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3. L’entreprise de réciprocité

L’entreprise de réciprocité

Dominique TEMPLE | 2005

L’entreprise de réciprocité dans les sociétés traditionnelles

Dans la plupart des communautés traditionnelles, le meilleur producteur redistribue plus que les autres et se voit reconnaître une autorité supérieure que souligne le contre-don de ses invités. La somme de ces contre-dons peut dépasser son propre don. Si le contre-don est supérieur au don, il oblige le premier donateur à la surenchère dans la mesure, bien entendu, où celui-ci veut garder son rang. Le désir d’être toujours plus prestigieux oblige à distribuer toujours plus qu’il n’est reçu ; c’est la dialectique du don  (lire la définition) qui accroît sans cesse la production et engendre l’abondance pour tous [1].

La valeur, dans un système de réciprocité traditionnel, se traduit en prestige  (lire la définition) et puisque le prestige est proportionnel à la générosité du don, les donateurs les plus prestigieux seraient les plus démunis matériellement si le cycle de réciprocité ne se reproduisait sans cesse, les donataires investissant pour redonner davantage et devenir à leur tour plus prestigieux : la distribution meut la production.

Toute interruption du cycle par l’accumulation privée détruit le système et porte atteinte à la communauté tout entière. Celui qui accumule au détriment de la circulation des dons réciproques est souvent considéré non seulement comme un voleur, mais comme un criminel.

Dans les communautés agricoles, les plus grands donateurs sont invités à présider aux travaux agricoles de toute la communauté : ils décident du moment des semailles ou des plantations, etc. L’abondance engendrée par la surproduction des dons conduit à d’autres productions d’intérêt communautaire comme l’enseignement ou la justice. Les responsables de ces services sont dits “supérieurs” parce que leurs services sont estimés de qualité “supérieure”. La chose apparaît clairement lorsque le “supérieur” est un magistrat. La justice assure en effet les conditions les meilleures pour la production de tous. Aussi jouit-elle presque toujours d’un prestige élevé qui mobilise une forte dépense. Il peut même arriver que tel ou tel responsable de la communauté, le maître d’école ou le juge par exemple, soit déchargé des travaux agricoles nécessaires à sa propre subsistance. Les membres de la communauté y suppléent : les dons en valeurs d’usage des “inférieurs” sont alors plus importants que les dons en valeurs d’usage des “supérieurs” qui, eux, donnent d’autres biens non matériels, ce pourquoi dans la Grèce antique dont l’économie était régie par ce principe Aristote explique que : Les “inférieurs” doivent aimer les “supérieurs” davantage que les supérieurs les inférieurs parce que cette inégalité rétablit l’égalité des citoyens  [2].

Les limites de l’économie de réciprocité traditionnelle

Les biens redistribués dans une relation de réciprocité sont des biens matériels mais aussi les symboles de la valeur éthique produite par la réciprocité : amitié, justice, responsabilité… Le respect de ces valeurs éthiques conditionne ensuite l’usage des biens matériels et parfois empêche leur utilisation dans certaines conditions, cette utilisation fût-elle rationnelle. Or, l’efficience de l’économie libérale tient pour l’essentiel à ce que la technique soit respectée en fonction d’une rationalité utilitaire et non symbolique, et à ce qu’elle promeuve en priorité l’intérêt privé. L’efficacité de la technique ne dépend pas du rapport des hommes entre eux mais du rapport des choses entre elles, de leur complémentarité ou de leur contradiction, et elle obéit à des lois dites objectives. Avec ce rapport direct des choses entre elles se développe la rationalité instrumentale.

Le forgeron est la figure emblématique à l’origine de cet utilitarisme, symbole de l’artisanat. Alors que l’agriculteur ou l’éleveur utilise des techniques de production empruntées à celles de la nature et les ordonne au principe de réciprocité (la production des vivres pour la communauté), l’artisan fabrique des objets artificiels (de fer, de bronze) qui favorisent ou multiplient l’efficacité du travail des maîtres de la terre. La valeur du travail de l’artisan dépend donc de son utilité (la productivité de la hache, de la houe), mais n’est pas intrinsèquement liée à une relation de réciprocité. L’artisan n’est donc pas compté parmi les fondateurs de la société parce qu’il est d’abord à leur service.

