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La transition post-capitaliste

La transition post-capitaliste. Chapitre V - La valeur

Dominique TEMPLE | Mai 2013

1. Origine de la valeur économique

Mais comment articuler la valeur économique sur la valeur éthique ? C’est encore à Aristote que doit être attribuée la solution de cette difficulté. Rappelons que le philosophe situe le sentiment éthique dans la médiété entre deux contraires. Cependant leurs trois polarités ne sont pas quantifiables, et par conséquent il est impossible de donner une représentation définie d’une valeur, sauf toutefois pour l’une d’entre elles. Comme les autres sentiments éthiques, dit-il, le sentiment de justice est un sentiment personnel, subjectif et absolu, mais il ne peut s’exercer que vis-à-vis d’autrui, et d’une façon bien particulière. La justice se connaît comme la médiété entre l’inégalité par excès et l’inégalité par défaut, et par conséquent cette médiété s’obtient par l’égalité. La justice requiert l’égalité avec autrui, et pour ce qui concerne les biens nécessaires à l’existence, leur égalité aussi. C’est dans les choses mêmes que se traduit donc l’égalité. La valeur économique est la quantification de cette médiété : le prix juste est l’équivalent de réciprocité institué par l’égalité. Ainsi la valeur de justice se concrétise dans l’équivalent de réciprocité, et le passage de la valeur éthique à la valeur économique est assuré par l’équivalent universel, la monnaie. Ici le prix des choses n’a pas d’autre définition que leur valeur.

C’est bien sûr le travail qui donne sa valeur aux choses, mais par travail on entend l’œuvre, la réalisation d’un art dans lequel chacun veut exceller et mettre le meilleur de lui-même. Et puisqu’il s’agit là d’un objectif éthique, cela revient à rendre l’œuvre incomparable et incommensurable, sauf à égaliser le travail de l’artisan par le travail de l’artisan selon le principe de réciprocité, c’est-à-dire par l’équivalence d’un statut et d’un autre statut, qui fassent tous deux référence à la nature humaine. Aujourd’hui, le mot “nature humaine” est employé pour s’inquiéter d’une nature biologique qui serait propre à l’homme, par une de ces modifications de sens qui ont lieu chaque fois qu’un système se substitue à un autre mais que les mots ne changent pas. Il n’y a pas évidemment de nature humaine en ce sens : nature humaine, pour Aristote, signifie la nature de l’esprit qui s’exprime par la parole. Dès lors, les besoins matériels sont eux-mêmes subordonnés aux besoins spirituels, et le vivre plus au vivre bien, subordination qui faisait déjà les délices de l’ironie de Socrate. Il n’était pas possible dans l’Antiquité de concevoir une valeur qui soit relative au rapport de force entre intérêts privés. La valeur d’échange n’apparaîtra que lorsque l’œuvre du travailleur sera expropriée et dénaturée dans le rapport de l’exploiteur et de l’exploité, et transformée en travail forcé. La monnaie ne servira plus alors d’équivalent de réciprocité mais de valeur d’échange.

2. Une monnaie de réciprocité internationale

John Maynard Keynes défendait certes une conception libérale du marché, mais à l’issue de la deuxième guerre mondiale, il prit conscience que l’accumulation capitaliste et la spéculation avaient joué un rôle décisif dans l’effondrement de l’économie qui jeta le peuple allemand dans le national-socialisme. Il proposa de neutraliser la spéculation par une monnaie qui n’aurait plus le rôle de monnaie d’échange mais seulement celui de monnaie de réciprocité [1]. Il ne serait pas possible de spéculer avec cette monnaie, le Bancor, car elle ne serait pas convertible en monnaie d’échange. Une chambre de compensation internationale serait seule qualifiée pour assurer les parités monétaires, et corriger leurs déséquilibres ou les ramener à une proportion plus juste par des réévaluations et dévaluations symétriques. Faute de pouvoir spéculer sur la monnaie de réciprocité, les possesseurs de créances dans cette monnaie devraient nécessairement les réinvestir dans les pays débiteurs participant ainsi à leur redressement. Le capital de la chambre de compensation serait constitué par la quote-part de chaque pays membre qui devrait également assurer ses emprunts.

Keynes ajoutait que l’on pouvait assortir d’un intérêt progressif les cotations des pays qui s’endettaient excessivement et celles des pays qui accumulaient les bancors indûment sans les réinvestir dans les pays débiteurs. Cette pénalisation frapperait les excès des uns et les défauts des autres considérés donc comme des abus ou des agressions vis-à-vis de l’équilibre que chacun aurait déclaré respecter d’un commun accord. Cette dernière pénalisation mériterait plutôt le nom de composition.

