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Publié sur le Blog de Paul Jorion, le 19/01/2017.

Essai critique sur le « Commun » à partir de l’ouvrage de Pierre Dardot et Christian Laval : Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle

Essai critique sur le « Commun ». Chapitre VII - Richard Stallman

Dominique Temple | Janvier 2017

Richard Stallman

Je ne suis pas sûr que Richard Stallman ait étudié la Politique d’Aristote, le Capital de Marx, la Logique de Hegel ou les Structures de la parenté de Lévi-Strauss, et moins encore Le Principe d’antagonisme et la Logique de l’énergie de Lupasco. Mais son histoire résume dans son expérience personnelle leurs réflexions théoriques ! Alors qu’il bénéficiait d’une communauté scientifique (le laboratoire d’intelligence artificielle (AI Lab) du Massachussetts Institute of Technology (MIT), Richard Stallman est confronté de façon soudaine à une situation qui le stupéfie. Comme il s’étonnait de ce que la machine à photocopier Xéros dysfonctionnait fréquemment (bourrage de papier !), il demande de pouvoir en modifier le code source. Le refus de son interlocuteur le laisse sans voix [1] : déni de confiance, rupture de la koinônia scientifique ! Il s’aperçoit que sa condition de chercheur est soumise aux conditions d’utilisation de ses moyens de recherche, mais aussi au pouvoir de qui les privatise (la privatisation des moyens de production dénoncée par Karl Marx !).

Pierre Dardot et Christian Laval situent la réflexion personnelle de Stallman dans un cadre plus large :

« Dans les années 1940, le sociologue américain Robert King Merton avait dégagé un certain nombre de caractéristiques permettant de définir l’“éthos de la science”, lequel conditionnait à ses yeux l’essor de la connaissance. Parmi ces composantes éthiques, à côté de l’universalisme, du désintéressement, de l’intégrité morale et du scepticisme organisé, Merton distinguait le “communisme”, terme étrange sous la plume d’un sociologue peu enclin à la moindre sympathie pour le régime de ce nom. Ce qu’il désignait alors par ce terme renvoyait à l’idée selon laquelle la science suppose une organisation des relations entre scientifiques qui fasse de la connaissance un véritable patrimoine commun mondial, enrichi par tous les scientifiques au fur et à mesure de l’avance de leurs travaux, et dans lequel ils peuvent puiser pour poursuivre leurs recherches. Le “communisme”, pour le dire autrement, était pour Merton un aspect essentiel de la science ouverte, qui ne pouvait se développer d’après lui que si les chercheurs restaient autonomes à l’égard des pouvoirs économiques et politiques et pouvaient se contenter des rémunérations symboliques et des avancements de carrière ordinaires. C’est dire que la science était incompatible avec les normes du capitalisme, comme il le soulignait lui-même de la façon la plus explicite » [2].

S’en remettant à la doctrine de la science ouverte et à l’éthique hacker du partage de l’innovation, Richard Stallman décide d’autoriser les utilisateurs de son code source à le modifier et à le redistribuer, « à la condition de reverser en retour à la communauté les extensions qu’ils écrivaient. Stallman disait de ceux qui adoptaient ce système qu’ils “rejoignaient la commune Emacs” » [3].

On opposera à l’initiative de Richard Stallman la réponse de Bill Gates :

« Qui peut se permettre d’effectuer un travail professionnel pour rien ? Quel amateur peut-il investir trois années de sa vie à développer, trouver tous les bogues et documenter son produit, pour ensuite le distribuer gratuitement ? » [4].

Bill Gates joue sur la confusion de gratuité et de liberté. Richard Stallman précise donc que « logiciel libre » ne veut pas dire « gratuit ». Il contient simplement l’obligation de ne pas privatiser sa propriété [5]. Pour préciser ce point, il propose de définir la propriété de type capitaliste de façon plus précise : dans la mesure ou la privatisation est expropriation de la propriété commune, il l’appellera désormais propriété privatrice [6].

On peut dire que l’idée de Richard Stallman répond à celle exprimée par Bill Gates, ou du moins à la question : les programmateurs ne méritent-ils pas une récompense pour leur créativité ? :

« Si quelque chose mérite une récompense, c’est bien la contribution à la société. La créativité peut être un apport à la société mais uniquement dans le cas où cette dernière est libre d’en utiliser le produit ! Si des programmateurs méritent d’être récompensés pour la création de programmes novateurs, ils méritent tout autant d’être punis s’ils en limitent l’utilisation » [7].

Les hackers sont des « génies solitaires mus par le culte de la liberté » individuelle ! Aussi, les voici confrontés à une difficulté majeure : le réseau organisé de leurs libertés respectives est d’une efficacité supérieure à la liberté de chacun. De ce fait, ils doivent s’intégrer à une équipe, et c’est bien ce que leur propose la stratégie libérale : le management capitaliste offre à chacun la plateforme qui lui est nécessaire, moyennant que ses découvertes soient privatisées d’une certaine façon, par exemple par la limite dans le temps de la gratuité accordée. Le moyen terme de cette intégration, c’est… le commun !