Pourtant, on dit souvent que le forgeron (l’artisan) est l’inventeur de la civilisation. C’est que grâce à la technique, les hommes vont se libérer des contraintes de la nature.
 Il est peut-être nécessaire de souligner cette lointaine origine de l’entreprise occidentale moderne car dans d’immenses régions de la planète, l’artisan est encore casté, notamment en Afrique, c’est-à-dire que l’entreprise artisanale, et à plus forte raison industrielle, n’est pas libre de se déployer pour elle-même partout.

On rencontre même dans ces régions du monde une résistance extraordinaire au libre développement de l’entreprise. Que ce soit en Inde ou en Afrique, en Chine ou en Amérique indienne, on se heurte encore au primat du seigneur de la terre. Le philosophe africain Alassane Ndaw, par exemple, estime que pour ses contemporains au Sénégal :

« L’homme noble, c’est l’homme libre, c’est-à-dire l’homme qui se suffit à lui-même (relativement) pour se nourrir ; c’est l’agriculteur. Tandis que ceux qui travaillent le fer, le cuir, le bois ainsi que le griot reçoivent leur nourriture du cultivateur, celui-ci ne passe par aucun intermédiaire entre la terre qu’il cultive et lui » [3].

Les régisseurs de la terre interprètent le savoir-faire de l’artisan ou le discours du griot comme signes de leur incomplétude puisque la technique et la parole leur seraient nécessaires pour se rendre utile ou indispensable. Quelle est la Tradition, du moins dans les sociétés archaïques, qui n’invoque pas une terre sans mal, un ciel, un paradis, une société de réciprocité originelle où régnaient des valeurs pures, et duquel l’homme se serait exclu par sa faute pour se retrouver sur la terre, contraint de payer ses conditions d’existence à la sueur de son front, tout en rêvant d’un retour aux origines ?

La libération de l’entreprise

La civilisation occidentale a permis la libération de l’artisan ; elle a inventé la libre entreprise, le libre-échange et la concurrence maîtrisée par des règles choisies par la raison – le doux commerce – dans le but d’améliorer les conditions d’existence de la société.

Dès le Haut moyen-âge en Europe, l’artisan a forgé l’outil de cette évolution : la technologie. La production humaine, artisanale puis industrielle, mesurée à son utilité par l’échange puis le profit, se substitue à la production de la réciprocité mesurée par le bénéfice (on appelait alors “bénéfice” la valeur morale acquise par le service rendu à autrui, c’est-à-dire la valeur éthique produite par le bienfait). Au XVIIIe siècle, la raison éthique cède la priorité à une raison objective, utilitaire et calculatrice. La liberté, définie aux origines de toute société comme un affranchissement des déterminismes de la nature moyennant l’assujettissement à la Loi, devient une liberté vis-à-vis de la Loi elle-même : liberté de conscience.

L’histoire occidentale inverse donc les rôles tels qu’ils sont distribués dans les autres régions du monde : l’homme libre est désormais celui qui invente son monde par l’artifice, (l’ancien esclave) ; l’homme esclave celui qui ne maîtrise pas les conditions de production de son milieu (l’ancien noble). Pour la théorie occidentale, l’ambition de l’homo faber est de produire des valeurs d’usage au moindre coût avec pour condition de sa réussite la liberté d’entreprendre.

La réussite de l’économie capitaliste tient à ce qu’elle peut utiliser le travail de l’homme comme marchandise en le séparant objectivement de son auteur (l’aliénation), ce qui entraîne la fin de toute sujétion personnelle (la fin de l’esclavage et du servage) mais tolère la domination des uns sur les autres et l’exclusion de ceux qui sont en surnombre et n’ont aucun moyen d’échange. L’échange remplace dès lors la réciprocité. Les théoriciens de l’échange interprètent l’abandon des obligations éthiques de la réciprocité comme une libération de contraintes préjudiciables à la plus grande prospérité matérielle engendrée par la rationalité utilitariste et soutiennent également qu’il n’est pas l’abandon de toute l’éthique. Ils disent en effet que d’échapper à la contrainte de l’imaginaire collectif dans lequel se représentent les valeurs éthiques développe l’initiative individuelle, y compris la liberté de respecter les valeurs éthiques de son choix.

