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Idéologie marxiste et Théorie moderne de la réciprocité. Critique des thèses de Alvaro Garcia Linera

11. L’idéologie marxiste et la science

Dominique Temple | 2010

Résumé :
La science n’est que partiellement inféodée au système capitaliste par la raison utilitariste : libre, elle constitue un puissant recours contre l’aliénation de l’idéologie capitaliste.
 
À son tour la technique n’est pas exclusivement déterminée par la partie de la science maîtrisée par le système capitaliste. Elle échappe de plus en plus au contrôle de ses employeurs.
 
Mais le temps libéré par la technique ne se constitue pas pour autant en liberté révolutionnaire à l’intérieur du système capitaliste. La thèse de Lacan prolonge l’analyse de Marx sur la plus-value (le plus-de-jouir).
 
Marx a anticipé l’avenir d’une solution post-capitaliste fondée sur le principe du travail dans un nouveau mode de relation sociale : la réciprocité.
*

La science est-elle au service du capitalisme ?

Selon Marx, la nécessité interne du système capitaliste (créer toujours davantage de valeur d’échange afin de produire toujours davantage de plus-value et de profit) conduit à exploiter toutes les richesses du monde, mais aussi tous les moyens pour les produire et par conséquent conduit à développer au maximum la science à son profit.

Álvaro García Linera [1] nous rappelle aussi que, selon lui, la connaissance objective a permis au système capitaliste de mettre sous tutelle tout procès de travail.

« Seulement sous le capitalisme la connaissance croissante, illimitée, des forces naturelles susceptibles d’objectivation matérielle se convertit en nécessité toujours insatisfaite, en impulsion ascendante non assouvie, puisqu’il n’existe en général pas de limite sociale particulière au volume ni à la forme de la valeur d’usage [2]. »

Ainsi, le système capitaliste intègrerait la connaissance et la science dans la production de toujours davantage de valeur d’échange. Et la croissance serait assurée par la science grâce à la techno-science.

Dès lors ne serait-il pas la condition sine qua non de l’avenir humain ? García Linera ouvre ainsi une controverse qui intéresse non plus la raison pratique, la conscience éthique, mais la raison théorique, la science et la technique

La technique est-elle au service du système capitaliste ?

Peut-on imposer à la science la tutelle du système capitaliste en prétextant que la technique, qui apparaît comme l’application de la science, soit commandée par le système capitaliste ? La technique serait-elle le moyen par lequel la production capitaliste soumettrait la science à ses objectifs ? La science s’intéressant à la connaissance de la matière, et l’économie capitaliste à l’utilisation de la matière, la technique articulerait leurs deux dynamiques. On aurait ainsi l’impression que le système capitaliste obéit à des lois naturelles réfléchies dans l’esprit humain par la science.

« Tandis que – dit encore García Linera – toutes les formes antérieures du travail social se fondaient sur un développement limité des forces productives, dont la préservation se présentait comme garantie de la stabilité du régime, le capitalisme se fonde, sur la tendance “du développement universel des forces productives” (objectives et intellectuelles), et la révolutionnarisation croissante de la base technico-matérielle productive [3]. »

Cependant, la contradiction ne cesse de s’intensifier : la technique augmenterait la capacité du système capitaliste de produire de la valeur tout en diminuant le temps de travail, de sorte que le système ne pourrait assurer toujours le plein emploi. Le temps libéré deviendrait la source d’un autre mode de production.

