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Principe du contradictoire et Principe de réciprocité

Principe du contradictoire et Principe de réciprocité

Dominique TEMPLE | Juin 2011

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Nous avons adopté un nouveau postulat : ce qui résulte de la relativisation des contraires, qui est donc en soi contradictoire et qui n’a donc aucune existence d’après la logique classique, se révèle comme l’affectivité.

Qu’en est-il de cette affectivité lorsque ce principe s’applique à la relativisation des contraires à partir de la réciprocité entre les hommes ? Chacun des protagonistes, parce qu’il est la cause de ce que l’autre subit en même temps que celui-ci agit sur lui doit à l’autre d’être le siège d’une relativisation d’un contraire par l’autre (l’agir par le subir) qui est également la relativisation de l’autre contraire par le premier (le subir par l’agir). L’affectivité qui témoigne de cette résultante est un sentiment commun dont chacun est individuellement l’hôte. La réciprocité ne permet certes pas de communiquer à autrui l’affectivité du moi de chacun, mais elle engendre une conscience affective commune qui appartient autant à l’un qu’à l’autre et qui a autant de droit que le moi de l’un ou de l’autre à se dire sujet mais avec le titre de sujet humain.

Cette conscience se sent absolue puisque affective mais se sait aussi la conscience d’autrui. Cette conscience affective est en un certain sens un savoir objectif puisqu’elle se présente comme vraie pour soi comme pour autrui. De ce savoir elle affirme le caractère absolu en s’exprimant sous la forme d’un commandement universel : la Loi.

Nous ferons allusion à la réciprocité primitive non pour faire l’éloge des sociétés archaïques mais parce que les structures répondant au principe de réciprocité  (lire la définition) y sont manifestes.

Les structures élémentaires de réciprocité

Le principe de réciprocité ne se réalise pas en une seule structure sociale de base. Plusieurs structures élémentaires  (lire la définition) peuvent y prétendre. Chacune d’elles produit une valeur éthique spécifique.

Il faut s’arrêter sur le fait qu’il existe donc plusieurs structures capables de réaliser le principe de réciprocité afin de connaître la valeur produite par chacune d’elles. Lévi-Strauss distingue deux grandes classes : les structures binaires et les structures ternaires sous le nom d’échange restreint et d’échange généralisé puisqu’il ne les interprète que du point de vue de leur utilité en fonction d’intérêts particuliers.

Nous divisons les structures binaires en deux sous-classes : simple et collective. La réciprocité binaire simple est connue comme « face à face ». Lorsqu’elle met en jeu la bienveillance, elle engendre l’« amitié » (la philia). Le partenaire de réciprocité devient l’“ami” dès l’instant où l’avènement du sentiment d’humanité transfigure son visage.

La réciprocité binaire collective où chacun participe d’une action commune se traduit selon plusieurs modalités : l’« invitation » [1], le « partage » [2], la « communion »...

Les structures de réciprocité « ternaires » font intervenir au minimum trois partenaires : le premier s’adresse au second qui s’adresse au troisième, et celui-ci au premier. Le nombre d’intermédiaires est indéfini. Ces structures peuvent être uni ou bilatérales. La filiation par exemple est unilatérale [3]. Lorsque un seul intermédiaire sert à tous les autres partenaires on obtient une structure ternaire centralisée (la redistribution).

Certaines structures s’articulent entre elles pour donner naissance à des réseaux, par exemple : la réciprocité binaire en dominos, systèmes que l’on appellera semi-complexes [4].

Quelle est la valeur produite par chacune des structures de base ?

Nous avons démontré que le “face à face” singulier produit l’amitié, le face à face collectif : la confiance, la réciprocité ternaire linéaire : la responsabilité, les réseaux dans lesquels les prestations de retour empruntent le même chemin que les prestations d’aller : le sentiment de justice. Dans la “redistribution”, l’intermédiaire est le siège de la justice et de la responsabilité, les autres membres de la communauté sont liés par la solidarité et sont unis au centre par l’obéissance... Retenons seulement ces deux dernières structures de base : la réciprocité ternaire généralisée et la structure ternaire centralisée qu’illustrent le marché et la redistribution.

