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4. Apologie du marché

IV. Le marché de libre-échange

Dominique TEMPLE | Chauffailles, 2014

Le marché de réciprocité l’a emporté sur la redistribution, et la liberté individuelle a conquis le premier rang dans la hiérarchie des valeurs, mais pourquoi ?

Dans la réciprocité ternaire généralisée la liberté s’accompagne de l’individuation du sujet. Y aurait-il discordance entre cette structure particulière et le principe lui-même de réciprocité qui situe la liberté au cœur de toutes les structures de réciprocité comme de même nature que chacune des valeurs qu’elles produisent ?

Comme la puissance de voir précède les choses vues mais se connaît dans les choses vues, la liberté se connaît d’abord dans le bonheur, puis elle se connaît aussi dans toutes ses ramifications comme la tige de la plante dans ses fleurs. Elle se reconnaît dans la justice et dans l’amour et dans la foi. La puissance de la liberté est comme la transparence de la nuit où scintillent les valeurs éthiques. Dans le Traité de l’âme, Aristote dit que la conscience est une puissance qui peut se réserver d’agir ou de ne pas agir mobilisant ainsi son énergie à se déployer dans sa croissance. Elle est alors pure liberté exempte de tout imaginaire. C’est pour cela qu’elle peut être dite source de toutes les valeurs : parce qu’elle peut se prétendre leur essence sans être happée par aucune finalité particulière. La justice dont Aristote dit qu’elle est la mère de toutes les vertus car seule capable de révéler le principe de leur matrice est ainsi supplantée par la liberté qui donne sa force à toutes les valeurs. John Rawls dans sa théorie de la justice y consent : son principe de justice est lexicalement second par rapport à son principe de liberté.

Dans une communauté de réciprocité généralisée nul ne peut déroger à l’impératif de la justice ni à celui de la responsabilité, nul ne peut déroger à ce que Marcel Mauss appela l’obligation de la réciprocité, l’obligation morale, l’impératif catégorique ; et pourtant si la liberté a un sens c’est de n’avoir de compte à rendre à rien d’autre qu’à elle-même. Et donc elle peut mettre en question l’absolu de la foi dans la réciprocité centralisée, ou celui de la responsabilité dans la réciprocité de marché !

Être capable de surpasser l’absolu de la foi, de la responsabilité, de la solidarité, de la philia est pour la liberté un enjeu de taille car c’est alors contre son propre être qu’elle doit se dresser aussi. Les figures mythiques des demi-dieux qui pour être humains contestent aux dieux leur autorité suprême n’ont pas un sort qui augure favorablement de l’aventure (le seul à mettre fin à la toute puissance divine est le Christ mais à quel prix !) C’est néanmoins contre la sujétion à la loi que l’homme se dresse au nom de la liberté, et c’est à cette fin qu’il affronte le droit divin et le pouvoir royal et toute forme d’obligation morale.

L’enjeu de la liberté n’est donc pas seulement de venir à bout de l’imaginaire de toute valeur ni même de la sujétion à quelle valeur que ce soit quand bien même cette sujétion se justifie de délivrer la conscience des chaînes de la nature. C’est d’elle-même, de son absolu, c’est-à-dire de sa nature affective que la conscience qui se veut souveraine entend se libérer.

Si le sentiment de la liberté est produit par la réciprocité, quelle structure permettra à la raison de transformer le sentiment absolu de la liberté en une idée objective qui puisse par conséquent être relativisée ?

Celle-ci est une relation neutre, affranchie de toute dépendance, et déliée de toute considération autre que celle de son propre pouvoir, l’échange. La liberté s’affranchit de toute affectivité dans l’idée de liberté grâce à un contrat d’échange avec autrui (que Marx appellera “rapport d’indépendance réciproque” [1]), un contrat de réciprocité formelle où la réciprocité est remplacée par une relation d’actualisations symétriques qu’il vaudrait mieux appeler interactions (alors que la réciprocité anthropologique assure leur relativisation mutuelle).

