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La revue du M.A.U.S.S. semestrielle, 2e semestre, n° 12, 1998, pp. 234-243.

1. Les structures élémentaires de la réciprocité

Le principe du contradictoire et les structures élémentaires de la réciprocité

Dominique TEMPLE | 1997

 
« Celui qui agit doit subir »

Eschyle

Le principe d’antagonisme de Stéphane Lupasco

La Matière contient en Puissance les Contraires, dit Aristote dans sa Métaphysique :

« Ainsi, trois sont les causes, trois sont les principes : deux constituent un couple de contraires dont l’un est définition et forme, et l’autre privation, le troisième principe est la matière » [1].

Cette matière primordiale, indéterminée, a été remise à l’honneur par la Physique quantique. Les découvertes de Planck, Einstein, de Broglie, etc… révèlent que la structure fine de l’univers n’est ni continue ni discontinue mais capable de se manifester comme continue ou comme discontinue selon l’expérience qui la mesure. De plus, aucun phénomène ne peut atteindre une non-contradiction absolue. Il est toujours lié par un quantum d’antagonisme à son contraire. Les relations de Heisenberg illustrent cette limite. Bohr proposa que les mesures par lesquelles on peut rendre compte de la nature des choses soient dites complémentaires (principe de complémentarité  (lire la définition) de Bohr) [2].

Stéphane Lupasco a proposé un autre principe, le principe d’antagonisme  (lire la définition)  : tout phénomène qui s’actualise est conjoint à un antiphénomène qui se potentialise [3]. Entre les actualisations-potentialisations antagonistes apparaît une troisième polarité, celle du contradictoire.

Dans les événements contradictoires, toute actualisation est annihilée par son contraire. Toute matière ou énergie s’efface. À leur place naît ce que les physiciens appellent l’énergie du vide, le vide quantique. De même, toute potentialisation est annihilée par son contraire. Lupasco interprète alors la potentialisation comme une conscience élémentaire  (lire la définition) . Dans le contradictoire, les consciences élémentaires se relativisent l’une l’autre pour céder la place à une conscience de conscience. L’énergie du vide peut elle-même être envisagée comme une conscience de conscience primitive [4].

Le principe du contradictoire et l’affectivité

Si les consciences élémentaires se relativisent totalement, ce qui est en soi contradictoire est sans horizon, sans limites. Quel statut accorder à ce moment contradictoire sinon celui de liberté, une liberté pure puisque dénuée de toute finalité hors d’elle-même ?

Cette liberté n’est pas la liberté de faire ou non quelque chose mais une libération de la conscience de conscience vis-à-vis des forces de la nature mises en jeu pour lui donner naissance. Cette liberté serait sans doute une expérience du néant si elle ne s’éprouvait elle-même comme l’affectivité. Or, une telle liberté, sans relation à quoi que ce soit d’autre qu’elle-même, a nécessairement le caractère de l’absolu.

Que le contradictoire soit la matrice de l’absolu, voilà qui reste généralement ignoré parce que la manifestation d’un sentiment pur de liberté s’apparaît à lui-même comme sa propre origine. Nous appellerons cette révélation de la conscience à elle-même comme affectivité, la conscience affective  (lire la définition)  [5].

La théorie de Stéphane Lupasco permet donc de conjoindre toute matière biologique et toute énergie physique à une conscience élémentaire, mais elle nous permet aussi de relier la conscience de conscience à l’univers et enfin de situer l’affectivité au cœur de toute conscience de conscience. Si l’antagonisme s’accroît aux dépens de ses polarités non-contradictoires, cette conscience de conscience se déploie. Si l’une des polarités non-contradictoires ne s’efface pas complètement, elle apparaît comme l’horizon de cette conscience de conscience qu’elle définit de façon unilatérale. Nous appellerons une telle conscience de conscience, conscience objective  (lire la définition)  [6]. En partant de ces prémisses, nous cherchons à connaître les matrices de la conscience de conscience et à comprendre comment cette conscience peut se libérer des forces qui lui donnent naissance [7].

