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2012

Un œil sur la crise du système capitaliste

Dominique TEMPLE | Août 2012

De l’échange collectivisé et du libre-échange, l’échange collectivisé s’est avoué le premier une fausse solution. Le collectivisme n’a pas été détruit de l’extérieur, il s’est effondré parce que non viable. Les raisons de l’échec du collectivisme sont intrinsèques. L’échec du collectivisme laissa espérer le succès du libéralisme. En tout cas, beaucoup d’hommes qui se référaient à la collectivisation des échanges ont été réduits à défendre leur existence dans un système de libre-échange. Du coup, les populations de l’Est de l’Europe ont accru le nombre de ceux qui entendent bénéficier du système capitaliste. Toute l’Europe de l’Est veut accéder à la richesse capitaliste. Mais aussi la Chine ! Tout le monde veut profiter de l’exploitation capitaliste.

Dans le même temps où les sociétés les unes après les autres sont absorbées dans la mondialisation libérale, le système capitaliste touche ses limites : les ressources et l’énergie disponibles pour une croissance sans fin sont en quantité finie, et la consommation des masses qui devait promouvoir le profit ne peut être relayée par une production généralisée à cause de la pénurie des moyens disponibles. La production capitaliste ne peut satisfaire que la demande solvable, et la croissance du profit doit être greffée sur le prêt à la consommation. La technique surenchérit à cette contradiction car elle est devenue si puissante qu’elle permet d’épuiser de plus en plus rapidement les ressources de la terre, dans le moment même où les consommateurs deviennent fort nombreux. Le prolétariat doit assumer la sur-consommation exigée par le profit (la croissance) au risque d’asphyxie de la planète et de surcroît la payer (la rigueur). Il s’ensuit une précarisation du corps social qui se transforme même en exclusion pour les plus défavorisés. Le système capitaliste entre en crise dans les pays les plus avancés : tout système vivant qui ne se développe plus en milieu ouvert mais fermé doit consommer une partie de son propre organisme pour survivre, et à terme il est voué à la mort. Le système capitaliste défend ses privilèges avec la violence des animaux blessés et devient plus dangereux que jamais. Dans leur critique de la société de spectacle, les situationnistes soulignent cependant sa capacité de transformer jusqu’à la représentation humaine en marchandise et en profit. Il n’est même pas d’artiste qui se rebellant ne soit immédiatement célébré par le système, au point que la condition d’artiste imposée par les médias est d’être rebelle. Privé de sa capacité de se représenter les choses, l’homme même révolutionnaire ne serait plus que le jouet du capital. Alors il semble que le système soit clos et la mort annoncée.

Les analyses marxistes se sont déployées selon d’autres voies que celle que prévoyait Marx, Staline, Mao, Guevara, etc. Presque toutes se sont cantonnées dans le rapport de force entre échange collectivisé et libre-échange, entre propriété privée et collectivisation des moyens de production, elles se sont focalisées sur la question du pouvoir médiatisé par l’échange. Aucune n’a retenu la définition du travail humain [1].

Personne n’a pensé à donner immédiatement corps à l’utopie. Même lorsque la critique évite d’imaginer le pouvoir comme clef de la société future elle reste indigente sur la promotion du travail comme travail humain car elle ignore la réciprocité, et se voue à l’impuissance.

Le système capitaliste traduit les rapports humains en rapports de force. Il est donc respectueux de la logique de la physique qui permet d’interpréter les rapports humains comme des rapports de force. Il est vrai que tous les hommes apprennent cette logique dès l’enfance. Ses principes nous paraissent d’une grande clarté : si nous disons qu’une chose est, nous admettons qu’elle est ce qu’elle est, et si nous disons qu’une chose est ou n’est pas, nous en concluons que l’une de ces deux propositions est vraie et l’autre fausse.