Dans une chaîne de réciprocité ternaire où chacun subit d’un côté et agit de l’autre tout le monde se trouve dans la même situation de subir et d’agir, et devient comme dans la réciprocité binaire le siège de la relativisation de l’agir par le subir et du subir par l’agir. Cependant, chacun ne peut ici que ressentir en lui-même d’être humain vis-à-vis de tous les autres car autrui n’apparaît qu’agissant ou subissant et non pas les deux ensemble. La structure ternaire induit l’individuation du sentiment d’humanité. Mais il est alors nécessaire de supposer que tout un chacun éprouve ce sentiment pour que la structure ternaire puisse se pérenniser. Le fait de compter autrui a priori comme humain est le sentiment de responsabilité.

La réciprocité ternaire engendre l’individuation de l’être par le sentiment de responsabilité mais aussi par le sentiment de justice : dans une relation de réciprocité ternaire bilatérale, la prestation dirigée dans une direction est reproduite par le même chemin en sens inverse. Comment redonner à celui dont on a reçu de façon égale à ce que l’on a reçu de lui ? Le sentiment de responsabilité se transforme en sentiment de justice.

La réciprocité ternaire produit l’individuation de l’être en un sujet responsable pour autrui et animé par le sentiment de justice, sentiments qui sont ressentis comme des valeurs universelles car tout homme impliqué dans cette relation est responsable de la totalité du système. Cette priorité de l’universel sur le particulier explique sans doute que la démocratie est l’institution politique la plus désirée des hommes : c’est elle en effet qui leur assure la dignité d’être le porte parole de l’humanité tout entière tout en exigeant que celle-ci respecte la singularité absolue de chacun.

L’idée de démocratie signifie la dignité de chacun puisque nous l’avons dit chacun est le sujet des sentiments de justice et de responsabilité à titre individuel, et que ces sentiments sont des valeurs universelles. Aussitôt, ces sentiments confèrent au sujet autorité sur un domaine dont il connaît naturellement la limite car la distance sociale de la réciprocité qui lie chacun à chacun circonscrit une territorialité à l’exercice souverain du sujet humain. De là vient le sentiment de propriété. La propriété n’est pas un droit qui se soutiendrait de la force du premier occupant (droit de hache, droit de feu, etc.), elle est le droit que confère à chacun la reconnaissance mutuelle de sa souveraineté comme responsable de l’exercice de la justice ou de la générosité dans le domaine qui le concerne.

La propriété est un droit universel fondé sur la réciprocité car tout le monde est le témoin de la souveraineté de chacun. Sans le consentement de tous elle ne saurait se soutenir. En cas de défaillance, la communauté se doit de demeurer garante de son consentement, c’est-à-dire d’exercer un droit de propriété en second. La propriété ne peut être soustraite au droit de la communauté. Elle ne peut donc être privatisée. La propriété est un droit souverain dans le respect de la Loi, ou encore pour autant qu’elle s’acquitte de sa fonction sociale [5]. Le sentiment de souveraineté qui diffuse de soi vers autrui est la dignité. La dignité se transforme au fur et à mesure que l’on se rapproche d’autrui en respect. La dignité est le respect qui nous est dû et que l’on se doit, et le respect la dignité due à autrui.

Individuation, responsabilité, justice, souveraineté, dignité et respect sont les valeurs liées des partenaires de la réciprocité ternaire généralisée.