Le principe de réciprocité et le principe du contradictoire

Si l’expérience du contradictoire reste celle d’une confrontation du vivant avec la mort, la conscience affective se réduit à un sentiment de l’existence éphémère et fragile. L’animal qui apprécie son périmètre de sécurité, immobile entre la perspective de la fuite et celle du repos, l’animal aux aguets, a le sentiment d’une existence libre de toute détermination, mais un sentiment presque toujours immédiatement dominé par l’actualisation de la vie. Cette affectivité demeure rarement en elle-même et quand cela se produit, par exemple quand le danger ne cesse de menacer un animal sans possibilité de fuite, elle se condense et se fige dans l’angoisse. Plus souvent, Les consciences de conscience sont immédiatement supplantées par les consciences biologiques élémentaires. Pour échapper à la contrainte de la vie, il faudrait que le contradictoire puisse se déployer hors des structures biologiques. C’est l’occasion que lui offre la réciprocité.

Dès lors que le contradictoire naît de la réciprocité, l’affectivité est partagée. Elle est néanmoins éprouvée comme un sentiment de l’absolu mais supérieur au sentiment de l’existence propre à chacun. Elle se nommera l’humanité. Au contraire du sentiment de soi de l’animal, le sentiment d’humanité n’est pas réductible à chacun d’entre nous car il est déterminé par l’existence d’autrui.

Dans la nature, le fait d’agir et celui de subir sont séparés ; le prédateur, par exemple, n’est pas en même temps prédateur et proie. Mais la relation de réciprocité permet que chacun des partenaires qu’elle conjoint soit à la fois agent et patient c’est-à-dire le siège de deux consciences biologiques antagonistes : celle du prédateur et de la proie, de nourrir et d’être nourri… et dès lors qu’elles sont unies par la réciprocité, les consciences élémentaires conjointes aux dynamismes de l’agir et du subir sont à leur tour liées l’une à l’autre par le même antagonisme sans que celui-ci ne soit dominé par la vie.

Les mythes anciens racontent souvent que les animaux et les plantes ont été des êtres humains qui ne surent pas se maintenir dans la matrice de la réciprocité et qui dégénérèrent sous l’emprise de ce que nous appelons le non-contradictoire, c’est-à-dire chaque fois que les consciences élémentaires deviennent dominantes par rapport à leur antagonisme au point d’être inconscientes d’elles-mêmes.

Le principe de réciprocité et le sens

Les états intermédiaires entre les consciences élémentaires et la conscience de conscience parfaite (révélation de la conscience à elle-même) sont des consciences de consciences telles que l’une des deux consciences élémentaires en jeu domine l’autre. Des deux consciences élémentaires antagonistes, celle qui domine apparaît autour du sentiment qui naît de son antagonisme avec l’autre. Nous l’avons appelée : conscience objective. Or, les consciences objectives des partenaires d’une relation de réciprocité sont unies par la même structure contradictoire. Le contradictoire nous apparaît au cœur de la conscience de conscience comme le foyer du sens  (lire la définition) tandis que la polarité non-contradictoire dominante lui donne son objectivité. Mais celle-ci obéit alors à des règles strictes.

Dans de nombreuses langues, l’actif et le passif (tuer et être tué, donner et recevoir, nourrir et être nourri…) sont ainsi exprimés par le même terme dit ambivalent. Aucune confusion n’a lieu tant que les locuteurs participent d’une structure de réciprocité chacun dans une situation inverse de celle de l’autre. Hors d’un tel contexte, un affixe est nécessaire pour préciser l’action de chacun. Le mot n’en a pas besoin tant qu’il reçoit son sens dans une relation de réciprocité à partir de l’antagonisme des deux consciences élémentaires de l’agir et du subir.