« Le temps libre, prélevé sur l’accumulation croissante de richesses matérielles directement disponibles pour la société, que la machine ouvre comme possibilité réelle abstraite, n’est donc plus ni l’abstention du bénéfice ou la socialisation des richesses matérielles limitées comme dans la communauté ancestrale, ni le bénéfice privilégié et restreint de la société moderne. Il est, au contraire, la jouissance sociale de l’abondance et le libre exercice commun du “loisir créatif”, du jeu et du repos utile comme force productive du développement agréable et illimité des forces productives des individus socialisés dans toutes ses dimensions, y compris maintenant à nouveau les dimensions symboliques festives [4]. »

D’un côté, la technique confirmerait la cohérence logique du système capitaliste, d’un autre côté, elle laisserait espérer une libération du système capitaliste. Elle serait une “contradiction vivante” :

« Il résulte ainsi que la forme de productivité du capital, basée sur l’extension du temps de travail excessif approprié pour développer indéfiniment la valorisation de la valeur, dévoile implicitement une tendance occulte et contradictoire à ses propres fins, qui est la diminution de l’importance du temps de travail direct dans l’élaboration industrielle d’un produit par rapport au temps de travail social général de caractère scientifique, organisateur et régulateur [5]. »

García Linera dit encore :

« Le temps, (…) n’existera plus désormais comme contenu de la richesse ni comme substance de l’activité humaine. Celui-ci sera postulé, par contre, comme jouissance commune universelle, comme espace de la réalisation de l’être humain dans la plénitude de ses capacités contenues et la perfection de ses relations avec la nature extérieure (…) [6]. »

Le lyrisme de ce texte dit l’espérance que le temps de travail libéré devienne libérateur. Il rapporte à la technique sélectionnée par le système capitaliste la promesse de libérer du temps de travail pour mettre fin au système capitaliste lui-même. Et, du coup, on accepte sans la mettre en question la définition donnée de la technique parce qu’elle est comprise rétrospectivement comme prometteuse ou féconde. Mais la réalité est tout autre : l’exclusion et le chômage s’accroissent, pas le temps créateur ! La baisse tendancielle du taux de profit et l’hyperconsommation ne conduisent pas à la diminution du profit ni à la puissance du prolétariat, mais au réajustement structurel.

Cette question a été longuement commentée par Antonio Negri [7]. Negri cite un texte des Fondements de la Critique de l’économie politique dans lequel Marx soutient que en incorporant totalement l’ouvrier dans la genèse de la plus-value pour soutenir la croissance constante du profit, le système capitaliste l’oblige à devenir conscient qu’il est le créateur de la plus-value. Mais le système capitaliste conçoit la valeur comme pouvoir matériel, comme pouvoir de domination. Il reproduit donc sans cesse la production, mais il peut aussi la détruire si la plus-value qu’elle crée n’est plus la condition ou la source du profit et de son pouvoir. Autrement dit, il ne peut accepter une libération du temps de travail de l’ouvrier qui permettrait à celui-ci de s’affranchir de son exploitation.

Negri cite Marx :

« Le capital contraint l’ouvrier à travailler au-delà du travail nécessaire. C’est la seule manière pour lui de se valoriser et de produire une plus-value. Mais, par ailleurs, il n’utilise le travail nécessaire que dans la mesure où il créera du surtravail et où celui-ci pourra se réaliser sous forme de plus-value. Il pose donc le surtravail comme condition du travail nécessaire : la plus-value est la limite du travail objectivé et de la valeur en général (…).
De par sa nature même, le capital pose donc des entraves au travail et à la création de la valeur, ce qui est en contradiction avec sa tendance à les accroître sans limites. Le capital est ainsi une contradiction vivante [8]. »

Antonio Negri commente :

« De ce point de vue, le concept même de capital devient le concept d’une stratégie, d’un projet de domination qui est constamment réajusté à une production qui règle de façon exactement proportionnée son expansion sur les impératifs du commandement et du profit [9]. »

Il voit certainement juste lorsqu’il ajoute :

« Le capital peut en l’espèce donner libre cours à sa force de détermination jusqu’à la guerre et à la destruction ».

Refusant cette dialectique du système capitaliste dont il reconnaît que la polarité ne s’inverse pas mais reste toujours déterminée par le profit, il propose de procéder à la destruction du système de la façon la plus radicale : « Il faut détruire l’adversaire. Seule la pratique communiste peut le détruire… » [10], ce qui n’implique malheureusement pas la conception d’un autre mode de relation humaine sur lequel fonder la production mais conduit à des affrontements meurtriers.