Cette logique est très utile à qui ne s’inquiète que de dominer le monde par la connaissance. Mais les catastrophes qui s’en suivent obligent à réfléchir sur sa pertinence dans les rapports humains. Depuis que l’informatique a échappé des mains de ceux qui la contrôlaient et qui en faisaient le pouvoir de domination absolu, la parole revient aux tenants de la réciprocité qui peuvent se référer à d’autres logiques. La démocratie directe de l’Internet permet au moins à tout le monde de s’organiser par réciprocité de façon pratique, et des territoires immenses échappent chaque jour davantage à la logique du profit. La raison change de moyen. Elle était inféodée à la logique de la physique du monde, elle découvre dans la réciprocité le ressort d’elle-même, elle se révèle dans la réflexion comme la matrice de valeurs qui obéissent à une autre logique ; elle se découvre comme conscience éthique.

La démocratie directe généralisée par la révolution numérique permet d’engendrer la conscience éthique de sorte qu’elle soit commune à tous et libère les facultés de l’homme de l’emprise de l’utilitarisme limité à la jouissance des privilèges des uns au détriment des autres. Les rapports de production volent en éclats sous la poussée des forces productives. Même Marx n’avait pas prévu que la technique échapperait des mains de l’homme et le contraindrait au respect des fondements éthiques.

Que faut-il retenir pour que toute organisation démocratique assure à tous l’accès à la liberté et à la responsabilité de ses investissements vis-à-vis de l’humanité entière, et ouvre l’accès au développement des compétences de chacun au service de tous ? La Liberté telle que nous l’entendons aujourd’hui est toujours l’expression du libre arbitre mais non plus d’un libre arbitre sous le joug de la logique de la physique. Et l’Égalité ne se résume plus à l’identité des besoins mais implique l’individuation produite par la réciprocité généralisée. La Fraternité dispose enfin de la libre disposition de chacun à estimer tout son prochain. La Fraternité était restée un vœu pieux, sans doute parce qu’il était difficile de s’affranchir des pouvoirs constitués qui entravaient la communication à longue distance. Mais voilà que ces pouvoirs d’obstruction sont effacés et que chacun peut directement s’adresser à tout autre qu’il soit de l’autre côté de la table ou de l’autre côté du monde. Du coup, la Fraternité universelle devient d’actualité.

Des deux principes qui guident l’action des hommes, le libre-échange et la réciprocité généralisée, qui permet à tous de produire à volonté les valeurs humaines, le premier conduit l’humanité à l’impasse et le second libère la conscience, la pensée de son joug. Il n’existe que deux principes en compétition, l’un qui s’est développé en un puissant système à son apogée et qui se désorganise sous nos yeux, et l’autre qui prend son relais.

Si les valeurs naissent de structures de réciprocité, et si la raison s’inquiète de la logique nécessaire pour révéler leur genèse elle peut mettre à la disposition de tout le monde les moyens de les produire autant que bon lui semble.

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Un œil sur la crise du système capitaliste", 2012, Août 2012, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 24 novembre 2017).

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Notes

[1] Cf. Karl MARX, Œuvres, Bibliothèque de La Pléiade, Tours : Gallimard, 1968, § 22. La production humaine (1844), pp. 33-34 :

« Supposons que nous produisions comme des êtres humains : chacun de nous s’affirmerait doublement dans sa production, soi-même et l’autre.
 
1° Dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité ; j’éprouverais, en travaillant, la jouissance d’une manifestation individuelle de ma vie, et, dans la contemplation de l’objet, j’aurais la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme une puissance réelle, concrètement saisissable et échappant à tout doute.
 
2° Dans ta jouissance ou ton emploi de mon produit, j’aurais la joie spirituelle immédiate de satisfaire par mon travail un besoin humain, de réaliser la nature humaine et de fournir au besoin d’un autre l’objet de sa nécessité.
 
3° J’aurais conscience de servir de médiateur entre toi et le genre humain, d’être reconnu et ressenti par toi comme un complément à ton propre être et comme une partie nécessaire de toi-même, d’être accepté dans ton esprit comme dans ton amour.
 
4° J’aurais, dans mes manifestations individuelles, la joie de créer la manifestation de ta vie, c’est-à-dire de réaliser et d’affirmer dans mon activité individuelle ma vraie nature, ma sociabilité humaine (Gemeinwesen).
 
Nos productions seraient autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre. Dans cette réciprocité, ce qui serait fait de mon côté le serait aussi du tien ».
 
K. Marx, 1844.