Nous voici confrontés à ceci : la manifestation par laquelle la conscience prend conscience d’elle-même se traduit par la liberté absolue. Mais lorsque la conscience appréhende les conditions matérielles de son existence et ses limites, elle se représente sa liberté dans l’idée de pouvoir. La liberté souveraine se sert, on l’a dit, d’une médiation objective : l’échange. Et dès lors le caractère commun de l’obligation de réciprocité est dissocié en perceptions distinctes de deux sujets autonomes se représentant la valeur commune de façon objective. Le terme intermédiaire qui leur permet de se reconnaître comme partenaires de l’échange est toujours la monnaie mais elle ne représente plus que la valeur d’échange c’est-à-dire ce qui de la valeur peut être mesuré en quantité dans un rapport de force. Il suffit d’appeler réciprocité cette symétrie de l’échange où la genèse du Tiers dont nous avons parlé est exclue pour effacer le principe de réciprocité. La reconnaissance succède à la réciprocité. Mais la chose est possible si l’on reporte le Tiers sur le sujet qui exige la reconnaissance, c’est-à-dire sur le sujet de l’échange. La médiation de la réciprocité par la reconnaissance autorise chaque partenaire à considérer l’échange réciproque comme un équilibre de forces qui satisfaisant l’intérêt de l’un et l’intérêt de l’autre assure la paix et le bénéfice de chacun pour son compte, en somme sa liberté absolue. L’échange donne donc à chacun la libre disposition de lui-même comme partenaire soit d’une réciprocité voulue soit d’un refus de la réciprocité au bénéfice de son intérêt propre et d’un rapport de force avec autrui. Dès lors, c’est en tant que propriétaires privés que les uns et les autres doivent se reconnaître mutuellement [2].

Hors de la réciprocité, la liberté s’éprouve seulement dans le pouvoir. Le libre-échange traite alors des relations du marché comme rapports de force entre intérêts particuliers. Dans ce cas, la reconnaissance n’est plus que la justification du quant à soi de chacun des partenaires des tenants du pouvoir.

C’est ici que la confusion de l’échange et de la réciprocité devient le point de capiton de l’aliénation dans l’économie capitaliste. Le champ de l’existence où la liberté de chacun se déploie n’est pas sans limites, de sorte que son actualisation recouvre nécessairement celle d’autrui. La liberté des uns affronte donc celle des autres d’où cette maxime qui protège le droit de chacun et non plus son devoir : “ma liberté s’arrête où commence celle d’autrui”. Le lien est direct entre la liberté et le pouvoir qui pour l’emporter sur celui d’autrui requiert l’accumulation sans limites de ses moyens, la chrématistique [3]. La liberté devient ainsi transparente au rapport des choses entre elles selon leur propre rapport de force.

Au nom de la liberté, la propriété est privatisée c’est-à-dire amputée de sa fonction sociale parce qu’elle est subordonnée au pouvoir de chacun y compris au pouvoir d’abuser de la nature et d’autrui.

La reconnaissance acquise par le rapport de force entre le maître et l’esclave d’une relation rendue inégale par l’aliénation de la liberté dans le pouvoir serait-elle privée de relais autre que la lutte pour le pouvoir, la lutte des classes, le rapport de force, et la révolution ? C’est la relation de la liberté et du pouvoir qui nous importe donc à présent.

Suite : V. Le marché capitaliste

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Pour citer ce texte :

Dominique TEMPLE, "IV. Le marché de libre-échange ", Apologie du marché, Chauffailles, 2014, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php, (consulté le 28 juin 2017).

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Notes

[1] « Dès le moment qu’un objet utile dépasse par son abondance les besoins de son producteur, il cesse d’être valeur d’usage pour lui et, les circonstances données, sera utilisé comme valeur d’échange. Les choses sont par elles-mêmes extérieures à l’homme et, par conséquent, aliénables. Pour que l’aliénation soit réciproque, il faut simplement que les hommes se rapportent les uns aux autres, par une reconnaissance tacite, comme propriétaires privés de ces choses aliénables et, par là même, comme personnes indépendantes ». Karl MARX. Le capital. Livre premier I. La marchandise, chapitre II. Des échanges. Paris : Editions sociales, 1962, p. 98.

[2] « Pour mettre ces choses en rapport les unes avec les autres à titre de marchandises leurs gardiens doivent eux-mêmes se mettre en rapport entre eux à titre de personnes dont la volonté habite dans ces choses mêmes, de telle sorte que la volonté de l’un est aussi la volonté de l’autre et que chacun s’approprie la marchandise étrangère en abandonnant la sienne, au moyen d’un acte volontaire commun. Ils doivent donc se reconnaître réciproquement comme propriétaires privés ». MARX, Le Capital. Ibid., p. 95.

[3] Aristote distinguait deux sens de chrématistique, celui originel d’accumulation de capital destiné à la redistribution communautaire et celui d’accumulation sans limites dans l’intérêt du spéculateur, sens dérivé qui n’apparaît qu’avec le développement du libre-échange. C’est ce sens dérivé que l’on entend aujourd’hui, de même que par capital on n’entend que le capital d’accumulation et non pas le capital de redistribution.