Que dit Marx de cette contradiction vivante, et comment la dépasse-t-on ?

« La création, en dehors du temps de travail nécessaire, de nombreux loisirs au profit de la société en général et de chaque individu en particulier pour le plein développement de ses facultés créatrices, apparaît dans le système capitaliste et précapitaliste comme temps de non-travail, comme loisir pour quelques-uns. Ce qu’il y a de nouveau dans le capital, c’est qu’il augmente le temps du surtravail des masses par tous les moyens de l’art et de la science, puisque aussi bien il a pour but immédiat non la valeur d’usage mais la valeur en soi, qu’il ne peut réaliser sans l’appropriation directe du temps de surtravail, qui constitue sa richesse. Ainsi, réduisant à son minimum le temps de travail, le capital contribue malgré lui à créer du temps social disponible au service de tous, pour l’épanouissement de chacun. Mais, tout en créant du temps disponible, il tend à le transformer en surtravail. Plus il réussit dans cette tâche, plus il souffre de surproduction ; et sitôt qu’il n’est pas en mesure d’exploiter du surtravail, le capital arrête le travail nécessaire. Plus cette contradiction s’aggrave, plus on s’aperçoit que l’accroissement des forces productives doit dépendre non pas de l’appropriation du surtravail par autrui, mais par la masse ouvrière elle-même (Grundrisse) [11]. »

Dans cette analyse aux accents “pré-situationnistes” (« ce qu’il y a de nouveau dans le capital, c’est qu’il augmente le temps du surtravail des masses par tous les moyens de l’art et de la science »), ce n’est pas par la libération d’un temps de travail médiatisée par la science (fût-elle socialement maîtrisée) au terme d’un processus intrinsèque au développement capitaliste que l’humanité se libèrera, car la pérennisation des profits exige la destruction du temps libéré ou son aliénation.

Néanmoins, les techniques scientifiques imposent une rigueur de plus en plus grande, contraignant au refus de certaines pratiques qui mettent en péril les ressources et les conditions d’existence de toute la société : d’où l’argument communiste gorbatchévien : nous sommes tous désormais dans le même bateau [12] et la critique écologiste (Illich, etc.). On peut donc espérer que la technique contribue à mettre en question l’arbitraire de l’exploitation capitaliste.

Pour résumer, la plus-value produite par l’exploitation est le moteur de l’accumulation capitaliste. Une fois converti en machines-outils, le capital informe le travail ouvrier par la consommation dirigée comme condition de la reproduction de ses propres conditions d’existence. La consommation devient le ressort (toujours mû par l’exploitation) du développement des conditions d’existence de la société entière.

La question a donc changé de nature lorsque les capitalistes eurent intérêt à ce que la consommation meuve la production. Ils durent traiter le prolétariat non plus comme producteur mais comme consommateur.

La thèse de Lacan : le “plus-de-jouir” relais de la “plus-value”

Pour le système capitaliste, la question est donc de détruire la réciprocité, cette matrice du “travail pour autrui”, ou de la mettre hors de portée des hommes afin de creuser le manque de la valeur qu’elle engendre... le manque se substitue au désir, voire l’intègre aux niveaux inférieurs de la hiérarchie du pouvoir pour mobiliser l’éthique au service de sa propre aliénation. C’est néanmoins à partir du manque des valeurs produites par la réciprocité que le système capitaliste peut assurer une production d’objets substitutifs, les leurres de la consommation (l’hyperconsommation), objets dont la valeur d’échange est d’autant plus grande qu’ils sont plus rapidement disqualifiés et remplacés par d’autres [13]. La destruction et le gaspillage deviennent des multiplicateurs du profit.

