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6. La monnaie

Keynes. Le Bancor

Dominique Temple | 2010

Keynes – le Bancor – l’« Union international of clearing » et la réciprocité

Gilles Dostaler écrit dans “Keynes et Bretton Woods” (1994) [1] :

« Et même lorsqu’il était passé maître dans cet art, qu’il qualifiait de science morale, il (Keynes) continuait de considérer que l’économie était un moyen, et même seulement une technique, pour atteindre d’autres fins. Renouant avec la vision d’Aristote, et rompant de ce fait avec la tradition née de la constitution de l’économie politique comme discipline scientifique modelée sur la physique, Keynes considère que l’économique est subordonnée au politique et le politique à l’éthique, qui définit les fins dernières [2]. Ces objectifs primordiaux de la vie humaine, ce sont “l’amour, la création et la jouissance d’expériences esthétiques, et la poursuite de la connaissance” ». (JMK, X, p. 436) [3].

Je retiens de ce texte que selon Keynes,

1) l’économique devrait être mu par un impératif éthique,

2) qu’il y aurait un lien nécessaire entre l’économique, le politique et l’éthique puisque l’économique serait réduit au rôle de moyen ordonné à une fin.

Mais l’origine des valeurs éthiques reste inconnue [4].

Dostaler ajoute :

« La paix est un élément fondamental dans cette vision du monde. Elle est une condition essentielle de réalisation des objectifs ultimes et en même temps l’objectif immédiat des réformes économiques internationales. La deuxième Guerre est née de la montée du nazisme. Cette montée, Keynes la relie aux paiements de réparation irréalistes qui ont été imposés à l’Allemagne au sortir de la première Guerre, au traité de Versailles  » [5].

Cela signifie que en 1941 Keynes choisit une valeur, la Paix, en fonction d’un événement historique irréversible [6], et qu’il oppose aux conditions qu’il diagnostique comme ayant conduit à la guerre d’autres conditions économiques qui conduisent à la paix.

Keynes ne part plus seulement de ses convictions spirituelles mais d’une situation historique qui a menacé de mort l’humanité : il y a des conditions qui conduisent à la mort et d’autres à la survie. Ce constat est à l’origine d’une réflexion sur les conditions qui produisent la paix ou la guerre.

On pourrait déjà extrapoler que ce type de réflexion permettra de découvrir quelles sont les matrices de tous les sentiments éthiques, et pas seulement la Paix. Dès lors, il ne s’agirait plus d’obéir aux injonctions de commandements éthiques mais de fabriquer les matrices de ces sentiments. Si l’on peut maîtriser la production des valeurs fondamentales de façon rationnelle, il sera possible de délibérer sur leur choix y compris en tenant compte des imaginaires des uns et des autres, et il sera possible de les produire en fonction des options privilégiées par les uns et les autres, c’est-à-dire de manière raisonnable.

L’inversion de perspective de Keynes ne concerne pas seulement la question de l’origine des valeurs éthiques mais aussi le statut de l’économique par rapport à l’éthique. Il était un moyen, il devient une cause. L’économique n’est plus la troisième étape du projet humain après l’éthique et le politique, mais la première. L’économique va déterminer la paix. Keynes observe qu’en 1929, les États-Unis ont jugulé leur crise interne en rapatriant les emprunts consentis à l’Allemagne. L’Allemagne s’effondre et se voue à Hitler. La solution inverse aurait-elle conduit à des conclusions inverses : la paix au lieu de la guerre ? Ou bien on laisse au plus fort le droit d’imposer sa loi au plus faible (les États-Unis rapatrient leurs avoirs pour combattre chez eux les effets de la crise économique du système capitaliste, quitte à provoquer la récession dans les pays débiteurs), ou bien on substitue à cette concurrence aveugle un principe nouveau qui impose au plus fort de résoudre la crise économique sans la reporter sur le plus faible, ce qui revient à rééquilibrer les relations internationales à son détriment. Ce principe est le principe de réciprocité tel qu’il est défini par le théoricien de la réciprocité, Aristote.

