises par… John Rawls pour définir le raisonnable : les jurés sont citoyens libres et égaux, on dirait aujourd’hui protégés par le voile d’ignorance, ils doivent délibérer entre eux, à l’abri de tout imaginaire qu’il soit de la bienveillance ou de la malveillance. Leur délibération est publique, ils n’ont aucun avantage à faire prévaloir, ils sont indifférents à ceux des autres, et ils veulent la justice.

Le tribunal est l’institution de tierces personnes qui jugent en fonction de la considération objective qu’ils peuvent avoir des faits pour n’en être pas les patients. Ils discourent sur des représentations et non pas d’après leur expérience sensible, alors que pour être habilité au jugement selon la loi de la réciprocité négative, Agamemnon devait consentir à souffrir le meurtre de sa propre fille. Cette mise à distance est le passage de l’affectif à l’objectif. La substitution de l’antique justice à la nouvelle correspond au relais du sentiment par l’idée, de l’épreuve du réel par la médiation de l’argument.

À la conscience affective qui contraignait à la reproduction de la réciprocité réelle dont elle était issue, Athéna substitue une relation de réciprocité formelle qui garantit l’indépendance et le caractère public du tribunal citoyen. La preuve en est que les voix d’Apollon sont six et les voix des Érinyes sont six et qu’elles s’annulent en tant que telles dans leur affrontement ; à moins qu’elles ne laissent la place à la raison au terme de leur relativisation respective (la délibération) :

« Puis-je à présent prier ces juges d’apporter suivant leur conscience un suffrage équitable, la cause ayant été suffisamment débattue ».

Mais c’est la voix de la raison qui fait pencher la balance. Athéna :

« C’est à moi qu’il appartient de prononcer la dernière : j’ajouterai mon suffrage à ceux qui sont pour Oreste. Je n’ai pas de mère à qui je doive la vie. »

La raison pure donc est au-dessus des suffrages qui attesteraient d’un choix pour le Bien, soit en fonction de la réciprocité négative, soit en fonction de la réciprocité positive. Mais que cela signifie-t-il ?

« Que la victoire est restée à Zeus Dieu de la parole ».

Quel Zeus ?

Zeus, Dieu de la parole ! Et d’ajouter :

« C’est notre rivalité pour le Bien qui l’emporte à jamais ».

Notre rivalité pour le Bien ? Quel Bien ?

Le Bien raisonnable !

L’absolu est fils du sentiment, la raison est fille de la parole. Il est difficile aux Érinyes de reconnaître la supériorité à la raison sur l’absolu ! Comment se justifie cette supériorité ? Qu’est-ce qui permet de dégager le principe de réciprocité de la structure concrète dans laquelle il était engagé ? C’est le passage d’une réciprocité à l’autre, et c’est tout le combat d’Apollon contre les Érinyes lors de la longue errance d’Oreste si brièvement racontée en un contraste saisissant. C’est de là que naît la réflexion, l’appel à Athéna qui propose la relativisation d’une structure de réciprocité par une autre. Si la loi des Érinyes était déjà l’expression d’une conscience souveraine qui commande à la nature, la réflexion relativise cette souveraineté : à la liberté dont la loi était l’expression absolue, elle ajoute la liberté de choisir le bien hors des conditions ou au-dessus des conditions de la nature. Le choix est alors une liberté supérieure à la souveraineté de l’absolu. Mais il a un prix, la substitution de la conscience intellectuelle à la conscience affective, ou de l’esprit à l’âme !

Les hommes sont délivrés de l’absolu dès qu’ils comparent les formes de réciprocité entre elles et en extraient le principe universel (le tribunal des douze sous l’autorité d’Athéna) parce qu’ils deviennent capables d’établir des principes de justice au bénéfice de la communauté. Le Bien pour tous s’obtient par l’ordonnancement rationnel des structures et formes de réciprocité :

« Vous aussi réjouissez-vous, il faut que je marche devant vous pour vous montrer vos chambres à la sainte clarté du cortège qui s’approche. Allez avec ces saintes victimes, descendez sous la terre, retenez bien le malheur loin de nous, et envoyez ce qui peut profiter au triomphe de la ville ».

Est ce que la raison en obscurcissant les imaginaires de chacun éclaire le principe de réciprocité comme les torches leur chemin aux Érinyes ? Athéna est la fille de Zeus mais vierge : sa liberté est le principe, le principe kantien si l’on veut en tant que concept pur, principe désormais intériorisé dans la conscience de chacun et gravé sur le fronton du temple de la justice. C’est l’idée que toute action vis-à-vis d’autrui doit obéir à une maxime universelle, mais le principe cesse d’être un corps à corps où l’action est aussi subie par son auteur avec son consentement. La relation de réciprocité intersubjective est neutralisée (6 contre 6) pour être représentée dans une relation d’objet équivalente par la délibération qui reproduit la réciprocité symétrique dans le principe de justice.

Qu’est ce qui distingue la conception d’Eschyle de la conception de Rawls ? Dans la première, on passe de la relation de réciprocité concrète à une relation de réciprocité abstraite par la médiation de la fonction symbolique. Dans la seconde, on part des hommes constitués comme identiques entre eux disposant donc du sentiment de l’équité et qui font valoir leur souci pour la justice en fonction de leur intérêt propre. L’échange devient le médiateur entre les intérêts des uns et des autres et assure l’égalité des uns vis-à-vis des autres au moindre coût.

Dans l’Antiquité, l’équivalent de réciprocité symétrique résulte de la substitution d’une relation de réciprocité positive à une relation de réciprocité négative de sorte que la compensation soit égale à la composition, c’est-à-dire l’équivalence des gages qui scellent tous les pactes de réciprocité.

Rawls fonde la justice sociale sur l’équilibre des rapports entre propriétés de droits privé. Comment se maintient l’équilibre s’il se heurte à la propension de chacun à augmenter son pouvoir selon sa fin particulière ? L’équilibre n’est pas facile à maintenir ! Comment le libre choix peut-il conduire aux deux principes de justice rawlsiens qui sacrifient le principe en question ? Pourquoi ne se porterait-il pas sur un rapport établi en fonction des conceptions du bien du plus fort ? Et n’est-ce pas en définitive ce rapport qui l’a emporté tout au cours de l’évolution du système capitaliste ? Pour faire face à cette propension, Rawls fait appel à la “capacité de chacun de vivre en coopération avec autrui”. Il dit qu’il est fondamental d’imaginer l’homme comme voulant vivre en coopération, mais pour établir la coopération, il rejette le point de vue métaphysique kantien fondé sur l’exercice a priori de la raison pratique pure (Le “Zeus de parole” d’Athéna). Il lui préfère un fondement empirique : ce qui permet de construire le concept du raisonnable, fondement de l’édifice de la coopération, est un “consensus par recoupement” qui permet de recueillir comme au fond de la battée ce qui est de même poids. Mais le dilemme nous semble rester entier. Comment le consensus pourrait-il demeurer toujours identique à lui-même ?

On pourrait trouver la solution mais avec Aristote en observant que pour avoir le sentiment de la justice et être apte à participer à une délibération objective sur le juste qui parvienne à un consensus, il faut avoir une expérience de la réciprocité qui fonde son propre sentiment de la justice. Or, cette pratique ne peut être assumée sans la réciprocité avec autrui. Dès lors, le sentiment de la justice qui en résulte est nécessairement commun.

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Eschyle & Rawls", 2012, Août 2012, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 24 novembre 2017).

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