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La transition post-capitaliste

La transition post-capitaliste. Chapitre I - Le Tiers et la réciprocité

Dominique TEMPLE | Mai 2013

Transition post-capitaliste
  
Publié dans la Collection réciprocité, n° 15, 2018.
  

Le Tiers et la réciprocité

Toutes les sociétés ont dès leur origine reconnu deux principes de la vie commune : la réciprocité et l’échange. L’échange permet de remplacer un bien par un autre ; la réciprocité, de recevoir en même temps que l’on donne, mais, de façon plus précise, de subir d’autrui la même action que l’on exerce à son endroit. L’échange est mû par l’intérêt des protagonistes ; la réciprocité par une raison éthique. La réciprocité est en effet la matrice d’un sentiment d’humanité qui s’impose à tous et qui s’exprime par la Loi.

Le principe de réciprocité est immédiatement appliqué dans les relations de parenté : l’alliance matrimoniale et la filiation. L’échange est sans doute tout aussi originaire que la réciprocité, mais il fut partout soumis à la Loi et donc inféodé à la réciprocité, jusqu’au XVIIIe siècle où il l’a emporté grâce à la raison. Du coup, mettre en cause le libre-échange, c’est comme un crime de lèse majesté vis-à-vis de la raison. Personne n’ose le questionner parce que nul ne veut perdre les avantages de la science dont il se porte garant, et surtout parce qu’il a libéré la conscience de toute sujétion vis-à-vis de la Loi.

La première leçon d’économie politique que l’on doit à Aristote [1] fait état de la contradiction de la réciprocité et de l’échange. Lorsque plusieurs communautés, filles d’une communauté mère, se séparent, elles échangent leurs biens en respectant les équivalences issues de leur partage dans la communauté d’origine. Puis les activités des communautés se différencient, les productions se spécialisent et le principe de réciprocité leur impose d’être complémentaires en fonction des besoins des uns et des autres.

Sur la place du marché de réciprocité [2], la vente et l’achat relient les producteurs entre eux directement. Comme les producteurs ne peuvent être à la fois sur le lieu de la production et sur la place du marché, leurs relations sont relayées par des intermédiaires qui tiennent les productions de chacun à la disposition des autres selon les équivalences fixées par les normes de réciprocité. Et ces intermédiaires “échangent” les biens entre eux pour faciliter ces relations. Le marché devient donc plus fluide grâce à cette nouvelle prestation – l’échange – distincte des relations directes de réciprocité entre producteurs. L’échange est donc d’abord utile pour faciliter les relations de réciprocité.

Cependant, les commerçants qui servent d’intermédiaires entre des communautés très éloignées les unes des autres (séparées par la mer ou le désert) peuvent ordonner l’échange davantage à leur intérêt qu’à la satisfaction des citoyens en spéculant sur les différences d’équivalence qui existent entre les communautés. Désormais, toute production est donc capable d’avoir deux fonctions, l’usage et l’échange, explique le Philosophe, mais l’échange ne crée pas de valeur en dépit du fait que les commerçants se l’imaginent parce qu’ils voient leur capital augmenter (la chrématistique) à partir de leurs spéculations. Dès lors, la monnaie n’est plus le symbole des prestations des uns vis-à-vis des autres mais l’équivalent de marchandises dont l’utilité est mesurée par le profit, et comme celui-ci peut s’accumuler indéfiniment, certains, dit Aristote, s’imaginent que la valeur provient de l’échange.

La monnaie tient un autre rôle que celui de représenter une égalité entre valeurs d’usage, elle exprime une identité des prix déterminés par le rapport de force entre protagonistes qui cherchent à s’attribuer le plus de valeur d’échange possible ; un rapport de force entre les marchandises en fonction de leur utilité dans la production du capital. L’accumulation de la valeur d’échange signifie un pouvoir économique rival de celui de la communauté politique, un pouvoir de domination des uns sur les autres en lieu et place du pouvoir de servir la communauté.

Il existe donc deux formes de l’échange : l’échange soumis à la réciprocité et aux besoins de la communauté – que l’on appellera échange de réciprocité – , et l’échange déterminé par l’intérêt privé affranchi de toute obligation vis-à-vis de la communauté : le libre-échange.

La privatisation de la propriété permit la confiscation des moyens de production par les uns au détriment des autres, et cette confiscation conduisit à l’expropriation par les uns du travail des autres. Dès lors, le mode de production capitaliste s’est opposé aux modes de production régis par le principe de réciprocité.