La réciprocité ternaire centralisée ou redistribution semble n’être qu’une modalité de la réciprocité ternaire généralisée du point de vue de la structure : l’intermédiaire entre les partenaires est ici le même pour tous et occupe une position centrale tandis que tous les autres se retrouvent dans une position identique vis-à-vis de lui. Les conséquences de cette modification sur les valeurs sont cependant considérables. Le tiers intermédiaire qui occupe la position centrale est le siège, comme chacun dans la réciprocité ternaire généralisée, des sentiments de responsabilité et de justice mais multipliés par le nombre de relations centralisées. La dignité qui s’accroît devient l’autorité à laquelle nul autre que le centre de la redistribution ne peut prétendre. Cette exclusive institue la royauté. Le médiateur de la redistribution exprime la dignité de tous tandis que tous les autres sont tenus au respect. Le respect s’intensifie jusqu’à se transformer en allégeance, soumission volontaire de la confiance. La sujétion au Roi est absolue comme la sujétion à la Loi, mais l’absolu en question est dû davantage au caractère de totalité de la structure centralisée qu’à celui de la nature affective de la valeur produite car la royauté symbolise sous son nom la totalité de la communauté [6]. La différence entre la sujétion à la Loi et la sujétion à la royauté tient à ce que la valeur créée par la réciprocité ternaire généralisée confère la souveraineté à chacun de ses membres tandis que dans la structure centralisée, la souveraineté n’appartient qu’à l’un d’entre les membres de la communauté au nom de tous les autres. Par conséquent, en cas de défaillance du Roi, cette différence peut expliquer que l’on en appelle à la Loi au nom de la liberté de la conscience ou de la solidarité entre les membres de la totalité [7].

Dans les systèmes de redistribution, la propriété porte sur ce dont chacun est responsable, mais cette responsabilité s’inscrit dans un domaine d’allégeance, domaine qui appartient au centre de la redistribution. La relativité de la propriété individuelle vis-à-vis de la royauté n’est pas la même que la relativité de la propriété individuelle vis-à-vis de la communauté. Celle-ci exerçait un droit de propriété en second, en cas de dissolution du lien de réciprocité entre les propriétaires, alors que le Roi exerce ses prérogatives en premier. Les propriétaires sont en effet hommes liges.

Le sentiment né de la redistribution s’exprime plus aisément par ce que nous appelons la Parole d’union  (lire la définition) que par la Parole d’opposition  (lire la définition) , ou encore soumet celle-ci à celle-là. La Parole d’union assure la redistribution de la valeur de renommée. La coalescence de cette conscience affective de caractère absolu avec l’unité de la totalité, dont le tiers intermédiaire est le centre, prête à confusion. Les sociétés ont souvent résolu cette difficulté en déclarant qu’il n’existait pas de premier donateur, ou bien elles ont reporté celui-ci dans l’au-delà. Ainsi, le terme médian de la réciprocité ne peut être confondu avec une origine des valeurs produites par le système. Dès cet instant, les valeurs de confiance et de respect échappent à l’imaginaire particulier de la monarchie. La confiance peut alors être sans limites : elle devient la foi, et cette confiance exige tout en retour de l’Autre puisqu’il est rejeté dans l’infini. Cette attente sans limites est l’espérance. Cependant, lorsque la Parole d’union s’impose sans partage, rien n’apparaît plus légitime qui ne soit soumis à l’autorité de l’unité de la totalité, car une opposition relèverait de la Parole d’opposition antagoniste de la Parole d’Union. Dans l’imaginaire de la redistribution, cette éventualité est perçue comme le Mal tandis que l’unité du Tout est le Bien. Les valeurs produites par la redistribution, exprimées par la Parole d’union, demeurent des symboles tant que les structures de base (communion, partage ou distribution) sont en vigueur de façon non exclusive, sinon l’imaginaire  (lire la définition) déchoit de sa fonction symbolique et se réfugie dans l’idolâtrie monothéiste. L’imaginaire du Bien et du Mal est le sceau du totalitarisme religieux.

Que certaines valeurs soient compatibles entre elles et d’autres non explique leur alliance ou leur affrontement dès lors que les conditions de leur genèse est méconnue. Par exemple, les valeurs issues de structures centralisées sont incompatibles avec les valeurs issues des autres structures. En fonction de la préséance accordée à telle ou telle, chacun veut imposer son choix [8]. De plus, les systèmes de redistribution s’excluent mutuellement : comment pourrait-il y avoir plusieurs “Dieu unique” ? [9]. Enfin, la Parole politique et la Parole religieuse sont antagonistes : la lutte du politique et du religieux ne s’interrompt que lorsque est définie une interface entre eux. Il n’est plus possible de décrire les situations complexes économiques, sociales, politiques comme les propriétés de systèmes. L’Histoire prend le relais pour nous dire quels sont les chemins où l’humanité se fraie de préférence son avenir ou risque la mort.