Jacques Lacan dénonça l’illusion d’un changement de système en montrant que la “jouissance sans entraves ni limites” (slogan de Mai 68) pouvait aussi devenir un moteur de la production capitaliste : le “plus de jouissance” se propose en effet désormais comme l’équivalent, au niveau de la consommation, de la plus-value au niveau de la production, c’est-à-dire comme le leurre du désir.

Le plus-de-jouir incarne cette disqualification de la consommation vraie : la surconsommation est consumation.

Ce que Lacan appela l’objet petit (a) possède donc deux faces : sa puissance évanouissante comme expression du désir et sa réalité fantomatique exprimée par la consommation qui donne l’illusion du bonheur, illusion suffisante pour assurer le profit capitaliste.

Faudrait-il donc espérer que le travail libéré conduise les consommateurs à mettre en question une machine qui satisfait leur manque qui a pris la place du désir ? Tant que l’un et l’autre pourront être confondus dans l’idée d’une dette immémoriale, comme le propose l’anthropologie du don, le système sera infalsifiable.

Rabelais ironisait déjà sur l’idée que la libération de la dette conduirait à l’affranchissement du consommateur exploité :

« Mais (demanda Pantagruel), quand serez-vous hors de debtes ?
– Es Calendes Grecques, respondit Panurge : lors que tout le monde sera content, et que serez héritier de vous-mesme. Dieu me garde d’en estre hors. Plus lors ne trouverois, qui un denier me prestast. Qui au soir ne laisse levain, ja ne fera au matin lever paste. Devez-vous tousjours à quelcun ? Par icelluy fera continuellement Dieu prié, vous donner bonne, longue et heureuse vie ; craignant sa dette perdre, toujours bien de vous dira en toutes compagnies, tousjours nouveaulx créditeurs vous acquestera : affin que par eulx vous faciez versure, et de terre d’aultruy remplissiez son fossé [14]. »

Le débiteur soutient l’édifice autant que le créancier car il ne peut se passer d’une relation de réciprocité qui si elle venait à disparaître le laisserait sans vie. La dette est donc reconduite éternellement par celui-là même qui en est la victime comme la condition de sa jouissance [15].

Il est fort probable qu’il manque donc une articulation dans l’idéologie marxiste, bien qu’elle se trouve évoquée dans le discours de Marx. Marx, en effet, définit l’humain non pas à partir de la jouissance des valeurs d’usage mais à partir du travail dans la réciprocité généralisée (le Gemeinwesen “la communauté” de Marx [16]) qui crée la jouissance, si l’on veut, mais la jouissance de l’esprit et pas seulement de la vie organique, la jouissance que produit le travail humain, c’est-à-dire le travail pour autrui, le travail réciproque « j’aurais la joie spirituelle immédiate de satisfaire par mon travail un besoin humain, de réaliser la nature humaine et de fournir au besoin humain d’un autre, l’objet de sa nécessité ».

La matrice de l’objet (a), la matrice des valeurs humaines, la matrice de cet Au-delà auquel tout homme aspire, la matrice de la conscience et de cette dynamique que l’on appelle désir est la réciprocité.

Il reste donc à découvrir comment la société pourrait prendre le relais de l’exploitation capitaliste qui la condamne à s’exploiter elle-même, et comment elle pourrait orienter la croissance sur des objectifs différents de ceux de l’accumulation quantitative de la valeur d’échange.

Il s’agirait de la production d’une autre valeur que la valeur d’échange pour échapper à la malédiction du travail inhumain ; mais comment produire cette autre valeur ?