Origine de la valeur économique

Mais comment articuler la valeur économique sur la valeur éthique ? C’est encore à Aristote que doit être attribuée la solution de cette difficulté. Rappelons que le Philosophe situe le sentiment éthique dans la médiété entre deux contraires. Cependant, cette médiété n’est pas quantifiable, et par conséquent il est impossible de donner une représentation définie d’aucune valeur, sauf toutefois pour l’une d’entre elles. Comme les autres sentiments éthiques, dit-il, le sentiment de justice est un sentiment personnel, subjectif et absolu, entre l’inégalité par excès et l’inégalité par défaut, mais qui est obtenu par l’égalité vis-à-vis d’autrui. Or, pour ce qui concerne les biens nécessaires à l’existence, c’est dans les choses mêmes que se traduit l’égalité. La valeur économique peut donc être quantifiée. La valeur de justice se traduit dans l’équivalent de réciprocité, et le passage de la valeur éthique à la valeur économique est assuré par sa représentation dans la monnaie.

Qu’est-ce qui donne sa valeur aux choses ? L’appropriation des hommes du produit de leur travail qui satisfait au principe de réciprocité. On entend par travail l’œuvre, la réalisation d’une activité dans laquelle chacun veut exceller, mettre le meilleur de lui-même. Puisqu’il s’agit là d’un objectif éthique, cela revient à rendre la valeur incomparable et incommensurable, sauf à égaliser le travail de l’artisan par le travail d’un autre artisan, c’est-à-dire par l’équivalence d’un statut et d’un autre statut.

L’économie sociale

La réciprocité positive – réciprocité de bienveillance – est aujourd’hui au cœur de l’économie sociale dont les sources furent :

– l’entreprise individuelle et familiale, pour autant qu’elle accomplissait une fonction complémentaire des autres entreprises de la communauté ;

– l’entreprise collective sous l’autorité des propriétaires, des ouvriers et de la communauté ;

– l’entreprise sociale communale, régionale ou nationale…

Or, avec le système capitaliste, s’est développé un autre type d’entreprise avec le concours des propriétaires du capital, des entrepreneurs et des ouvriers, tous sous l’autorité des seuls propriétaires. Pourquoi donc l’entreprise est-elle aujourd’hui seulement de type capitaliste ? Pourquoi les citoyens qui condamnent le système capitaliste ne réussissent-ils pas à lui opposer une entreprise communautaire qui lui tienne tête ? Pourquoi les hommes animés par un sentiment éthique de justice, de responsabilité, doivent-ils abandonner tout espoir d’organiser des rapports de production qui assureraient à chacun le plein emploi de ses capacités pour le bonheur de tous ?

Le respect, la solidarité, la justice, la générosité conduisent l’économie de réciprocité à prendre en compte différentes charges sociales dont l’entreprise capitaliste entend faire l’économie puisqu’elle n’est mue que par le seul profit. Toute entreprise qui souscrit à des obligations éthiques ne peut alors espérer défier l’entreprise capitaliste sur le plan de la rentabilité.

Et ce n’est pas tout. Les entreprises sociales des secteurs dits informel, souterrain, parallèle, marginal, interstitiel, subalterne, altruiste, utopique, positif, etc., bien qu’elles contestent que le profit soit le seul critère du développement humain, ne se réfèrent qu’à l’économie pré-capitaliste parce qu’elles ne remettent pas en cause la propriété privée. En réalité, l’économie sociale ignore ce dont nous avons parlé : la réciprocité anthropologique comme la matrice des valeurs humaines.

La principale cause de l’échec des entreprises anti-capitalistes est d’imaginer qu’elles peuvent se soutenir de la seule bonne volonté des uns et des autres, de leurs références à des valeurs constituées (laïques ou religieuses) au lieu d’instituer les matrices des valeurs éthiques, notamment celles de la responsabilité et de la justice.