L’Alliance  (lire la définition) engendre l’amitié, la Filiation  (lire la définition) engendre le sentiment de responsabilité : ces deux structures conditionnent la naissance de l’homme ; mais la communauté primitive est limitée par les référents biologiques que cette réciprocité mobilise. Le premier langage est un langage de parenté. Puis la Parole crée de nouvelles relations, symboliques et imaginaires. Ces relations ne sont plus tributaires de la nature mais de l’organisation du travail [10]. Aussitôt, l’objet présente deux natures, l’une symbolique, et l’autre d’usage. L’igname sert à manger, et sert à parler [11]. Son sort demeure incertain en l’absence d’une maîtrise rationnelle des structures de production de sa valeur puisque l’imaginaire peut aussi bien rapporter l’efficience de l’énergie psychique à celle de la nature physique et biologique que l’inverse. Entre l’être et l’avoir, l’objet scintille comme l’or. L’or par son doux éclat dit encore la valeur éthique, mais par son poids mesure l’utilité des choses.

Le partage, le marché, la redistribution viennent ensuite lorsque la Parole permet la médiation de l’objet fabriqué par la main de l’homme et qu’elle substitue au corps à corps des relations initiales, une communication à distance. Avec la production sociale, les statuts de production et la hiérarchie entre les statuts de production, la mesure, puis les monnaies (de réciprocité), la réciprocité devient proportionnelle.

L’amitié, la responsabilité, le sentiment de justice, le lien de solidarité ou la confiance, tout sentiment éthique se manifestant comme un absolu communique toujours son caractère absolu à la Parole, mais aussi à la valeur et à la monnaie dont l’efficience paraît incontestable au point qu’on en oublie comment elles sont engendrées, ce qui conduit au fétichisme de la valeur. L’imaginaire fixe par exemple la valeur dans le nom du donateur, et la monnaie de renommée devient la représentation du pouvoir du plus grand donateur, et dans les systèmes de redistribution, du centre de la redistribution.

Lorsque la réciprocité positive et la réciprocité négative se relativisent, la réciprocité devient symétrique. La monnaie cesse d’être à l’effigie des rois. Poids et mesures étendent le marché entre les communautés qui prennent une forme démocratique. L’équivalent de réciprocité représente dès lors le lien social par le prix juste. Dans la deuxième sphère de la vie commune, la cité née du langage, se développent institutions politiques et religieuses : temples selon la Parole d’union ; places, palais et forteresses, selon la Parole d’opposition [12].

Les limites de la conscience affective

De même que les atomes sont capables de former d’innombrables molécules, les structures élémentaires de la réciprocité peuvent s’articuler entre elles pour former des systèmes  (lire la définition) qui produisent des affectivités singulières complexes et universelles. Chaque société choisit une organisation spécifique des différentes structures de réciprocité et donne à l’une d’entre elles la préséance. L’humanité devient plurielle. Si certaines de ces structures élémentaires sont compatibles (comme l’entraide et l’héritage), d’autres sont incompatibles, obligeant à délimiter des territorialités séparées par des interfaces. Aussitôt se développent des systèmes complexes.

Mais dans tous les cas aucune conscience ne précède la conscience affective  (lire la définition) qui donnerait raison de ses origines. Celle-ci est une révélation et s’affirme donc comme principe, d’où son caractère impératif qui induit une sujétion.

Comment s’affranchir de cette sujétion, ou comment se dégager de l’emprise de l’absolu de la conscience affective... ?

Dès que la Parole manifeste la conscience, c’est à l’autre qu’elle s’adresse et à l’autre qu’elle dit le commandement de la Loi. Mais elle est alors sous le joug d’une représentation non-contradictoire qui exclut a priori toute relativisation de la part d’autrui. Sans doute est-ce là le premier drame des origines. Si la Parole ne se reconstruit pas dans une structure de réciprocité, elle demeure rivée au vecteur logique non-contradictoire de sa dynamique. La Parole dépend de l’actualisation de ses représentations. Au lieu que ce soit la conscience affective qui se manifeste par la Parole, l’objet qui sert d’image à l’affectivité ou le signifiant qui lui sert de référent impose sa loi à celle-ci. Cette inversion d’orientation change la nature de la Loi : Le symbolique se retourne en fétichisme. Vis-à-vis d’autrui la force de l’imaginaire devient un pouvoir de domination. Le pouvoir qui appartient à toute actualisation non-contradictoire est la tentation des origines qui s’ignorent !