L’être pensant rivalise avec l’être vivant

Pour le prolétariat immergé dans le système de production capitaliste l’horizon est le plein développement des forces productives comme condition de la production, comme dit Marx, et il est actuellement déterminé, c’est-à-dire limité par le seul objectif du profit. Cette limite lui interdit de transformer le progrès économique en progrès social. C’est du moins comme cela que j’entends le texte de Marx cité par Antonio Negri :

« L’universalité de l’individu ne se réalise plus dans la pensée ou l’imagination ; elle est vivante dans ses rapports théoriques et pratiques. Il est donc en mesure de saisir sa propre histoire comme un procès et de concevoir la nature avec laquelle il fait véritablement corps d’une manière scientifique (ce qui lui permet de la dominer dans la pratique). Dès lors, le procès du développement est lui-même produit et conçu comme une prémisse. Mais il est évident que tout cela exige le plein développement des forces productives comme condition de la production : il faut que les conditions de production déterminées cessent d’apparaître comme des entraves au développement des forces productives [17]. »

Les conditions du plein développement exigent de concevoir la nature de façon scientifique, mais encore faut-il que la science soit la science, et donc libérée du système capitaliste ! Or les conditions de production sont imposées par le système capitaliste.

Par “travail vivant”, Marx entend à la fois la force vive du travailleur et le travail de la pensée qui lui apparaissait comme une modalité de la vie. Nous ne faisons plus cette assimilation : l’énergie psychique est différente de l’énergie biologique. Si l’énergie psychique résulte de la relativisation de l’énergie physique et de l’énergie biologique, elle est irréductible à l’une comme à l’autre. Le travail n’est pas seulement le travail vivant et le travail mort (des machines), il est aussi le travail pensant.

García Linera le sous-entend lorsqu’il estime que :

« L’émancipation sociale du travail et le non- travail mesuré par le temps, le travail comme simple détachement non quantifiable de prodigalité et de force corporelle-intellectuelle envers les autres, correspond à un moment postérieur et supérieur : à ce que l’on est arrivé à appeler la communauté universelle [18]. »

Les deux termes que nous retiendrions seraient « envers les autres » et « communauté universelle », si envers les autres signifiait le travail pour autrui, comme pour Marx, et pas seulement contre autrui. Dire le travail pour autrui supérieur et postérieur au travail actuel le reporte malheureusement au terme d’une évolution dont on ne voit pas la fin, alors que ce devrait être le commencement de la révolution. On n’en voit pas la fin, dans le système capitaliste… mais il est le commencement dans les communautés de réciprocité.

Or, nous constatons que le capitalisme ne peut empêcher l’indépendance croissante de la technologie vis-à-vis de sa gestion ; ce qui conduit à la libération d’une nouvelle forme d’appropriation du travail par la société civile. La démocratie devient ainsi la force de régulation de la croissance du capital. Dès lors la société tout entière ne risque-t-elle pas de devenir capitaliste ? Sans doute, tant qu’elle ne choisit pas un autre mode de relation entre les hommes que celui sur lequel se développe le capitalisme. Le dépassement de la contradiction doit donc se produire par l’appropriation par la communauté des forces productives. Mais que signifie la communauté ? Elle ne se réduit pas à la masse des prolétaires. Elle signifie l’ensemble des relations de réciprocité de l’humanité. Et quelle est la modalité du nouveau mode de production qui peut se construire sur la réciprocité ? Elle est le travail humain. Autrement dit, selon Marx du moins, le travail réciproque.

Dès lors, le travail n’a plus la même définition. La croissance de la surconsommation, la jouissance capitaliste, ne peut plus être la seule finalité de l’investissement. Le Vivre Bien l’emporte sur le Vivre Plus, et l’Éthique sur le Profit [19].

Toutes les Traditions proclament la prohibition de l’inceste entre le frère et la sœur, et entre la mère et le fils et la fille et le père. Et Toutes confrontent la réciprocité à la non-réciprocité. L’humanité reconnaît en quoi sa conscience est distincte de la nature physique et biologique, et délivre le symbolique de l’imaginaire. Mais il lui faut affronter le Pouvoir fondé sur le fétichisme de la valeur (force, race, capital)…