3. La compensation

Que veut dire compensation ? Il s’agit d’une notion sans doute empruntée à l’anthropologie. La compensation appartient à la réciprocité positive, la réciprocité de bienveillances. Répondre à une bienveillance par une autre bienveillance n’est pas toujours possible. Par exemple, dans un système de parenté où nous avons repéré le caractère universel de la réciprocité, chacune des deux familles qui noue une relation d’alliance matrimoniale n’a pas une fille et un garçon à marier en même temps. Auquel cas, la famille qui ne dispose pas d’une fille à marier peut la remplacer par un symbole, un gage, une monnaie, promesse que lorsqu’une fille sera en âge de se marier, elle épousera un garçon de la famille dont elle a reçu une épouse. On donne d’ailleurs dans certaines régions de l’Inde le nom de “monnaie” aux jeunes filles qui sont appelées à rendre leur monnaie aux familles qui les attendent comme épouses. La compensation n’est donc pas une valeur d’échange qui équivaudrait la fille et dont on pourrait faire l’usage que l’on voudrait. Elle doit être restituée lorsqu’une seconde alliance matrimoniale, symétrique de la première, vient parfaire la relation de réciprocité entre les familles. Dans la proposition de Keynes, c’est le rôle que joue le bancor entre les États.

4. La composition

Le même processus a lieu lorsque la réciprocité ne pouvant se construire à partir de la bienveillance se construit sur la souffrance. Certes, dans les systèmes de réciprocité négative, le rapt ou le meurtre originel ne participe d’aucune réciprocité. Le premier homicide est imaginé comme accidentel. Alors on explique que la violence initiale est due à un excès de colère ou à une maladresse. Mais la souffrance peut être intégrée dans une structure de réciprocité si l’on renvoie sur autrui le dommage subi. Le talion prescrit que le premier meurtre est interdit mais le second obligatoire sans quoi personne ne pourrait se retrouver à la croisée du subir et de l’agir qui fait apparaître le Tiers commun, et comme nous l’avons montré la valeur éthique [2]. Il suffit d’une vengeance pour que chaque partie prenante puisse bénéficier de la situation qui engendre la médiété commune. L’idéologie libérale ne comprend pas que la raison du talion soit de maîtriser la haine au bénéfice de l’honneur, et d’arrêter les meurtres pour rétablir la paix ou tout au moins les enchaîner à la création d’un au-delà de la vie, le Tiers, fût-il alors postulé dans une autre sphère que celle de l’existence.

C’est pourtant cette réciprocité négative qui a donné son nom à la notion de réciprocité dans la Grèce antique : antipaskein (souffrir à son tour) plutôt qu’antipoiein (faire à son tour). La vengeance n’est donc pas une guerre au sens libéral du terme qui, elle, n’a pas plus de limite que la chrématistique (l’accumulation), elle est une manière pour le Tiers de juguler la violence et de la métamorphoser en Conscience. Néanmoins, lorsque l’imaginaire de l’honneur s’empare de cette Conscience, le Tiers est enchaîné à une dialectique analogue à celle du potlatch dans la réciprocité positive. Il se peut qu’une partie n’ait alors plus le moyen d’actualiser la vengeance nécessaire pour rééquilibrer les agressions subies par les agressions agies. Elle reçoit aussitôt un symbole, un gage, une monnaie, qui joue le rôle de la compensation dans la réciprocité positive, en l’attente qu’elle retrouve les moyens de renouer avec la vengeance, auquel cas elle rendra la monnaie. Cette monnaie, pour ne pas la confondre avec la compensation, il vaut mieux l’appeler composition. La sagesse des anciens ne négligeait pas de donner à la compensation matrimoniale et à la composition guerrière la même représentation, de sorte que l’on puisse passer d’une réciprocité de meurtre à une réciprocité d’alliance par la monnaie. C’est cette facilité que Keynes propose d’utiliser avec l’intérêt-sanction. Par la dévaluation et la réévaluation symétrique des monnaies fortes et faibles, et par l’intérêt progressif sur l’accumulation et l’emprunt du bancor, la chambre de compensation rétablit l’équilibre des rapports négatifs entre les États.

L’interprétation de la monnaie de réciprocité comme monnaie d’échange n’autoriserait pas cette solution. On ne peut utiliser la monnaie de réciprocité pour équivaloir réciprocité positive et réciprocité négative comme le permettrait un échange, par exemple un meurtre et un mariage, sous prétexte que la monnaie de compensation et de composition ont le même support. Le passage d’une forme de réciprocité à une autre forme de réciprocité exige que l’intégrité de la première soit restaurée avant que la monnaie puisse justifier le passage à la seconde. La monnaie ne peut ici disposer d’un rôle fictif ou spéculatif. C’est bien entre valeurs de réciprocité seulement que peut se réaliser l’équivalence parce que la valeur est révélée par la réciprocité et non par l’échange. Où la réciprocité n’est pas restaurée dans son intégrité, la valeur ne peut être constituée, et la monnaie ne peut jouer son rôle d’équivalent de la valeur.

Lire la suite :

Chapitre VI - L’économie sociale

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Notas

[1] Cf. TEMPLE, D. “Keynes - Le Bancor”, 2011.

[2] Cf. TEMPLE, D. & M. CHABAL. La réciprocité et la naissance des valeurs humaines. Paris : l’Harmattan, 1995.
- MELIÀ, Bartomeu & Dominique TEMPLE. El don, la venganza y otras formas de economía guaraní. Asunción, Cepag 2004.
- TEMPLE, D. “La réciprocité de vengeance. Commentaire critique de quelques théories de la vengeance”, 2003.