Gilles Dostaler a souligné la parenté du plan Keynes avec la pensée d’Aristote. Cependant, Aristote introduit l’Éthique en précisant qu’il n’est pas question pour lui de proposer un catalogue de valeurs morales au nom desquelles les hommes devraient agir car cela a été fait mille fois, dit-il, mais de découvrir quelles actions permettent aux hommes de se manifester comme plus humains (c’est-à-dire d’accéder aux valeurs éthiques). Son raisonnement est le suivant : toutes les valeurs éthiques sont un juste milieu entre deux extrêmes. Il s’agit donc de définir les extrêmes car sinon le juste milieu est indéterminé. Aristote contourne la difficulté en observant qu’il est une valeur qui requiert une définition précise des extrêmes, et par conséquent du juste milieu : la justice. Si les extrêmes sont de donner trop et donner pas assez, le juste milieu est défini par l’égalité. La réciprocité devient le truchement par lequel est réalisée l’égalité dans toutes les relations humaines. On sait donc comment réaliser les conditions du juste milieu.

Keynes choisit la Paix comme valeur exemplaire, comme Aristote la Justice. La Paix est issue d’un rapport de forces qui sont relativisées jusqu’à ce que les conditions de la guerre soient neutralisées. La Paix est à partir de la relation de réciprocité négative une autre façon de dire ce que dit la Justice à partir de la réciprocité positive. Ce n’est donc pas en vain que le plan de Keynes est dit aristotélicien. Cependant, il n’est pas aristotélicien parce qu’il serait suspendu à une valeur éthique mais plutôt parce que, comme Aristote, Keynes part des conditions d’émergence de la valeur de référence qui permet aux hommes de se dire humains. Keynes n’a peut-être pas explicité lui-même ce renversement de perspective qui fait de lui un aristotélicien non pas selon la version traditionnelle de l’aristotélisme : suspendre le politique à l’éthique, mais selon une lecture plus attentive d’Aristote qui s’intéresse aux conditions de l’éthique, aux conditions qu’un homme doit respecter pour devenir vertueux (généreux, magnanime, tempérant, courageux…). Quoi qu’il en soit, Keynes traite désormais le lien nécessaire entre l’éthique et l’économique, de sorte que l’économique détermine l’éthique, et non l’inverse.

Quelles sont donc les réformes économiques qui peuvent avoir pour objectif immédiat la Paix ?

Il propose, en tant que représentant de l’Angleterre lors de la préparation des accords de Bretton Woods, la création d’une monnaie supranationale (le bancor), qui ne puisse donner lieu à aucune accumulation de pouvoir (inconvertible en or qui, lui, reste unilatéralement convertible en bancor) et qui ne serve qu’à rétablir l’équilibre entre les balances commerciales des nations. Cette monnaie serait émise par un organisme supranational l’« Union international of clearing » (Chambre de compensation des paiements internationaux) qui aurait le droit, lorsque les économies des nations connaîtraient des déséquilibres irrémédiables, de réajuster la parité de leurs monnaies, en temps ordinaires fixe [7].

La non-convertibilité des bancors en or interdit à la partie dominante d’accumuler ses profits : elle doit les réinvestir en bancors dans les pays qui ont besoin de financements.

Le pays en position défavorable bénéficie d’un taux de l’équivalent monétaire pour ses transactions avec le pays le plus favorisé compatible avec les exigences de son développement. Cette proposition est contraire au principe de libre-échange, et elle est l’expression du principe de réciprocité énoncé par Aristote selon lequel le prix des transactions doit être fixé en fonction des possibilités de celui qui est en position de faiblesse.

Deux options sont alors possibles : ou bien les membres qui s’accordent pour créer une monnaie des monnaies, qui soit en réalité une monnaie de réciprocité  (lire la définition) , agissent par bienveillance les uns vis-à-vis des autres, et tous deviennent responsables de la Paix ; ou bien ils sont conduit au mépris les uns des autres, et dès lors Keynes propose une mesure de sanction : celle de taxer les bancors excédentaires des uns par un intérêt progressivement dissuasif, et les dettes en bancors des pays déficitaires de la même façon [8].

C’est donc en termes de réciprocité négative que se jugulerait la défiance mutuelle, ces taxes jouant en quelque sorte le rôle que jouait la rançon dans les systèmes de réciprocité négative  (lire la définition) antiques.

La Chambre de compensation internationale serait le garant (le Tiers inclus entre les protagonistes) de la réciprocité. « Il va sans dire que les États-Unis n’étaient pas disposés à accepter un tel système qui les aurait privés d’une partie du contrôle qu’ils étaient alors en mesure d’exercer sur le monde. (...) Ils ont alors imposé le plan White, qui a donné lieu au système de « Bretton Woods », dans lequel :

– La monnaie nationale des États-Unis, le dollar, allait jouer le rôle de monnaie internationale ;

– L’institution internationale mise sur pied pour veiller au fonctionnement du système serait le Fonds monétaire international (FMI), dominé par les États-Unis. Le FMI n’a rien de la banque centrale supranationale que proposait le plan Keynes.

