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4. Apologie du marché

VII. L’idéologie du libéralisme économique

Dominique TEMPLE | Chauffailles, 2014

Au XVIIIe siècle, c’est une situation totalement renversée par rapport à celle qu’étudiait Aristote qu’observe le père de l’économie capitaliste, Adam Smith :

« L’homme a presque constamment l’occasion de recourir à l’aide de ses frères, et il serait vain de l’attendre de leur seule bienveillance. Il réussira mieux s’il parvient à intéresser leur amour-propre en sa faveur et à leur montrer qu’il est conforme à leur avantage de faire ce qu’il leur demande. Quiconque offre à une autre personne une affaire quelconque, lui fait la proposition suivante : donnez-moi cet objet dont j’ai besoin, et vous recevrez en échange celui-là qui vous est nécessaire. C’est le sens de toute offre et c’est de cette manière que nous obtenons les uns les autres de beaucoup la plus grande partie des bons offices dont nous avons besoin. Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais de la considération qu’ils ont de leurs propres intérêts. Nous nous adressons non à leur humanité, mais à leur amour-propre et nous ne leur parlons jamais de nos propres nécessités mais de leurs avantages ».

Adam Smith ne s’inquiète pas de l’avis de ces artisans. Il isole un réflexe biologique, réflexe sans doute de sa classe sociale pour la préservation de son existence, encore que le réflexe inverse, l’entraide, soit certainement plus efficace. À la bienveillance, il substitue l’amour-propre, à la chreia le besoin égoïste, à la loyauté l’hypocrisie… Et de fonder l’économie capitaliste sur la chrématistique, l’accumulation sans limites :

« Le principe qui pousse à l’épargne c’est le désir d’améliorer notre condition, un désir qui quoique généralement calme et sans passion nous accompagne depuis le sein de notre mère et ne nous quitte pas jusqu’à la tombe. Or, une augmentation de fortune est le moyen par lequel la plupart des hommes se proposent et souhaitent d’améliorer leur condition. C’est le moyen le plus ordinaire et qui se présente le premier à l’esprit, et le meilleur moyen d’augmenter leur fortune, et pour les hommes d’épargner et d’accumuler une partie de ce qu’ils gagnent ».

La privatisation de la propriété institutionnalisera cette profession [1]. Mais si dans une communauté donnée un seul défend son intérêt, n’oblige-t-il pas autrui à défendre le sien ? Une réaction en chaîne s’ensuit, comme une réaction nucléaire, qui engendre la société capitaliste. A. Smith n’en reste pas là. Il imagine à partir de son observation liminaire que ce qu’il dit vrai dans l’Angleterre commerçante de son temps et dans sa classe sociale est à l’origine de toute économie dans le monde.

« Comme c’est ainsi par traité, par troc et par achat que nous obtenons des autres la plupart des bons offices qui nous sont mutuellement nécessaires, c’est cette même disposition à trafiquer qui aura dans l’origine donné lieu à la division du travail. Par exemple, dans une tribu de chasseurs ou de bergers, un individu fait des arcs et des flèches avec plus de célérité et d’adresse qu’un autre. Il troquera fréquemment ces objets avec ses compagnons contre du bétail ou du gibier, et il ne tarde pas à s’apercevoir que par ce moyen, il pourra se procurer plus de bétail et de gibier que s’il allait lui-même à la chasse. Par calcul d’intérêt donc, il fait sa principale occupation des arcs et des flèches, et le voilà devenu une espèce d’armurier ».

A. Smith ne fait aucune référence au principe de réciprocité. Il ignore ou veut ignorer que dans toutes les sociétés archaïques de la planète le moyen de production (ici l’arc du chasseur) est inaliénable de sorte qu’à moins d’être transmis par filiation de génération en génération il est emporté par le chasseur dans la tombe. Soutenir que l’arc puisse être échangé contre du gibier est faire violence au principe de réciprocité qui institue la propriété comme la responsabilité d’une fonction sociale. Et il nie de la même façon, c’est-à-dire par omission, que le gibier soit partout et toujours systématiquement partagé.

Mais le réflexe invoqué, l’amour-propre ou le désir d’améliorer sa condition, pourrait correspondre à une pratique réelle dans les sociétés primitives qu’il aurait malencontreusement illustrée de façon irréfléchie. Il poursuit cependant :

« Un autre excelle à bâtir et à couvrir les petites huttes ou cabanes mobiles ; ses voisins prennent l’habitude de l’employer à cette besogne, et de lui donner en récompense du bétail ou du gibier, de sorte qu’à la fin, il trouve qu’il est de son intérêt de s’adonner exclusivement à cette besogne et de se faire en quelque sorte charpentier et constructeur ».

Il ignore donc avec la même insouciance que dans toutes les sociétés humaines l’entraide pour la construction de la maison d’un couple qui fonde une famille est pour tous les membres de sa communauté une obligation de réciprocité à laquelle nul ne peut déroger sans être exclu de l’humanité.