Ainsi dans les sociétés archaïques, les hommes qui disposaient des moyens de participer à une relation de réciprocité se croyaient investis d’un titre d’humanité par nature et ceux qui ne participaient pas de la réciprocité étaient esclaves par nature. L’économie primitive qui soumet tous ceux qui ne peuvent soutenir une relation de réciprocité a été décrite à juste titre comme économie de l’esclavage.

C’est néanmoins par cette faille (la faute originelle) que se développera la critique du pouvoir de l’imaginaire, car celui-ci conduit à des formes de sujétion auxquelles la pensée refuse de se soumettre. La discrimination entre ceux qui s’emparent des moyens de la réciprocité et ceux qui en sont privés durera tant qu’il ne sera pas possible de reconnaître de façon rationnelle en amont de l’impératif catégorique du sentiment éthique les structures sociales qui le produisent.

Les hommes récusent et finalement abolissent toute sujétion à la conscience affective en adoptant une relation différente de la réciprocité : le libre-échange qui garantit à chacun une propriété privée où la liberté de conscience ne peut être mise en question par aucun imaginaire ni même par aucune loi éthique. L’individualisation promue par l’échange en fonction de l’intérêt de chacun est différente de l’individuation produite par la réciprocité ternaire généralisée. Elle est l’expression d’une liberté qui refuse toute allégeance à la Loi. Elle autorise aussi bien le don que le vol, la pitié que le meurtre, la compassion que le mépris, l’hospitalité que l’exclusion. La jouissance défie la Loi. Et il suffit qu’un homme fasse prévaloir son intérêt privé pour qu’autrui soit obligé de défendre le sien. Le système capitaliste se développe aussitôt comme une réaction nucléaire. Le triomphe de la Raison a donc ouvert la voie aussi bien à la démocratie politique (la volonté générale et le contrat social) qu’à l’exploitation de l’homme par l’homme, la privatisation de la propriété et le capitalisme. Le racisme, le nationalisme, le colonialisme, enfin le fascisme et le national-socialisme – car chacun de ceux qui se réfèrent à leur intérêt particulier peut s’identifier à ses semblables pour constituer classe ou race –, sont les dérives mortelles de cette liberté aveugle.

L’échange

Médiation entre l’intérêt de l’un et l’intérêt de l’autre, en fonction de l’utilité des choses, l’échange mesure de façon objective les choses entre elles grâce au travail dès le moment où celui-ci peut être négocié comme une force.

Aussitôt que le travail est considéré comme force productive, l’idée d’une âme des choses (le mana) cède la place à celle de force qui appartient à la physique. L’exploitation devient le ressort de l’accumulation du pouvoir matériel des uns sur les autres. La valeur est remplacée par le prix. Dans l’économie du libre-échange, les sentiments éthiques sont perçus comme des obstacles.

Bien que conscient des limites du système capitaliste, l’anthropologue de l’échange, Lévi-Strauss, a offert à l’extrapolation d’Adam Smith, selon laquelle toutes les sociétés seraient construites à partir du principe de l’échange, une base rationnelle. Sa thèse est capitale. Lévi-Strauss constatait que dans les sociétés archaïques l’imaginaire masculin domine l’imaginaire féminin. Sans doute à cause de l’ambiguïté du signifiant féminin puisqu’il est marqué par son référent biologique (la femme est mère biologique aussi bien du féminin que du masculin) est-ce au travail de l’homme plus qu’à l’enfantement de la femme qu’il revient de dire l’avènement du sentiment d’être humain et de témoigner que la conscience s’émancipe de ses conditions biologiques. Le signifiant féminin aurait-il été systématiquement destitué au point que la femme soit partout disqualifiée au rang des choses ? La femme serait-elle dite nécessairement esclave ou fautive ? Il appartiendrait à l’homme, nous dit Lévi-Strauss, d’interpréter la réciprocité en termes d’échange dès lors que la femme pourrait être comptée comme objet d’échange parce qu’elle deviendrait le premier des biens soit en tant qu’enjeu du désir sexuel des hommes soit, comme le développera Meillassoux, en tant que mère de force de travail à venir. L’homme s’approprierait le principe de réciprocité en fonction de son intérêt au détriment de la femme, c’est-à-dire de l’autre, et au bénéfice de son identité (un paradoxe… !). Par le biais de l’échange des femmes et des termes de parenté qui lui seraient associés, toute l’économie de réciprocité primitive pourrait alors être convertie en économie d’échange.