Autre exemple : puisque dans la réciprocité l’objectivité qui naît à l’horizon du sentiment de l’un des deux partenaires est l’inverse de celle qui naît à l’horizon du sentiment de l’autre, chaque conscience objective est logiquement définie par ce qui caractérise la réalité d’autrui. Ainsi, le sentiment de soi est-il perçu par le donateur comme une acquisition : le prestige, alors qu’il est perçu par celui qui acquiert le don comme une déperdition : le donataire perd la face. Le sentiment d’humanité né de la réciprocité a pour horizon objectif la conscience élémentaire conjointe à l’actualisation dominante. Donner est conjoint à la conscience élémentaire recevoir. La conscience élémentaire conjointe à l’actualisation dominante devient l’horizon de la conscience de conscience et devient une conscience objective.

Mais pour chacun des partenaires de la réciprocité, la conscience dominée devient à son tour dominante lorsque sa position s’inverse, par exemple, lorsque le donateur devient donataire. Les deux consciences objectives antagonistes se métamorphosent donc l’une en l’autre lorsque les partenaires inversent leur rôle. On ne peut pas avoir la conscience d’acquérir du prestige lorsque l’on donne sans avoir celle de “perdre la face” lorsque l’on reçoit puisque la réciprocité implique ici l’alternance ou la symétrie de la position de chacun. Ainsi s’éclaire l’obligation que Mauss avait remarquée pour chacune des prestations vis-à-vis de son opposée : pour le donateur la nécessité de recevoir et pour le donataire l’obligation de donner. Cette obligation n’est autre que l’efficience du sens qui s’impose aux deux partenaires de la réciprocité. Donner se conçoit en même temps que recevoir et réciproquement. L’obligation majeure de la réciprocité, l’obligation de rendre est l’obligation du sens pour les deux prestations de donner et recevoir.

La “métamorphose” et le “sacrifice”

Le sentiment pur au cœur de toute conscience de conscience requiert la métamorphose complète des consciences élémentaires mobilisées par la réciprocité, une métamorphose qui n’est cependant pas une destruction : les consciences élémentaires sont appelées à se “neutraliser” en quelque sorte pour donner vie à l’être. Tout ce qui entre dans le cercle de la réciprocité devient matériau de la conscience humaine, matériau de la révélation  (lire la définition) et sert à produire du sens [8] tandis que ce qui lui reste extérieur demeure chaos des origines. Cette transformation est décrite dans certaines Traditions comme celle des forces aveugles de la nuit primitive en la lumière du jour, ou comme la transformation d’une conscience confuse en sagesse. La nature qui est engagée dans la relation de réciprocité est alors dite “humaine”, la terre “nourricière” ou “mère”, par exemple. Parfois, les animaux eux-mêmes sont postulés “humains” parce qu’ils entrent dans un cycle de réciprocité. Pour les Amérindiens du Nord, les hommes-saumons qui vivent dans l’océan offrent chaque année des poissons-saumons aux hommes de la terre.

Que la métamorphose soit la consumation des forces aveugles de la nature en l’apparition de la conscience humaine, c’est ce que met en scène l’imaginaire des hommes avec le sacrifice. Les fruits, les animaux, l’enfant lui-même – qui ne parle pas –, le prisonnier ou l’esclave signifient la “nature” qui doit être sacrifiée pour que naisse l’“Esprit”. L’efficience de cet Esprit, la grâce, substance affective, neutre, présence irréductiblement autre, ne peut venir de nulle part ailleurs que de l’au-delà de la nature, du “mystère”.