De telles matrices sont, il est vrai, contraignantes, et se heurtent à l’habitude prise dans le système de libre-échange d’agir selon son désir ou sa fantaisie comme si la possibilité de tout faire était la preuve de la liberté, alors que l’arbitraire soumet la liberté à des causes le plus souvent élémentaires et dans la plupart des cas à un égoïsme foncier. Pourtant, si l’économie sociale fait l’impasse sur la reconnaissance de la réciprocité comme matrice de sentiments éthiques, le management capitaliste, lui, ne s’interdit pas de l’apprécier. Il a découvert le premier la pertinence de la réciprocité, et il s’en sert avec efficacité. Mais, plus fondamentalement, le détournement de la réciprocité comme fonction productive du capital par l’idéologie libérale explique la corruption. Du délit d’initié à l’adjudication illicite de travaux ou de crédits, ces pratiques servent de multiplicateur à la concurrence pour le profit. L’exploitation des ressources de la conscience affective et de l’éthique au sein de l’entreprise devient un moteur décisif de sa rentabilité. Paradoxale aujourd’hui est la façon dont la production de la valeur éthique est invoquée. La réciprocité positive inégale est en effet utilisée pour créer des sentiments d’allégeance, de soumission voire de filiation à l’intérieur et entre groupes apparentés par leurs intérêts communs au bénéfice de la performance du capital investi, que ce soit au service ou au détriment du bien commun.

Imaginons que l’économie sociale prenne en compte la théorie de la réciprocité. Aussitôt ses débats ne porteraient plus sur les intérêts des uns et des autres mais sur le champ d’application (la territorialité) des diverses structures de réciprocité et leurs interfaces, ou encore sur l’articulation de chacune d’elles sur les autres. Elle définirait ainsi : l’enseignement par la relation de réciprocité ternaire unilatérale, la protection sociale comme réciprocité de partage, elle en déduirait la gratuité des moyens indispensables pour la vie, la couverture médicale universelle, le revenu minimum inconditionnel, elle exigerait le partage des ressources et des biens produits par la nature, elle rendrait la propriété des moyens de production à la communauté et la protégerait de toute tentative de privatisation en la déclarant inaliénable, elle penserait le marché comme la relation généralisée de réciprocité entre producteurs-consommateurs, ce qui n’exclurait pas l’échange ni l’accumulation du capital de redistribution ou d’investissement mais la spéculation ! Dans tous les cas, la nature éthique de la valeur créée par la structure de réciprocité envisagée serait la raison majeure de ses choix. Et le débat politique à tous les niveaux de l’État trouverait un sens autre que celui du pouvoir de domination des uns sur les autres !

L’État dans la société capitaliste, selon Marx, est l’instrument qu’utilise la bourgeoisie pour exercer son pouvoir sur les classes exploitées. Lors de la Révolution française, la bourgeoisie réserva le titre de citoyen à ceux qui pouvaient payer le cens, à elle-même donc. Elle mit la main sur l’État, imposa aussitôt la privatisation de la propriété comme la pierre d’angle de l’économie. L’État devint l’administrateur de l’économie capitaliste, son contrôle l’enjeu des possédants, et d’une “foire d’empoigne” comme le dit quelque part Michel Foucault.

Les Communistes de leur côté ont choisi de supprimer la propriété privée et de la remplacer par la propriété collective, et de même le libre-échange par la distribution planifiée. On ne peut pas dire que la propriété ait été nulle part rendue aux citoyens.

Mais le libre-échange s’est imposé. Pourquoi ? L’économie de libre-échange offre aux hommes l’opportunité de s’affranchir de toute sujétion à des valeurs imposées, sans pour autant leur interdire de se référer aux valeurs de leur choix. Le libre-échange s’est emparé du marché tout en respectant les structures de réciprocité hors du marché, notamment religieuses. À partir de points de vue extérieurs aux conditions objectives de l’économie capitaliste, il est donc possible de préserver une morale selon son idéologie, sa foi ou sa tradition. Le libre-échange fait alors illusion.

Cependant, le développement des forces productives s’accélère aujourd’hui de façon si rapide que la relation du pouvoir politique et de l’économie capitaliste est de plus en plus difficile. Tout devient compliqué car les droits hérités du système de valeurs traditionnel encore en vigueur dans le champ politique sont aux prises avec un pouvoir économique qui les considère comme des obstacles et ne cesse de les détériorer, de les contourner ou encore de les domestiquer et de les utiliser à ses propres fins.

La société dispose cependant des moyens de construire l’au-delà du système capitaliste. Mais pour construire cet avenir, la propriété, le travail, la production, le marché, la consommation… ne doivent pas s’apprécier seulement par des valeurs issues de la tradition et de l’expérience, car les propositions empiriques se brisent chaque fois qu’elles se heurtent à la rationalité de l’économie capitaliste comme pot de terre contre pot de fer.

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Chapitre II - La critique révolutionnaire

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Notas

[1] Aristote, Les Politiques.

[2] Cf. D. Temple, L’économie politique II - Apologie du marché (2014), Collection réciprocité, n° 14, 2018.