Quoi qu’il en soit de cette anthropologie de l’échange, l’Alliance et la Filiation, indissociables au niveau des structures élémentaires de la parenté, ont été les structures de production d’une valeur éthique le plus souvent exprimée par les hommes : le Nom du Père l’a emporté sur le Nom de la Mère [13]. Lévi-Strauss reconnaît lui-même que toutes les sociétés primitives, organisations dualistes ou autres, qui s’expriment dans le langage de parenté, obéissent au principe de réciprocité, qu’il appelle l’atome de parenté. La loi de ces systèmes de parenté a été reconnue par Radcliffe-Brown comme l’équilibre en une somme algébriquement nulle des relations affectives positives et négatives qualifiées pour chacun de leurs membres, loi qui illustre le principe du contradictoire repéré par Evans-Pritchard comme une épure logique au point qu’il fut nommé « principe structural » [14]. Le principe du contradictoire et le principe de réciprocité sont alors séparés du principe de l’échange.

Lévi-Strauss n’en soutient pas moins que l’échange est premier parce qu’il est une forme de communication. Le sujet de toute prestation sociale y compris du langage serait, nous dit-il, l’effet d’une combinatoire de signifiants obéissant aux règles de la logique classique, qui est aussi la logique de la Physique. Ce n’est pourtant pas la même chose de rapporter la non-contradiction de la logique classique à la représentation qu’exige la Parole pour pouvoir se communiquer à autrui et de la rapporter à la logique d’identité que requiert la connaissance de la nature physique. Dans le premier cas, rien n’empêche que la représentation ne fasse signe à ce qui obéit à une autre logique : c’est même là le mérite de la fonction symbolique. Dans le second cas, la réalité est présumée obéir aux mêmes lois logiques que celles de sa représentation. Cette contradiction oblige à s’inquiéter de ce que la logique de non-contradiction exclut par principe, c’est-à-dire le contradictoire (le contradictoire est exclu par les trois principes fondateurs de la logique classique), et à s’inquiéter des sentiments éthiques nés de la réciprocité ainsi que des valeurs qui les représentent. Le détour par lequel la conscience parviendra à maîtriser rationnellement les matrices des valeurs humaines, et sur lesquelles la conscience était aveugle, exige alors la critique de la logique de non-contradiction, cette logique qui a pourtant permis de s’affranchir de l’absolu de l’affectif.

Ce qui facilite cette critique est que, à l’apogée de son règne, alors qu’elle croyait déjà être parvenue à une théorie complète grâce à la logique d’identité, la science a été démentie par l’expérience. Il est impossible de réduire la nature de l’univers aux représentations qu’en autorise la logique d’identité. L’ontologie dérivée de la logique d’identité est aujourd’hui disqualifiée. La Physique a d’elle-même invité la science à introduire le contradictoire dans toute analyse, et elle réserve la notion de non-contradictoire au processus d’homogénéisation que lui permet une approche seulement macrophysique de la nature.