Dans de nombreux rituels, la flamme et la fumée représentent l’immatérialité de l’Esprit. La flamme symbolise l’affectivité parce qu’elle produit une sensation de chaleur mais elle symbolise aussi l’illumination de la conscience de conscience parce qu’elle éclaire. Cendres, la fumée rappelle les traces de la nature mise en jeu. Mais elle est aussi une vapeur qui devient l’eau du ciel associée à l’idée d’une grâce qui tombe d’en haut, rafraîchissante et féconde. Captée dans le souffle de l’homme, elle peut être communiquée à autrui comme signifiant de la vie spirituelle. Dans diverses sociétés de tradition orale d’Amazonie, par exemple, le rituel impartit à l’homme-prêtre de remplir ses poumons de fumée et de la transmettre aux membres de la communauté (parfois au moyen de hochets-calebasses qui servent de tabernacles). Le prêtre capte l’Esprit au nom de la communauté entière rassemblée par le sacrifice, puis le redistribue sous la forme de paroles sacrées. La réciprocité met en jeu les activités de la vie. Le corps est souffrance du sacrifice. Mais c’est aussi en lui que se produit le fruit de la métamorphose, la joie de la révélation. Il n’est pas seulement mortifié pour que s’engendre l’Esprit, il est éclairé par lui et devient un signifiant, le signifiant premier de l’être parlant.

Le corps est transfiguré par la révélation. La “nudité” des premiers hommes en témoigne qui n’est pas pauvreté mais « transparence à l’évidence du surnaturel » [9]. Et très tôt, les hommes soulignent sur leur corps les traits de la vie spirituelle : la parure. La parure séparée devient masque du spirituel pur. La parure est le visage de gloire de l’humanité naissante et déjà une première parole.

Mais la réciprocité n’est pas seulement la matrice de la conscience affective, elle est aussi la matrice des consciences objectives et la parole nommera chacune de ces consciences à son tour.

La réciprocité binaire et le miroir de l’Autre

La conscience humaine est conscience d’elle-même et donc pour chacun conscience de son humanité mais elle est simultanément pour soi celle de l’autre puisqu’elle naît de la confrontation des consciences élémentaires de l’un et de l’autre. Un tel avènement, que nous avons appelé révélation, nul ne l’éprouve avant la rencontre d’autrui. Puisqu’il naît entre l’un et l’autre, il n’appartient à personne et il est reçu comme une pure grâce.

Cette révélation anime l’homme comme le rayon de soleil le réchauffe ou comme la pluie féconde la terre. Néanmoins, elle trouve immédiatement un “visage” dans les traits du vis-à-vis. Chacun est pour l’autre le miroir de son avènement. Dans le regard de l’autre se voit en effet un sentiment que l’on éprouve soi-même mais qui pour être commun à soi et l’autre se nommera de la même façon pour l’un et l’autre. Ainsi par la réciprocité, l’autre n’est pas seulement le médiateur du sentiment de l’humanité, il est le miroir de la révélation. Dès qu’elle trouve un visage pour l’accueillir et la transmettre, l’affectivité de la révélation se transforme en amitié.

Le partage

Mais la rencontre de l’autre dans le face à face singulier n’est pas la seule relation interactive qui puisse être le siège de la révélation. Chacun peut confronter son individualité à l’identité collective ou confronter l’identité collective qu’il partage avec ses proches à l’individualité des autres. “Tous pour un, un pour tous”, ce face à face est le partage comme, par exemple, dans le pacte de sang des guerriers qui vont à la guerre. Aucun centre particulier ne définit l’unité de la communauté suscitée spontanément par la nécessité, par exemple de construire la maison des jeunes époux ou d’organiser une grande chasse ou un raid guerrier. La personne la plus compétente du moment devient la référence de tous. Le centre est nomade et éphémère. La communauté n’est pas une totalité homogène mais contradictoire puisque chacun est à même d’opposer sa différence à l’identité collective. Par le partage s’engendre la confiance  (lire la définition) .

