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2012

Alliance et Filiation

Dominique TEMPLE | Septembre 2010

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Comprendre en quoi consiste la réciprocité, comment elle devient le siège de la fonction symbolique, comment le symbolique se libère de l’imaginaire, comment l’humanité peut créer ses valeurs éthiques, comment fonder une philosophie politique qui propose des modalités de vie commune acceptables par tous... ?

L’économie politique s’inquiète essentiellement de l’échange comme si l’échange était la seule pratique qui permette de construire un système économique viable.

Le marxisme s’est bien proposé de substituer au libre-échange une forme collective de l’échange, à la propriété privée la propriété collective, à l’intérêt privé, l’intérêt public, mais l’échange collectivisé s’est avéré pire que le libre-échange.

L’approche ici proposée est de reconsidérer l’économie politique à partir du principe de réciprocité  (lire la définition) tel qu’il fut exprimé dans le premier langage des hommes, le langage de parenté, par les termes d’alliance et de filiation, et parce qu’il fut adopté dans toutes les sociétés comme la condition sine qua non du vivre ensemble.

L’alliance  (lire la définition) est une structure de réciprocité simple, face à face, réciprocité binaire, qui permet la relativisation mutuelle de la conscience des deux partenaires en une résultante qui se manifeste comme Tiers de référence. Ce Tiers est une conscience résultant d’une situation contradictoire commune à chacun des partenaires, c’est-à-dire où l’agir est relativisé par le subir, et celui-ci par celui-là, une situation qui serait intenable si la conscience ne la dépassait en inventant la parole et le langage.

Chacun des partenaires de la réciprocité d’alliance est l’hôte de cette conscience qu’il perçoit en même temps comme celle de l’autre, son co-auteur de la réciprocité. L’homme acquiert une conscience qui se révèle d’elle-même (supranaturelle donc) et qui, du moment que personne ne peut revendiquer sa révélation comme n’appartenant qu’à lui, apparaît transcendante : on l’appelle Dieu. Dès lors que cette conscience devient à l’initiative de la Parole en chacun de ceux qui participent de l’Alliance, La Tradition dit que l’Homme est à l’image de Dieu. À l’image de ne veut pas dire l’image de, car chacun voit dans le visage ou dans l’expression de l’autre la transfiguration opérée par l’avènement de cette conscience. À l’image de signifie que l’Homme est Dieu. Et l’autre comme témoin de l’Autre devient immédiatement celui dont on désire être reconnu, l’objet d’amour.

Il en est de même avec la Filiation  (lire la définition) . Mais au lieu d’être fermée comme le face à face, cette structure de réciprocité est ouverte puisque chaque protagoniste s’il est bien à la fois subissant et agissant comme précédemment subit d’un côté et agit de l’autre, réciprocité que nous disons “ternaire” puisqu’il suffit de trois partenaires pour la symboliser. Aucun des partenaires de la réciprocité ternaire ne peut voir dans l’autre le reflet du Tiers résultant de la situation contradictoire entre le fait d’agir et celui de subir car l’autre ou bien subit ou bien agit. L’autre ne peut représenter que la moitié de ce qui serait nécessaire pour qu’il soit le miroir du Dieu comme dans l’Alliance. Chacun doit dès lors répondre de tous pour que la structure de réciprocité ne cesse d’engendrer sa propre conscience. Chacun éprouve ainsi la conscience d’être humain comme sentiment de responsabilité. La réciprocité ternaire crée donc le sentiment d’humanité sous le mode de l’individuation  (lire la définition) . Le Tiers dans une structure ternaire de filiation est dit le Fils du Père, et pour signifier cette individuation (on le dit l’Unique).

La révélation de la conscience à elle-même au sein de la réciprocité binaire est d’abord un sentiment de liberté ou plutôt de libération des déterminismes de la nature. Si la réciprocité binaire mobilise la bienveillance, ce sentiment devient l’amitié ou l’amour ; si elle meut la malveillance, il devient le sentiment de l’honneur ; et si elle égale bienveillance et malveillance, le respect. La réciprocité ternaire produit le sentiment de responsabilité pour autrui, et lorsqu’elle se redouble de façon à devenir bilatérale, le sentiment de justice (cf. les structures élémentaires de la réciprocité  (lire la définition) ).

De même que la joie est une et que la souffrance est une, le sentiment de liberté est un, le sentiment de respect est un, et de même le sentiment de justice... Tout sentiment éthique s’impose de façon absolue, parce que de nature affective, et induit par conséquent une sujétion irrévocable au point de rendre inutile toute réflexion sur sa genèse et ses matrices. La violence du symbolique n’est autre que l’efficience du sentiment éthique. Telle est sans doute la raison pour laquelle, dans le passé, ceux qui avaient les moyens de participer d’une relation de réciprocité se croyaient investis d’un titre d’humanité irrécusable. Ils concluaient que ceux qui ne participaient pas de la réciprocité se disqualifiaient ou se contentaient d’un rang animal ou domestique. L’esclavage était alors dit de nature. Et cette discrimination a duré tant qu’il ne fut pas possible de reconnaître de façon rationnelle en amont de l’impératif catégorique du sentiment éthique les structures sociales qui le produisent.

Les exclus, pour s’affranchir de l’esclavage et abolir toute sujétion, utilisèrent une relation différente de la réciprocité. Cette relation, l’échange, garantit à chacun son intérêt, de sorte que sa liberté ne puisse être mise en question par aucun impératif, le libre arbitre. Et comme il suffit de faire prévaloir son intérêt pour qu’autrui soit obligé de défendre le sien, et que la conciliation de l’intérêt et de la sécurité par le libre-échange est plus rationnelle que l’épreuve de force et la guerre, le système capitaliste se développe comme une réaction nucléaire, le libre-échange et la concurrence se substituent à la volonté générale et au contrat social.

L’individualisation promue par l’échange en fonction de l’intérêt de chacun est différente de l’individuation produite par la réciprocité ternaire. Elle est l’expression d’une liberté qui refuse toute allégeance à la Loi. Elle autorise à choisir le don ou le vol, la pitié ou le meurtre, la compassion ou le mépris, l’hospitalité ou l’exclusion... Une telle liberté cependant n’est pas éveillée ou curieuse de ses choix. Elle ravale la personne humaine à l’individualité. L’illusion que le sujet de la Parole puisse se confondre avec l’individu qui l’exprime conduit à la privatisation de la propriété et à l’accumulation capitaliste.

La réciprocité d’Alliance comme la réciprocité de Filiation sont les matrices d’un sujet souverain autonome et universel mais séparé irrévocablement de celui d’autrui, à l’origine donc d’une Altérité radicale (“au-delà de l’être” dit Lévinas). Les pronoms ne parlent donc qu’au nom de celui qui parle. Cependant Je parle à autrui ! Le dialogue réciproque impliquera que chacun relativise son point de vue par la prise en considération de celui de l’autre. La réciprocité d’origine mobilisait ce que l’on peut appeler le réel, elle était donnée par la nature, la réciprocité nouvelle qui s’inscrit dans le langage est voulue. La volonté générale est cette volonté de réciprocité exprimée par tous.

Si l’on ne comprend pas le passage de la communauté à la société comme le passage d’un “niveau de réciprocité” donné originellement par la nature à un autre “niveau de réciprocité” où la conscience humaine devient motrice de sa propre existence grâce au langage, on est conduit à les opposer et à les dévaluer l’un par apport à l’autre, c’est-à-dire les priver l’un et l’autre de la relation qui les fonde.

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "Alliance et Filiation", 2012, Septembre 2010, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 23 novembre 2017).

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