« Grâce à la conception quantique de l’homme, la science se range dans le camp des forces sociales. Les preuves scientifiques, interprétées à la façon de Heisenberg, élargissent la conception de l’identité personnelle bien au-delà des simples idées avancées par les forces sociales : l’être humain ne rejoint pas seulement les organismes sociaux au point d’en faire partie intégrante, mais devient une part intrinsèque non localisée de l’auto-formation de l’univers lui-même ; l’être humain devient un organisme complètement soustrait de l’emprise de toutes les lois mathématiques connues, et joue, à une petite échelle, un rôle semblable à celui de l’établissement des conditions initiales de l’univers, prérogative réservée dans la physique classique à quelque organisme extérieur au monde physique. La conception quantique de l’homme ressemble, sous certains aspects limités, à l’image qu’en donnent divers systèmes religieux. Elle pourrait donc capter les puissantes vibrations que les croyances religieuses suscitent chez les humains. Mais contrairement aux croyances antécédentes, la conception quantique ne s’oppose nullement aux preuves de la science, mais elle découle, presque automatiquement, de la conception la plus largement acceptée de l’univers et la plus compatible avec les résultats de la science moderne. L’assimilation de cette conception quantique de l’homme par l’environnement culturel du XXIe siècle produira inévitablement une réorientation des valeurs profitables à la survie de l’espèce humaine. La conception quantique donne à l’être humain un sens élargi de sa dignité et de son rôle d’architecte de l’univers. De cette image personnelle, l’être humain tirera des valeurs élevées qui le feront déborder les confins étroits de son intérêt personnel. Fondée sur des preuves scientifiques dont tous les hommes peuvent également se prévaloir, la conception quantique n’est pas le rejeton de situations historiques propres à des groupes sociaux particuliers qui l’exploitent à son profit ; elle a donc le potentiel d’offrir un système universel de valeurs adaptées à tous les hommes, sans égard aux accidents de la naissance. Si cette conception quantique de l’homme se répand, la science se sera accomplie, en ajoutant aux avantages matériels qu’elle a déjà procurés, une pensée philosophique qui a peut-être encore plus de valeur. »

C’est un physicien qui parle… Henry P. Stapp, chercheur au Lawrence Berkeley Laboratory (Cf. « Physique quantique et valeurs humaines »). Les sciences humaines, qui avaient physicalisé les relations sociales et politiques, reçoivent aujourd’hui de la Physique elle-même l’ordre de les déphysicaliser, et de recourir à d’autres principes que ceux de la logique de la physique macroscopique. La réification des rapports humains est un non-sens pour le physicien lui-même. Pour comprendre la nature de tout ce qui relève de la vie et de l’énergie psychique, les sciences humaines doivent recourir à d’autres systèmes logiques que ceux que l’anthropologie et la sociologie du XXe siècle empruntèrent à la physique et l’économie de leur temps [15]. La Raison, il est vrai, s’est pliée à la logique de certaines choses, celles qui obéissent à la Physique et qui sont nécessaires au vivant, mais se faisant elle a ignoré ses autres compétences. Or la Raison dispose à présent d’un outil logique compétent (la logique du contradictoire). Elle peut aujourd’hui maîtriser la production des sentiments éthiques pour les rendre compatibles entre eux, produire ses conditions d’existence en connaissance de cause et se construire elle-même. Sa liberté n’est plus aveugle sur sa propre genèse. Ainsi, la Loi peut-elle devenir œuvre humaine, la conscience affective se justifier dans son absolu, et les valeurs éthiques au lieu de s’imposer, se proposer. Grâce à cette logique, la raison peut contribuer à la production de l’Éthique de façon systémique.

L’homme n’accepte plus que ses valeurs éthiques soient soumises à la valeur d’échange : il s’ensuit une contradiction entre ce qu’il ressent d’un point de vue éthique grâce aux relations de réciprocité vécues au quotidien et la vie qui lui est imposée par le capitalisme quand bien même celui-ci semble naturel et objectif.

Le sujet issu de la réciprocité ne se définit pas par son rapport à l’objet, ou plus précisément il cède la place à un autre sujet qui naît d’une relation intersubjective. Dès lors, le travail vivant est le travail de l’être pensant socialement. Le travail qui s’inscrit dans la réciprocité, et dont rêve Marx, n’est plus le même que le travail qui s’inscrit dans une relation d’échange. La valeur ne peut être réduite à une force physique parce qu’elle a une nature éthique. Et la valeur change de forme. De valeur d’échange, elle se transforme en valeur de réciprocité. Chaque jour se dessinent de nouvelles interfaces entre le champ du profit et le champ de la réciprocité. Chaque jour, la société construit des territorialités de réciprocité nouvelles parfois dans le même moment où elle renie les systèmes de réciprocité et de redistribution archaïques qui l’aliénaient ou la retenaient dans la soumission.