La réciprocité ternaire et l’individuation du Sujet

La réciprocité ternaire unilatérale

Dès les origines, on voit apparaître une autre relation de réciprocité, une réciprocité où chacun est dans une situation intermédiaire entre deux autres, par exemple recevant d’un donateur et donnant à un autre. C’est ce que nous nommerons la réciprocité ternaire  (lire la définition) . Il faut au moins trois partenaires pour construire cette structure. Pour chaque partenaire, la situation paraît identique à celle de la réciprocité du face-à-face. Les deux perceptions antagonistes de donner et recevoir, pour garder l’exemple de la réciprocité des dons, donnent toujours naissance à une résultante contradictoire, foyer de l’épreuve affective et du sens de donner et recevoir. Mais précédemment, le sentiment venait à l’homme comme d’un ailleurs, il était révélé, l’homme en était le siège puis le porte-parole. Dans la réciprocité ternaire, chaque partenaire se trouve être le siège du contradictoire sans vis-à-vis, celui-ci étant séparé en deux partenaires distincts et opposés. Son donateur lui apparaît non-contradictoire (exclusivement donateur), son donataire également (puisque alors exclusivement donataire). Aucun des deux ne peut jouer le rôle de miroir pour le sentiment né du contradictoire. Cette fois, la structure de réciprocité oblige la révélation à s’affirmer sans l’immédiate confirmation de la manifestation d’autrui.

La conscience de soi n’est donc pas la même selon la matrice qui lui donne vie. Dans la réciprocité binaire elle naît de l’inter-action entre l’un et l’autre, dans la réciprocité ternaire la conscience humaine apparaît comme un phénomène d’individuation de l’être. L’individu est, il est vrai, immergé dans une relation de réciprocité généralisée, mais ce qui est en soi contradictoire se noue en lui et non pas simultanément en lui et l’autre car chacun ignore que les autres sont aussi des tiers contradictoires entre deux autres. L’être qui en résulte ne peut que s’éprouver dans sa propre manifestation se créant comme intériorité. Il n’a pour se reconnaître que l’écho de sa parole. La parole lui paraît donc sa propre source.

Cependant, la révélation n’est intériorisée qu’à la condition que chacun soit inclus dans une relation à l’autre qui implique tous les autres. L’individu ne peut déroger aux obligations de donner et recevoir sous peine que les autres ne puissent ni donner ni recevoir et cessent d’être le siège de sa propre conscience de conscience. Aussitôt, la structure qui permet l’individuation disparaîtrait. L’autoproduction du soi cache au cœur de son intériorité un secret : le secret de la structure généralisée et qui se manifeste comme le respect de tout autre. Un tel sentiment est celui de la responsabilité. Chacun est devenu, grâce à la relation ternaire, responsable de tous.

La réciprocité ternaire et la mort

La Tradition met souvent au premier plan une relation ternaire diachronique entre les vivants, le plus ancien du lignage, et les défunts. En Afrique, un décès est l’occasion de célébrer les noces de la vie et de la mort. L’exposition du défunt, les rites des funérailles, orchestrent ce moment privilégié pour tenter de le prolonger. Chez les Balantes de Guinée Bissau, le plus ancien par l’âge est invité à devenir le siège de la confrontation de la vie et de la mort et donc de la conscience de conscience qui se traduit par le sentiment de l’existence humaine. Il est dit la tête, le siège de la conscience et le gardien de l’éthique. Il est très respecté et jouit de la plus grande autorité. Mais comme c’est la mort qui relativisant la vie le fait accéder à cette conscience suprême et que la mort est représentée par les défunts, on dit qu’il reçoit la vie spirituelle des Ancêtres.

La Tradition souligne aussi le rôle de la réciprocité ternaire dans la filiation. Toute femme, par exemple, pour être encore fille de sa mère alors qu’elle est déjà mère de sa fille, est le siège de consciences biologiques antagonistes et par conséquent matrice du contradictoire. De ce fait, les mythes accordent au signifiant maternel un rôle majeur dans la genèse, sans doute parce que ce contradictoire est lié à la naissance. En effet, lorsqu’elle met au monde, la femme traverse souvent la mort pour donner la vie. La Mère est le signifiant que la nature privilégie pour dire non pas l’origine de la conscience (ce rôle semble plutôt dévolu aux ancêtres) mais pour dire la naissance toujours recommencée dans la spontanéité de la création.