– La Réserve fédérale, soit la banque centrale des États-Unis, émettrice de dollars, serait l’institution émettrice de monnaie internationale ». (Source : Louis GILL, “Un « nouveau Bretton Woods » ?”, Le Devoir, 4 novembre 2008.)

La pensée de Keynes rejoint la théorie de la réciprocité et tourne le dos à celle du libre-échange. Ce n’est pourtant pas ce que l’on retient du plan de Keynes : on n’en retint qu’une alternative du plan White pour sauver le libre-échange. En face d’une réalité économique tout entière entre les mains des capitalistes et des États-Unis, le plan Keynes était en effet irréaliste, utopique et même contradictoire ! Il n’avait aucune chance. Le plan White fut adopté.

Mais quelle est la portée du projet de Keynes dans une perspective autre que celle du libre-échange ? Et ne serait-ce pas le moment d’envisager cette alternative ?

*

Superior


Notas

[1] DOSTALER, Gilles. “Keynes et Bretton Woods”. In Interventions économiques. Pour une alternative sociale. N° 26, automne 1994 - hiver 1995 (Dossier : “De l’ordre des nations à l’ordre des marchés, Bretton Woods, cinquante ans plus tard”), pp. 53 à 78.

[2] Voir à ce sujet Dostaler, (1987).

[3] “C’est ainsi que nous désignons les Collected Writings de Keynes publiés en 30 volumes, pour le compte de la Royal Economic Society, entre 1971 et 1989”. (DOSTALER, Gilles. Chap. 1 Fins et moyens, in “Keynes et Bretton Woods”, op. cit.)

[4] D’où des questions sujettes à controverse : quelles sont les valeurs transcendantales qui devraient avoir la préséance, et qui déciderait de leur hiérarchie ?

[5] DOSTALER, Gilles. Chap. 1 Fins et moyens, in “Keynes et Bretton Woods”, op. cit.

[6] La “solution finale” comme raison dernière de la guerre : l’hitlérisme a tenté d’éliminer l’idée que la conscience humaine soit une “révélation”. L’hitlérisme substitue aux termes de Dieu et Révélation qu’utilisent les peuples qui se disent élus (pour l’anthropologie, toutes les communautés qui accèdent au langage) ceux de déterminisme génétique et de race supérieure. L’idéologie raciste soumet conscience et liberté au déterminisme physique ou biologique et dénonce les concepts de la Tradition comme l’expression délirante d’avatars génétiques. Dès 1923, Hitler annonçait la destruction physique du peuple Juif qui pour lui est la source exemplaire de la Tradition qu’il juge délirante. Le racisme devrait donc faire ses preuves en éliminant biologiquement les races infériorisées par ces “erreurs génétiques” : la solution finale. Le génocide du peuple juif, le “crime contre l’Humanité”, est “la mort” de l’Humanité.

[7] Il recommande que les avoirs en bancors ne puissent pas être convertis en or, cela afin d’obliger les pays excédentaires à réduire leurs surplus. Par exemple, dans l’hypothèse d’un déficit de la balance des paiements de la Grande-Bretagne à l’égard des États-Unis, la Banque d’Angleterre pourrait obtenir un crédit de la part de la Chambre de compensation (dans la limite de sa quote-part), tandis que la Réserve fédérale américaine accumulerait des avoirs en bancors. Pour éviter une accumulation trop importante de ces avoirs inutilisables, le gouvernement américain aurait alors intérêt à accroître ses importations en provenance de la Grande-Bretagne et à payer ces marchandises en bancors. Il s’agit donc là d’un mécanisme privilégiant les pays dont la balance des paiements est déficitaire, comme la Grande-Bretagne, et qui fait peser l’effort d’ajustement sur les pays dont la situation extérieure est excédentaire, comme les États-Unis.

[8] Fondée sur « le principe de la responsabilité conjointe des pays déficitaires et des pays excédentaires (déficits et excédents commerciaux) dans l’existence d’un déséquilibre, et du partage nécessaire de leurs efforts en vue d’éliminer les surplus des uns qui sont simultanément les déficits des autres », elle aurait exigé le paiement d’un intérêt sur les comptes tant excédentaires que déficitaires ». Cf. GILL, Louis. “Un « nouveau Bretton Woods » ?”. Le Devoir, le 4 novembre 2008.