Le libéralisme s’enorgueillit d’avoir débarrassé l’humanité des aliénations de l’imaginaire de la réciprocité : l’esclavage antique, le servage, le despotisme, le racisme, le totalitarisme… et même des aliénations de l’échange : la traite et l’esclavage mercantile. Sans doute peut-il aussi être crédité d’avoir engendré non seulement un progrès matériel indéniable mais les vertus de l’individu (l’audace, l’originalité, le goût du jeu, du risque, du paradoxe, etc.). La seule valeur éthique qu’il retient comme condition préalable à son développement est le respect d’autrui, lui-même exprimé de façon minimale, pour ne pas dire négative : (ne pas porter à autrui le préjudice que l’on ne voudrait pas subir). Adam Smith, par exemple :

« La justice pure n’est presque jamais qu’une vertu négative et qui ne consiste qu’à ne pas nuire à autrui » [4].

En réduisant la relation à autrui à la plus élémentaire relation de réciprocité sans laquelle il n’est pas de vie politique possible, c’est-à-dire à la relation de réciprocité qui engendre le respect, la réciprocité du contrat social, la théorie libérale peut obtenir le consensus le plus large possible des individus ; un consensus qui peut se prévaloir d’une assise universelle. Selon les théoriciens de l’économie capitaliste, il résulte de la liberté d’entreprendre que les prix de revient, dans un système de production pour l’échange, deviennent inférieurs au prix de revient dans un système de réciprocité où pourtant aucune plus-value n’est soustraite au travail de personne.

Le système capitaliste peut se prévaloir, soutiennent-ils, du fait que les inégalités qui le caractérisent sont plus avantageuses aux plus démunis en progrès matériel que l’égalité promue par les systèmes de redistribution ou de partage. Ce paradoxe est la cause d’un grand désarroi pour les partisans de l’économie de réciprocité car il leur enlève un atout important : le fait que par principe la réciprocité bénéficie en priorité aux plus démunis.

Les avantages de l’entreprise privée

Les entreprises privées du système économique occidental disposent donc d’une marge de manœuvre considérable :


– elles peuvent s’offrir des prises de risques que les entreprises de réciprocité ne peuvent pas se permettre ;


– elles peuvent bénéficier de valeurs nouvelles ou qui étaient “paralysées” dans la communauté ;


– mais il n’y a pratiquement pas d’entreprise privée qui ne soit immédiatement conduite à devenir une entreprise capitaliste par l’investissement dans l’exploitation de l’homme.

La théorie libérale répond que le système capitaliste promeut une différenciation telle de la production qu’il permet à de nombreuses capacités humaines jusqu’alors inemployées ou improductives de se développer. On retrouve ici le paradoxe rencontré au niveau des prix des biens matériels : l’exploitation de l’homme par l’homme libère davantage de capacités humaines que la non-exploitation ! Marx annonçait même que l’efficacité des machines issues de l’accumulation du capital délivrerait l’humanité du travail pénible et donc de l’exploitation de l’homme, et que la dictature du prolétariat (si elle avait lieu) s’anéantirait d’elle-même : la “propriété communiste”, “généralisation ignominieuse de la propriété privée”, s’abolirait dans le “travail pour autrui”.

« Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel ; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même le premier besoin vital ; quand, avec le développement multiple des individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l’horizon borné du droit bourgeois pourra être définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux “De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins !” » [5].

Cette prédiction se réalise sans la phase de transition de la dictature de la “propriété communiste” (sauf en Chine où la dictature du Parti communiste assure la transition).

Les jeunes générations ne veulent pas connaître la phase de transition de la propriété collective mais seulement l’économie d’entreprise, et même une seule forme d’entreprise : l’entreprise capitaliste. Celle-ci est d’ailleurs en passe d’éliminer toutes les autres formes d’entreprises. Mais la conjonction entre liberté de conscience et responsabilité pour autrui reste une question sans réponse et pourtant de plus en plus cruciale.

Les limites de l’entreprise capitaliste et du libre-échange

Comment pourrait-on concilier la liberté individuelle et la responsabilité des uns pour les autres ?

Jusqu’à présent, aucune thèse libérale n’a réussi à démontrer que l’intérêt privé pouvait conduire à la responsabilité vis-à-vis d’autrui.

L’intérêt privé peut aussi bien conduire à la solidarité des intérêts collectifs (fascisme) qu’au sacrifice des plus faibles au bénéfice du plus grand nombre (utilitarisme). La conjonction de la liberté et de la responsabilité pour autrui reste un pari.