Nombre de hackers choisissent de rallier le pouvoir qui dispose de ces plateformes. Ainsi, Richard Stallman « se retrouvait face à ce qu’il ne pouvait qu’appeler un “choix moral cornélien” : soit il ravalait ses objections contre les logiciels “propriétaires” – terme alors employé par Stallman et ses pairs pour qualifier les programmes dont les termes de copyright ou de licence en restreignent la copie ou la modification – soit il consacrait son existence à l’élaboration d’un autre système libre de logiciels » [8].

Le “choix cornélien” c’est l’interface de la réciprocité généralisée et du libre-échange. En 1985, Richard Stallman choisit : il démissionne du MIT et fonde la FSF (Free Software Foundation). Il publie le manifeste GNU (GNU Emacs) qui se donne pour objectif : un nouveau régime de protection juridique définissant une propriété commune « ouverte », c’est-à-dire fondée sur l’ouverture du code source.

Cette question mérite attention. Le logiciel est un outil qui démultiplie indéfiniment la puissance de penser, et sa propriété devient capitale autant pour ceux qui veulent s’emparer de la liberté comme pouvoir de domination, que pour ceux qui veulent la délivrer de tout pouvoir de domination.

« Stallman surnomma la technique juridique de la licence GNU Emacs, appelée à devenir GNU GPL “copyleft”, en la représentant avec humour par un “C” renversé dans un cercle. Au cours du temps, ce terme de copyleft fut consacré par la FSF comme qualifiant toute licence “rendant un programme libre et requérant que toute version modifiée ou étendue de ce programme soit de même un logiciel libre” » [9].

L’interface entre le système capitaliste et la communauté scientifique est dès lors matérialisée de façon territoriale et juridique.

« En 1981, dans une première note du projet, il décrivait ainsi les termes du contrat : “Emacs, écrit- il, a été distribué sur la base du partage communautaire, ce qui signifie que toute amélioration doit m’être retournée afin d’être incorporée et redistribuée » [10].

Autrement dit, la réciprocité collective de la communauté scientifique originaire s’était transformée en réciprocité centralisée sur le mode du pater familias antique ou du juge du Tribunal de las Aguas de Valencia… qui donnait à Richard Stallman un rôle prépondérant de garant de la liberté commune. Il réagit alors contre cette personnalisation de l’autorité dans le pouvoir d’un seul.

« En façonnant la licence GNU Emacs, Stallman initia un changement majeur dans les principes informels qui avaient donné corps à la Commune Emacs. Là où il avait autrefois exigé que les membres lui envoient toutes les modifications qu’ils écrivaient, il demandait cette fois qu’ils transmettent le code source et la liberté de modification dès qu’ils choisissaient de redistribuer le programme » [11].

La réciprocité centralisée devient donc ternaire généralisée. Ce qu’engendre nécessairement cette modification est que le sentiment de responsabilité n’appartient plus seulement au seul centre d’une structure ternaire centralisée, mais à tout un chacun.

« C’était un tort que d’exiger des gens la publication de toutes leurs modifications, dit-il, et c’était un tort que d’exiger qu’ils en réfèrent à un seul développeur privilégié. Ce type de centralisation et de privilège n’est pas compatible avec une société dans laquelle tous sont égaux en droit » [12].

Richard Stallman fait apparaître les limites des structures de réciprocité les unes par rapport aux autres. Dans la communauté Emacs initiale, c’est la confiance qui est engendrée. Où la réciprocité ternaire s’impose, l’amitié cède devant la responsabilité [13]. Lorsque la société devient plus complexe, la nécessité de l’organisation fait émerger un centre permanent : le régisseur. En passant de la réciprocité centralisée à la réciprocité ternaire généralisée, Richard Stallman fait en sorte que le sentiment de responsabilité soit l’apanage de tous, et fait apparaître une puissance nouvelle à laquelle il tient par-dessus tout : l’individuation de la liberté commune. Il dénonce en effet que la centralisation induise qu’un seul devienne l’intermédiaire entre tous. Il « démocratise » la dignité qui était la sienne d’être le pivot sur lequel reposait l’éthique de la communauté. Il tournera lui-même en dérision la tentation de s’ériger en grand prêtre de la structure centralisée (le dogme de l’infaillibilité pontificale de la grande hérésie chrétienne) dans un sketch fameux (le sketch de Saint Ignucius).

Il s’agit donc à présent de créer une licence GNU qui puisse être généralisée à tous les logiciels GPL = General Public Licence et qui puisse faire référence dans le droit public (1989 anniversaire symptomatique !). Son préambule énonce :

« La licence publique générale est faite pour s’assurer que vous ayez la liberté d’offrir ou de vendre des copies de logiciels libres, que vous en receviez le code source ou puissiez y accéder si vous le souhaitez, que vous puissiez le modifier ou en réutiliser des parties dans de nouveaux logiciels libres et que vous sachiez que vous avez le droit de faire tout cela. Pour protéger vos droits, nous devons imposer des restrictions interdisant à quiconque de vous disputer ces droits, ou de vous demander d’y renoncer » [14].