Il poursuit : « Un troisième devient de la même manière forgeron ou chaudronnier, un quatrième est le tanneur ou le corroyeur des peaux et des cuirs qui forment le principal revêtement des sauvages… ».

Le tanneur, le forgeron, le cordonnier répondent également à une obligation de réciprocité vis-à-vis de la communauté : c’est pour fournir la houe aux paysans que le forgeron est casté, comme on dit en Afrique, c’est-à-dire obligé par la réciprocité, et il en est de même du tanneur ou du chaudronnier, du meunier ou autre. Bref, la division du travail est ordonnée par le développement de la réciprocité entre les uns et les autres de sorte que chacun ait quelque chose à donner à autrui pour accéder au titre de citoyen [2].

Adam Smith se contente de redoubler son extrapolation liminaire d’une projection gratuite sur les premières communautés (les communautés des sauvages) et cela en dépit des récits qui depuis deux siècles rapportent de nombreuses informations sur les mœurs et coutumes des sociétés archaïques qui tous démentent son imagination. Pierre Kropotkine [3] précise même que le principe de réciprocité était déjà reconnu à Londres au fondement de la vie sociale des peuples jugés les plus primitifs (les Hottentots et les Fuégiens), à l’époque où Smith écrit, grâce à la traduction par M. Medley des travaux de P. Kolben [4].

Lorsque A. Smith fait de sa croyance un postulat universel, il prétend donc donner à l’économie politique un principe. Mais rien n’indique qu’aucune société autre que la sienne ait jamais obéi à ce principe. Sa thèse fut néanmoins couronnée de succès lorsque la bourgeoisie devenue capitaliste réussit à inscrire la privatisation de la propriété dans la constitution de la cité, sous le prétexte qu’elle serait la garantie de la liberté, et qu’elle parvint ainsi à substituer à la fonction sociale de la propriété, le pouvoir d’en d’abuser. La privatisation de la propriété substitua la liberté comme pouvoir des uns sur les autres à la liberté comme pouvoir de servir les uns les autres. Et qu’importe alors la violence avec laquelle la liberté sera revendiquée par chacun, la force n’est-elle pas mise à son service ? L’essentiel est désormais de s’approprier d’un droit de privatisation que nul ne puisse contester sinon par une force supérieure. Cette privatisation s’exerce sur la terre, puis sur les moyens de production ou d’existence jusqu’à obliger celui qui en est privé à demander un emploi contre sa puissance travail. Le salaire est aussitôt considéré comme le résultat d’une transaction libre entre entrepreneurs et ouvriers alors que les ouvriers sont en réalité forcés, comme dit Marx, de vendre leur puissance de travail pour le prix de ce qui est seulement nécessaire à la reproduction de celle-ci. Dès lors que le contrat est hors réciprocité et autorise le plus fort à imposer son prix, la différence nourrit le profit capitaliste. Les enclosures en Angleterre, la vente des biens nationaux, la défense de la rente, et le Code civil en France témoignent qu’une bourgeoisie sans foi ni loi l’emporte sur la bourgeoisie révolutionnaire. L’Empire, la Restauration, coalisent toutes les forces du pouvoir militaire et monétaire au bénéfice du capital. La nouvelle référence de la société est le profit.

La bourgeoisie capitaliste s’assure de l’Etat (la démocratie censitaire) pour imposer une nouvelle législation. Et pour maintenir l’ordre, elle recourt à la dictature. Le capitalisme prend son essor avec la révolution industrielle et la colonisation. La réciprocité est remplacée par le libre-échange ; la fonction sociale de la propriété par l’abus de droit. Le marché au lieu d’être mû par le besoin de l’autre l’est désormais par l’intérêt de chacun, et à la bienveillance s’est substitué l’amour-propre.

Suite : VIII. Le marché post-capitaliste

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "VII. L’idéologie du libéralisme économique ", Apologie du marché, Chauffailles, 2014, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 24 juin 2017).

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Notes

[1] En 1773, en Angleterre, la Chambre des communes vote l’Enclosure Act qui met fin aux droits d’usage et démantèle les communaux. En France en 1804, le Code Napoléon consacre la propriété privée et précise qu’elle implique le droit d’abuser de son bien. C’en est fini de la fonction sociale de la propriété et du principe de réciprocité.

[2] Cf. Dominique TEMPLE, « L’origine du marché de réciprocité positive » (2001)

[3] KROPOTKINE, Pierre. (1902) L’entraide (Trad franç. 1906), Bruxelles Belgique : Les éditions Aden, 2009.

[4] Cf. The present State of the Cape of Good Hope. Traduit de l’allemand par M. Medeley. London, 1731. Vol I, p. 59, 71, 133, 336, etc.