Que l’intérêt des individus passe par le souci d’engendrer une société humaine, qui aujourd’hui s’aventurerait à prétendre que ce soit là une compétence innée chez l’homme ? On imagine parfois qu’il s’agit d’un acquis historique de la civilisation occidentale. Cette vision de la civilisation occidentale ne résiste pas au simple constat : le nationalisme, l’impérialisme, le fascisme, le national-socialisme et la solution finale, le colonialisme, le communisme, voire le totalitarisme, les deux premières guerres mondiales… sont des inventions qui ont plus que partie liée avec l’économie de libre-échange. Il n’est pas inutile de penser aujourd’hui que l’ultra-libéralisme du capitalisme cynique prépare la troisième guerre mondiale.

Une autre façon de montrer les limites du libre-échange et de l’entreprise capitaliste est de mesurer leurs conséquences sur la nature. La technique moderne est en effet d’une telle efficacité qu’elle permet d’atteindre immédiatement dans tous les domaines où elle s’exerce les limites de la terre sans pour autant pouvoir remplacer les capacités de celle-ci. Or, il est évidemment irrationnel d’exploiter sans fin des ressources non renouvelables. Dès lors, comme il est inacceptable que l’humanité soit confrontée à une situation qui pourrait lui être fatale si des ressources indispensables étaient compromises, il faut concevoir des limites préventives à la destruction de la vie sur la planète. Selon cet argument, il faut renoncer à ce que le profit soit le seul critère de référence de toute l’économie.

Le libéralisme doit faire face alors à plusieurs critiques :

1) La lutte pour le pouvoir conduit à des déflagrations mondiales ; c’est l’argument pacifiste.


2) Le profit sans limites est incompatible avec les limites de la planète ; c’est l’argument écologique.


3) La réduction de la réciprocité à l’échange supprime les matrices des valeurs humaines, en particulier celle de la responsabilité pour autrui, valeur qui devient aujourd’hui indispensable si l’on veut assurer un avenir à l’humanité ; c’est l’argument éthique.

D’où le constat suivant :l’entreprise privée de type libéral ou néo-libéral, de type standard, n’est plus fiable.

Qu’en est-il donc de l’entreprise de réciprocité ?

L’entreprise de réciprocité

Si le Principe de réciprocité  (lire la définition) qui fonde la communauté est universel, les structures de réciprocité dans lesquelles il se traduit sont diverses et certaines compatibles entre elles, d’autres non ; de sorte qu’il existe différents systèmes de réciprocité  (lire la définition)  : ainsi la notion de communauté doit se décliner au pluriel. Il en est donc de même de la notion « d’entreprise de réciprocité ».


Dans les communautés où la réciprocité est collective, il n’est pas possible de laisser à chacun la fantaisie de prendre le risque d’une innovation dont toutes les contraintes ne seraient pas maîtrisées : par exemple remplacer l’attelage par le tracteur si l’on ne maîtrise pas l’approvisionnement du tracteur en carburant. En fait, la prise de risque est considérée comme incompatible avec la responsabilité communautaire collective. Le code foncier soumet même le travail individuel aux respects d’une complémentarité prédéterminée des activités productrices. On pourrait construire l’adage suivant : dans les communautés traditionnelles de réciprocité collective la prudence entrave l’expérience.

Cependant, l’entreprise individuelle se déploie avec d’autres formes de réciprocité, notamment avec la réciprocité de marché  (lire la définition) . Adam Smith notait :

« Tout homme est sans doute d’abord recommandé par la nature à ses propres soins ; et comme il est plus capable que tout autre de pourvoir à sa conservation, il est juste qu’elle lui soit confiée ».

Celui-ci peut donc faire valoir l’intérêt de son entreprise. Mais tout homme qui prend l’initiative d’une entreprise dans une société de réciprocité est responsable pour autrui et pas seulement vis-à-vis de lui-même. La redistribution des bénéfices de l’entreprise aux plus démunis reste la condition du prestige de l’entrepreneur. Il rencontre donc là une limite au risque, au jeu, à l’aventure, qui lui est imposée par la prudence.

Par entreprise responsable, il faut donc entendre une entreprise individuelle qui se situe dans le cadre du marché de réciprocité généralisé où chacun rend compte de sa production vis-à-vis d’autrui : ce type d’entreprise est la plus fréquente dans le cadre de la famille étendue ou de la communauté villageoise. Les industries textiles de l’Afrique de l’Ouest ou la gestion des terres dans les communautés d’Afrique, d’Océanie, d’Asie et d’Amazonie, relèvent souvent de ce modèle.