Ce combat n’est pas seulement d’hier : c’est de nos jours que l’hitlérisme a dressé l’énergie biologique contre l’énergie psychique. Il prétendit que la conscience révélée n’était que l’avatar d’un déterminisme génétique du peuple juif (peuple qui se dit, comme tout peuple, élu… de la révélation de la conscience elle-même), et pour preuve qu’un génome supérieur (germanique) dominerait cet avatar génétique, il tenta de faire disparaître le peuple juif par la “Solution finale”. L’antinomie de la conscience révélée dans la réciprocité et du pouvoir de domination ne résiste pas à l’emprise des symboles : la chambre à gaz pour asphyxier le souffle de la Parole, les fours crématoires pour éteindre le Buisson ardent… Le Pouvoir tue mais l’Esprit ressuscite. La conscience n’est pas génétique. Elle émerge de la relativisation des forces biologiques et des forces physiques (Hétérogénéisation/Homogénéisation) comme si elle apparaissait à partir de rien. Cette naissance « à partir de rien » (la création) est l’insurrection permanente de l’Humanité contre le Pouvoir de domination. Mais ce n’est pas fini.

García Linera conçoit la relation de la production et de la consommation dans les communautés archaïques comme une relation de complémentarité entre différentes fonctions si bien articulées entre elles qu’il n’y aurait entre les unes et les autres aucune séparation. Il imagine que dans ces sociétés le procès du travail est une relation de production-consommation-immédiate, soit au titre familial, soit au titre de la parenté consanguine, soit au titre d’associations agricoles solidarisées par la nécessité. Il n’y aurait donc pas de possibilité pour qu’apparaisse une valeur autre que la valeur d’usage. Qu’observe-t-on ? Les communautés humaines suspendent toute connexion immédiate entre la production et la consommation pour ouvrir un espace à un Tiers grâce à la réciprocité (le Travail pour autrui de Marx). Un Tiers surnaturel, si l’on appelle “nature” évidemment la nature physique et biologique. Ce Tiers est l’Humanité, c’est-à-dire la conscience qui se définit elle-même comme libérée des déterminismes de la nature, libre donc, et comme elle n’appartient à personne exclusivement puisqu’elle est engendrée par la relation entre les hommes, lorsqu’on veut signifier son autonomie de façon objective vis-à-vis de tous, on invente le mot Dieu ou Esprit. Chaque homme se dit alors nécessairement à son image puisqu’il est le siège de son avènement et qu’il peut en témoigner immédiatement par la Parole. On dit alors que la Parole est l’incarnation de l’Esprit ! Voilà en tout cas ce que dit la Tradition guarani : l’âme-parole est une portion “divine”, ou encore, la Parole est l’âme envoyée par Notre Père à chacun de ses fils [20].

Le langage imagé des Guarani déclare que grâce à la relation de réciprocité l’homme acquiert la conscience dont la Parole est la manifestation pour chacun de ceux qui participent à sa genèse, ou bien que la Parole est l’expression de la conscience que l’on reçoit lorsque l’on participe à une relation de réciprocité soit d’alliance soit de filiation de génération en génération à partir de Notre Père (Ñande Ru). Le mot Notre Père, ici, dit la même chose que principe dans un langage scientifique.

La Parole silencieuse (le symbole, le gage, le don) est déjà le témoignage que l’homme n’est pas un animal, qu’il est le siège de valeurs qui ne sont pas de nature physique ou biologique mais de nature psychique, et que la création de ces valeurs est le principal objectif de sa production matérielle. Pour se nourrir ou se reproduire nul n’aurait besoin de la Parole car les signaux lui suffiraient, comme ceux qu’utilisent les abeilles et les fourmis pour construire des ruches ou des fourmilières. Dès que l’homme parle, il peut donner sens à tout ce qu’il nomme et, bien entendu, aux prestations économiques qui n’obéissent donc plus à des lois naturelles, comme l’entendent les capitalistes, mais à des lois “sur-naturelles”, c’est-à-dire aux lois du langage.