Le logiciel libre est accompagné de restrictions ! Ces restrictions relativisent les libertés privées pour construire une liberté supérieure : la liberté de tous, la propriété universelle. D’après le contrat du copyleft, l’échange n’a plus la possibilité de s’affranchir de la réciprocité pour s’enchaîner à la privatisation des ressources. La réciprocité est ici première. L’échange peut toutefois la démultiplier dès lors qu’il n’introduit pas de privatisation dans le continuum de la réciprocité, comme le ferait un puits sans fond sur le cours d’une rivière.

Et le copyleft, résument Pierre Dardot et Christian Laval :

« n’est pas une négation de la propriété. C’est un usage paradoxal du droit du créateur sur sa création, libre d’en user à sa guise jusqu’à décider de son mode de distribution, afin de sécuriser l’enrichissement continu du commun » [15].

Paradoxal sans doute pour la doxa libérale pour laquelle il serait logique que le créateur ait le droit de garder pour lui le bénéfice de sa création y compris en expropriant autrui de son usage. Soulignons que Pierre Dardot et Christian Laval ne nient pas ici la propriété. Elle est bel et bien indispensable pour définir la responsabilité du chercheur ! Nous retrouvons la thèse d’Aristote !

Lire la suite : Chapitre VIII - L’interface : open source / logiciel libre


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Notas

[1] Xéros protégeait l’utilisation de son code source vis-à-vis des chercheurs qui se proposaient de l’améliorer d’une clause de confidentialité. Cf. Sam Williams, Richard Stallman & Christophe Masutti, Richard Stallman et la révolution du logiciel libre. Une biographie autorisée. Éditions Eyrolles. Version publiée sous la GNU Free Documentation Licence, p. 11.

[2] Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle. Paris, La Découverte p. 166.

[3] Williams, Stallman & Masutti, op. cit., p. 119.

[4] Ibid., p. 142. (Bill Gates, 1976, une copie de cette lettre An open letter to hobbyists figure sur Wikipedia (en anglais) : http://en.wikipedia.org/wiki/Open_L...).

[5] « “Quand nous parlons de logiciel libre, nous nous référons à la liberté, pas à la gratuité”, prévient Stallman dans le préambule de la GPL. Logique qu’il résumait, à la fin des années 1980, par un simple moyen mnémotechnique pour résoudre l’ambiguïté du mot anglais free : “Don’t think free as in free beer ; think free as in free speech” : Pensez à ‘libre’ comme dans ‘liberté d’expression’, pas comme dans ‘bière gratuite’ ». L’ambiguïté n’existe pas en français. Ibid., p. 187.

[6] « (…) dans ses discours en français, Richard Stallman préfère qualifier ces logiciels de “privateurs” pour en souligner les effets nocifs. Notons que ce terme n’est pas un néologisme. D’après le Trésor de la langue française “Privateur, -trice, adj., rare. Qui prive”. Plusieurs raisons justifient le choix de ce qualificatif. D’abord l’expression “logiciel propriétaire” laisse croire à tort qu’il faudrait renoncer à ses droits d’auteurs (assimilés aux droits de propriété) pour créer un logiciel libre. Or, comme il en sera notamment question au chapitre 9, la GNU General Public Licence créée par Richard Stallman emprunte à la logique du droit d’auteur en stipulant les conditions d’exercice de ce droit sous la forme de quatre libertés accordées à l’utilisateur du logiciel : utiliser le programme, en étudier le code source, le modifier et distribuer des copies de la version originale ou modifiée. Enfin, l’adjectif “privateur” exprime bien la privation de liberté – celle induite par le fait de ne pas rendre libre un programme. Quant à l’adjectif “privatif”, il accentuerait encore la confusion évoquée plus haut » Ibid., p. 13-14.

[7] Ibid., p. 150.

[8] Ibid., p. 143.

[9] Ibid., p. 183.

[10] Ibid., p. 119.

[11] Ibid., p. 177.

[12] Ibid., p. 186.

[13] Robert Jaulin a identifié ce passage dans son étude de la communauté des Sara du Tchad : dans ces communautés, le plus compétent est désigné pour diriger les travaux collectifs, par exemple la conduite du bétail, et son autorité cesse de prévaloir quand la communauté change d’activité. Il appelle cette forme de centralisation épisodique de la réciprocité collective « nomade ». Cf. Robert Jaulin, La Mort Sara. Paris 10/18, 1971, 1967. Lire aussi de Dominique Temple, « La parole d’union et le principe moniste » », chap. 3 de « Les deux Paroles », publié en espagnol dans Teoría de la Reciprocidad, éd. Padep-gtz, La Paz, 2003.

[14] Williams, Stallman & Masutti, op. cit., p. 180.

[15] Dardot et Laval, op. cit. p. 168.