Il existe de nombreuses formes d’entreprises de réciprocité communautaires intermédiaires entres ces deux formes collective et individuelle, par exemple, les entreprises villageoises de construction des réseaux d’irrigation ou de production des céréales et agrumes, ou de gestion des troupeaux dans les systèmes communautaires andins. Mais dans l’ensemble, il faut entendre par entreprise communautaire, l’entreprise dont les prérogatives se confondent avec les prérogatives d’un État décentralisé.

Nous avons mesuré les avantages de l’entreprise libérale. Quels sont les avantages de l’entreprise de réciprocité ?

Ils sont :


– De respecter toutes les composantes qui concourent au développement de l’humanité (y compris la nature).


– D’engendrer à volonté les valeurs humaines, en particulier la responsabilité pour autrui, la confiance et la solidarité.


– De supprimer a priori la pauvreté et l’inégalité, et par conséquent, de récuser toute exploitation et humiliation d’êtres humains.

Redisons que dans une économie de réciprocité, la redistribution bénéficie en priorité aux plus défavorisés de la société, qu’ils soient ou non partie prenante de l’entreprise, car le don va d’abord à celui qui en a besoin ; alors que dans une économie capitaliste, elle s’adresse d’abord aux actionnaires et proportionnellement à leur investissement.

Si les biens redistribués dans une relation de réciprocité deviennent les symboles de la valeur éthique produite par la réciprocité elle-même : amitié, justice, responsabilité… il est impossible de séparer le travail du travailleur, et toute exploitation de l’homme fondée sur l’aliénation est disqualifiée. Mais ces valeurs conditionnent aussitôt l’usage de ces biens. Dit autrement, elles créent non pas un lien d’ordre mécanique, mais la reconnaissance sociale de la dignité du producteur.

Il va de soi que là où n’existe pas une interface  (lire la définition) politique entre les deux systèmes, et où les règles du jeu sont imposées par l’économie capitaliste, les entreprises de réciprocité sont défavorisées parce que le Droit est alors ordonné à la logique du système qui s’impose à l’autre. Mais cette exclusive trouve aujourd’hui ses limites et l’entreprise capitaliste devra être relayée par de nouvelles entreprises ; ce qui exige la reconnaissance d’autres économies que la seule économie libérale et la définition de territorialités propres à ces économies.

Les interfaces entre ces territorialités et celles où le libre-échange peut se donner libre cours devraient être l’enjeu des arbitrages de l’État, du moins dans les sociétés démocratiques.

Enfin, si la valeur éthique a été considérée comme un obstacle à la rationalité de l’échange, il se pourrait qu’elle devienne désormais un ressort de la productivité dans une entreprise y compris dans le système de l’échange, dès lors qu’elle mobilisera tout autant les compétences intellectuelles et morales de l’homme que sa force de travail. Dans ce cas, la matrice de la valeur éthique (la réciprocité) deviendrait le ressort de la production humaine et toutes les structures de réciprocité seront remises à l’honneur non plus au prix de l’assujettissement aux commandements d’une loi transcendantale mais au contraire au prix d’un libre choix déterminé par la raison.


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Notas

[1] Cf. D. TEMPLE. La Dialectique du don, Paris, Diffusion Inti, 1983.

[2] Aristote, Éthique à Nicomaque, livre VIII, ch. 7 : « Mais, dans toutes les amitiés où intervient un élément de supériorité, c’est selon la loi de proportion qu’il faut aimer ; par exemple, il faut que le meilleur soit aimé plus qu’il n’aime ; qu’il en aille de même pour celui qui rend le plus de services et dans tous les cas semblables. Car lorsqu’on aime d’une manière proportionnée au mérite, il s’établit une sorte d’égalité, caractère propre, semble-t-il de l’amitié ».

[3] NDAW, Alassane. La pensée africaine. Recherches sur les fondements de la pensée négro-africaine (préface de Léopold Sédar Senghor). Les nouvelles éditions africaines du Sénégal, 1997, p. 102.

[4] SMITH, Adam. Théorie des sentiments moraux (1759), section II, chapitre 1.

[5] MARX, Karl. Critique du programme de Gotha, 1875. Œuvres I – Économie I (1963), réédition 1965.