La première obligation de la Parole est de reproduire la réciprocité sous le mode de l’hospitalité. Les Amérindiens le savent bien qui non seulement ont accordé l’hospitalité aux colons parce qu’ils les créditaient d’être des envoyés de l’Au-delà ou des Esprits, mais les ont invités à participer à leurs structures de réciprocité parce qu’ils leur faisaient déjà crédit des valeurs éthiques engendrées par ces structures de production. Et l’on peut encore vérifier cette invitation dans toutes les communautés de l’Altiplano et d’Amazonie où personne n’imagine refuser un toit et la nourriture à un étranger.

La maîtrise de la réciprocité par la raison et par conséquent la domination de la genèse des valeurs éthiques est alors nécessaire pour affranchir l’homme de toute sujétion à l’imaginaire. La connaissance des structures de réciprocité requiert sa reconnaissance par la science, une science il est vrai “libérée”. Certes, la science continue à jouer son rôle fondamental – la représentation non-contradictoire du monde –, mais les physiciens eux-mêmes ont reconnu que ses représentations ne sont pas la reproduction de tout le réel. Ils se sont aperçus que toute mesure d’un événement interagit avec lui et le transforme, de sorte que toute observation est le produit d’une interaction entre l’observant et l’observé qui transforme le réel en une réalité différente du réel. Et la science sait désormais que le réel obéit à une logique tout autre que celle de ses représentations. Nous renvoyons ici aux recherches en Physique quantique et aux travaux de Stéphane Lupasco [21] qui redonnent au “Tiers inclus” une place déterminante dans tout rapport avec le réel.

Le Tiers inclus (au lieu du Tiers exclu des logiques classiques fondées par le principe de non-contradiction) rend compte de la résultante que produit la relativisation des contraires, une énergie dont le développement systémique au même titre que l’énergie physique et l’énergie biologique est une composante de la nature, l’énergie psychique [22].

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Lire la suite : chap. 12 Le primat de la fonction symbolique

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Notas

[1] Álvaro García Linera, Forma valor y forma comunidad, Muela del diablo editores, La Paz, Bolivia, 2009

[2] « Sólo bajo el capitalismo el conocimiento creciente, ilimitado, de las fuerzas naturales susceptibles de objetivización material se convierte en necesidad siempre insatisfecha, en impulso ascendente no acotado, pues no existe en general límite particular social al volumen ni a la forma del valor de uso. » (Linera op. cit., p. 149).

[3] « Mientras todas las anteriores formas del trabajo social se fundaban en un desarrollo limitado de las fuerzas productivas, cuya preservación se presentaba como garantía de estabilidad del régimen, el capitalismo se funda, sobre la tendencia al “desarrollo universal de las fuerzas productivas” (objetivas e intelectuales), a la revolucionarización creciente de la base técnica-material productiva. » (Ibid., p. 144).

[4] « El tiempo libre, levantado sobre el cúmulo creciente de riquezas materiales disponibles directamente por la sociedad, que la máquina abre como posibilidad real abstracta, no es pues ya ni la abstención del disfrute o la socialización de las riquezas materiales limitadas como en la comunidad ancestral, ni el disfrute privilegiado y restringido de la sociedad moderna. Es, por el contrario, el goce social de la abundancia y el libre ejercicio común del “ocio creador”, del juego y descanso útil como fuerza productiva del desarrollo gustoso e ilimitado de las fuerzas productivas de los individuos sociales en todas sus dimensiones, incluidas ahora nuevamente las simbólico-festivas (…). » (Ibid., p. 163).

[5] « Resulta así que la forma de productividad del capital, basada en la ampliación del tiempo de trabajo excedente apropiado para expandir indefinidamente la valorización del valor, va desplegando implícitamente una tendencia oculta y contradictoria a sus propios fines, que es la disminución de la importancia del tiempo de trabajo directo en la elaboración industrial de un producto respecto al tiempo de trabajo social general de carácter científico, organizador y regulador. » (Ibid., pp. 162-163).

[6] « El tiempo, (…) ahora ya no existirá como contenido de la riqueza ni sustancia de la actividad humana. Éste será postulado, en cambio, como goce común universal, así como espacio de la realización del ser humano en la plenitud de sus capacidades contenidas y la perfección de sus relaciones con la naturaleza exterior (…). » (Ibid., pp. 163-164).