La réciprocité ternaire bilatérale

La structure ternaire peut être unilatérale ou bilatérale. Lorsqu’elle est bilatérale  (lire la définition) elle soumet le sentiment de responsabilité à une obligation nouvelle, par exemple celle d’équilibrer les dons qui viennent d’un côté avec les dons qui vont en sens inverse. L’objectif du donateur, dans la structure de réciprocité ternaire unilatérale, est de donner le plus possible car plus il donne et plus il engendre du lien social. Dans la réciprocité ternaire bilatérale, celui qui se trouve entre deux donateurs doit reproduire le don de l’un et celui de l’autre de façon appropriée. Un tel souci est celui de la justice.

La réciprocité ternaire centralisée ou redistribution

Mais il est possible aussi qu’un intermédiaire intervienne non seulement entre deux autres mais entre tous les membres d’une même communauté. Dans les sociétés de réciprocité où cette forme ternaire centralisée  (lire la définition)  domine, l’intermédiaire devient à la fois prêtre puisque médiateur de l’affectivité commune, roi puisque responsable de la redistribution, et juge suprême puisque seul à prendre les décisions qui s’imposent à tous. Les compétences des uns et des autres subissent alors d’importantes transformations. Les donateurs n’ont plus de liens directs entre eux mais seulement des liens médiatisés par le centre de redistribution de la communauté. Le sentiment engendré par une telle relation est la grâce “religieuse”, c’est-à-dire pour chacun un lien dont l’imaginaire ne lui appartient pas, personne n’étant plus hormis celui qui joue le rôle de tiers intermédiaire, source de la parole. Un seul parle pour tous et dit la vérité. De nouvelles valeurs apparaissent… La confiance n’est plus nomade ni spontanée comme dans les sociétés où domine le partage, elle se transforme en l’obéissance.

Mais aucune société ne donne la prééminence à une structure de réciprocité  (lire la définition) de façon exclusive. La centralisation de la redistribution, qui pourrait conduire au despotisme, est généralement tempérée par le partage des responsabilités.

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Le principe du contradictoire et les structures élémentaires de la réciprocité", Les structures élémentaires de la réciprocité, 1997 , http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 29 mai 2017).

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Notes

[1] ARISTOTE. La Métaphysique. Paris : J. Vrin, 1962.

[2] Cf. TEMPLE, D. Textes annexes à « L’Hommage à Lupasco. Les deux Paroles » (2003).

[3] LUPASCO, Stéphane. Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie. Paris : Hermann, 1951.

[4] Cf. TEMPLE, D. « Le Principe d’antagonisme de Stéphane Lupasco ». Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires, CIRET, n°13, 1998.

[5] La conscience affective résulte d’une orientation des forces mises en jeu pour la produire inverse de celle qui conduit à la conscience objective (la première vers le contradictoire, la seconde vers le non-contradictoire). De cette différence d’orientation procède l’antinomie entre connaissance et affectivité. Les sensations, les perceptions, les images, etc. du sens commun se présentent bien comme des intermédiaires entre ces deux polarités inverses mais il est difficile d’en systématiser la logique. Pour cela, les scientifiques qui cherchent la connaissance pure et les mystiques qui cherchent l’affectivité pure ont coutume de récuser les uns les références des autres. La poésie néanmoins montre que la vérité leur appartient moitié aux uns, moitié aux autres.

[6] Pour la théorie de la conscience à partir de la logique du contradictoire cf. Stéphane LUPASCO Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie. Paris : Hermann, 1951.

[7] Cf. TEMPLE, D. « Le principe du contradictoire et l’affectivité » (1998).

[8] LÉVY-BRUHL a perçu que dans les sociétés où sont en vigueur des prestations de réciprocité totale, les hommes appréhendent le monde par ce qu’il nomme la catégorie affective du surnaturel qu’il assimile à un sentiment mystique. Mais il ne conçoit pas cette parenté spirituelle comme le produit d’une structure de réciprocité commune à des prestations différentes. Il est donc contraint de faire intervenir un lien (de participation) entre l’esprit et les choses dont il fait une caractéristique de l’âme primitive.

[9] L’expression vient du peintre Vincent BIOULÈS (Montpellier).