Le système capitaliste, privé du monopole de l’information, a perdu le moteur de sa croissance. La révolution informatique substitue la réciprocité généralisée au libre-échange. L’Internet est une conscience qui se développe hors du contrôle et de la volonté de qui que ce soit qui prétend dominer autrui, et la pensée évolue de plus en plus librement. La génération qui naît aujourd’hui ne pourra même reconnaître le monde dans lequel nous vivons. La réciprocité sera pour elle si naturellement assumée que personne ne pensera à la nommer au départ de ses actes. Elle sera redevenue une condition préalable d’existence, mais affranchie des aliénations qui la dévoyaient.

Alors, les murs de la mer rouge se refermeront.

*

Pour répondre à cet article (Journal - Juillet 2011)

Superior


Notas

[1] Chacun offre à son tour à tous les autres.

[2] Chacun apporte une part pour au moins un autre et reçoit une part d’un autre comme dans « le repas au pré » des fêtes villageoises.

[3] Des parents aux enfants, par exemple, ou du maître à l’élève. Le marché est bilatéral car les prestations faites dans un sens reviennent par le même chemin.

[4] Cf. MICHAUX, Jacqueline. « Territorialidades andinas de reciprocidad : La comunidad », Revista Iberoamericana De Autogestión y Acción Comunal, INAUCO, N° 35-36-37, Madrid, 2000 ; Rééd. Las estructuras elementales de la reciprocidad. La Paz : TARI Plural editores, 2003.

[5] Ce n’est pas en vertu d’une qualité des choses comme leur disponibilité, leur rareté ou leur nécessité, que l’on justifie la notion de propriété mais en vertu du statut de réciprocité qui unit les hommes entre eux.

[6] Lorsque le souverain pontife de l’Église Catholique a ajouté au symbole de Nicée (le Credo) l’obligation de soumettre intelligence et volonté à sa parole ordinaire, et non plus seulement à la parole proclamée “urbi et orbi”, il a probablement ramené l’autorité de l’Esprit à celle du Monarque.

[7] Les constitutions de Solon, dans la Grèce antique, ont mis fin pour la première fois à cette sujétion. La démocratie l’emporta sur la royauté, et le marché sur la redistribution. Dans les empires américains, asiatiques et africains la redistribution l’emporte le plus souvent sur le marché, et la royauté sur la démocratie.

[8] On peut aujourd’hui observer cette contradiction entre le marché et la redistribution au Moyen-Orient. Sous le nom de démocratie, les partisans du marché se heurtent violemment aux partisans de la redistribution. L’affrontement est cependant sérieusement compliqué parce que les uns rêvent d’un marché de réciprocité et les autres d’un marché capitaliste.

[9] La cohabitation des lieux de culte (temples, mosquées, églises) n’est possible qu’à la périphérie des empires religieux mais non à Jérusalem, au Vatican ou à La Mecque.

[10] De nouveaux monuments apparaissent, théâtres, salles de danse, de concerts, d’exposition, stèles de commémoration, cimetières, arènes et stades... Les arts et métiers exigent à leur tour approvisionnement (transports, magasins) et services : hôpitaux, crèches, établissements d’enseignement et de formation, hôtels, les parcs animaux ; hangars des machines...

[11] Les Kanaks offrent le plus beau tubercule de manioc à l’étranger en tant que parole donnée comme si la nourriture était investie de cette double fonction parce que la bouche sert à manger et à parler.

[12] Les historiens nous disent en effet que la ville s’est construite autour du temple, du palais et du marché entourés des fabriques d’artisans, et des habitations protégées par des fortifications.

[13] Cf. CHABAL, Mireille. « Le nom de la Mère », Revue du M.A.U.S.S. semestrielle, n° 12, 2° semestre, Paris : La Découverte, 1998.

[14] Cf. TEMPLE, D. « Les Nuer et le principe du contradictoire » (2006).

[15] Il n’y a adéquation entre la représentation du travail et sa nature que pour une certaine définition du travail : celle de la physique classique. La traduction des phénomènes humains en termes de physique est sans doute un exercice possible, comme le montre la sociologie de Pierre Bourdieu, mais seulement tant que l’on ne conçoit l’expression ou la réalisation des désirs humains qu’en termes matériels ou encore de jouissance.