[7] Antonio Negri, Marx au-delà de Marx : Cahiers de travail sur les “Grundrisse”, Paris, Bourgois, 1979, réédition L’Harmattan, 1996.

[8] Ibid., p. 210.

[9] Ibid., pp. 210-211.

[10] Ibid., p. 327.

[11] Marx, Œuvres, tome II Principes d’une critique de l’économie politique, chapitre II, pp. 307-308.

[12] Cf. Dominique Temple, Mireille Chabal & Jean Cardonnel, « Lettre à Mikhaïl Gorbatchev » (1989).

[13] Zygmunt Bauman, Liquid Love (2003), trad. fr. L’Amour liquide. De la fragilité des liens entre les hommes, éd. Le Rouergue/Chambon, 2004.

[14] François Rabelais, « Comment Panurge loue les debteurs et emprunteurs : les horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel Roi des Dipsodes, fils du Grand Géant Gargantua. » Rabelais (1532), Paris, Librairie Armand Colin, 1913, pp. 192-193.

[15] Et si la dette est insolvable, c’est qu’elle est reportée de débiteur en débiteur tant qu’il sera possible de fabriquer des débiteurs : « Quand jadis en Gaule par l’institution des Druides, les Serfs, Valets et Appariteurs [officiers] estoient touts vifs bruslez aux funerailles et obseques de leurs Maistres et Seigneurs, n’avoient-ils belle peur que leurs Maistres et Seigneurs mourussent ? Car ensemble force leur estoit mourir. Ne prioient-ils continuellement leur grand Dieu Mercure, avecq Dis [Dieu des Enfers], le Père aux escus, longuement en santé les conserver ? N’estoient-ils soigneux de bien les traiter et servir ? Car ensemble pouvoient-ils vivre, au moins jusqu’à la mort. Croyez qu’en plus fervente devotion vos crediteurs prieront Dieu que vivez, craindront que mouriez, d’autant que plus aiment la manche que le bras, et la denare [le denier] que la vie. Tesmoings les Usuriers de Landerousse, qui n’aguieres se pendirent voyans les bleds et vins ravaller [baisser] en prix, et bon temps retourner ». (Ibid).

[16] Marx, Œuvres, tome II Economie et philosophie (Manuscrits de 1844), I Notes de lecture, §. 22 La production humaine, pp. 33-34.

[17] Negri, Marx au-delà de Marx, op. cit., pp. 207-208.

[18] « La emancipación social del trabajo y el no-trabajo medido por el tiempo, el trabajo como simple desprendimiento no cuantificable de prodigalidad y de fuerza corporal-intelectual hacia los demás corresponde a un momento posterior y superior : a lo que se ha venido a denominar la comunidad universal. » (Linera, op. cit., p. 164).

[19] D. Temple, Marx aujourd’hui, collection « Réciprocité », n° 8, France, 2017.

[20] Cf. Léon Cadogan, Ayvu Rapyta. Textos míticos de los Mbyá-Guaraní del Guairá, Biblioteca Paraguaya de Antropología, Vol. XVI, Asunción de Paraguay, (1959), 1992.

[21] Stéphane Lupasco, Les trois matières (1960), rééd. Strasbourg, Cohérence, 1982 ; L’énergie et la matière vivante (1962), rééd. Monaco, Le Rocher, 1986 ; L’énergie et la matière psychique (1974), rééd. Monaco, Le Rocher, 1987 ; L’expérience microphysique et la pensée humaine, Bucarest, 1940, rééd. Monaco, Le Rocher, 1989. Lire aussi de D. Temple (1998) : « Le Principe d’antagonisme de Stéphane Lupasco » et « La Théorie de Lupasco et trois de ses applications ».

[22] D. Temple, “Un nouveau postulat pour la philosophie”, collection « Réciprocité », n° 11, France, 2018.