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2. Les trois origines de la réciprocité symétrique

Les origines de la réciprocité symétrique à partir de la réciprocité positive et de la réciprocité négative

Dominique TEMPLE | 2006

La naissance de la réciprocité symétrique est envisagée à partir de la relativisation de la réciprocité positive , et à partir de la réciprocité négative .

Si la réciprocité positive et la réciprocité négative produisent des valeurs caractérisées par un imaginaire – le prestige du donateur pour l’une, l’honneur de l’offensé pour l’autre –, la réciprocité symétrique produit une valeur privée d’imaginaire.

Mais il n’est pas plus vrai de dire que la réciprocité symétrique produit les valeurs éthiques que de dire que ce sont les valeurs éthiques qui exigent la réciprocité. Par exemple la générosité, valeur produite par une réciprocité des dons relativisée par la nécessité d’autrui (et qui tend donc vers la réciprocité symétrique) implique nécessairement la réciprocité d’autrui, et devient un principe éthique.

Les sources de la réciprocité symétrique

La réciprocité symétrique peut apparaître aussi bien à partir de la réciprocité positive que de la réciprocité négative car celles-ci peuvent soit s’exacerber selon leur polarité respective, soit au contraire se relativiser : si la réciprocité positive s’exacerbe, son imaginaire – le prestige – devient despotique comme dans les sociétés de potlatch [1] ; si elle se relativise, il apparaît un nouvel équilibre symétrique entre donateurs cette fois, équilibre qui n’est plus la réciprocité symétrique d’origine car l’imaginaire du positif (l’imaginaire du don : le prestige) demeure une médiation entre la forme positive et la forme symétrique.

Il en est de même pour la réciprocité de vengeance  (lire la définition) dont l’imaginaire est l’honneur. Elle peut s’exacerber et conduire à une dialectique de la vengeance ou bien se relativiser et conduire à une nouvelle forme de réciprocité symétrique [2].

 

La réciprocité symétrique issue de la réciprocité positive

Lorsque la réciprocité positive se relativise et tend vers l’équilibre, se produit un sentiment éthique nouveau. Celui-ci est appréhendé à partir de l’imaginaire de la réciprocité positive qui lui donne naissance, c’est-à-dire qu’il est l’enjeu d’une représentation objective. Le sentiment éthique est ainsi proposé comme un choix rationnel. Lorsque Aristote parle du premier moment de la réciprocité positive qui met en présence un donateur et un donataire, il observe que le sentiment produit est celui de la générosité. Mais déjà la libéralité du donateur est relativisée si celui qui donne, donne à bon escient.

Aristote détaille le passage à la réciprocité symétrique à partir de la réciprocité positive en montrant que l’on nomme magnificence la valeur de qui donne sans compter et donc sans retour, ce qui est une relativisation de l’imaginaire de la réciprocité positive, par exemple donner gracieusement pour le bien commun de la cité. Ensuite, il donne le nom de magnanime à celui qui donne en refusant tout honneur ou titre de prestige, le donateur ayant jusqu’à l’humilité de rester anonyme, et cite le citoyen qui sacrifie sa vie pour la défense de la cité. Nous sommes ainsi conduits à une réciprocité symétrique opposée au potlatch dans lequel la gloire d’être le plus grand donateur s’inscrit dans le nom même de l’auteur du don (ou, pour le guerrier, dans sa statue sur la tombe de ses exploits). Le moment final de cette dialectique est celui où le supérieur élève l’inférieur à son niveau et rétablit l’égalité : le fruit de cette réciprocité symétrique est l’amitié ou l’amour, la philia si l’égalité est parfaite [3].

Redisons que lorsque la réciprocité symétrique est obtenue par le détour de la réciprocité positive, la valeur de cette réciprocité symétrique est le résultat d’une expérience déterminée et qui se conçoit dans l’imaginaire de la réciprocité positive. L’imaginaire étant à son tour relativisé, l’appréhension de la valeur éthique devient non seulement objective mais purement rationnelle.

 

La réciprocité symétrique issue de la réciprocité négative

Dans la réciprocité négative, il faut avoir subi une injure pour pouvoir se venger, quitte à la solliciter (par le défi ou la provocation) ou encore il faut qu’un accident puisse être interprété comme première injure. Le compte des titres de gloire se fait certes au nombre de victoires sur l’ennemi mais pour dire le nombre des cycles de vengeance à partir de la première injure subie.

Comme dans la réciprocité positive, deux tendances se concurrencent. Ou bien la dialectique s’exaspère [4] ou bien la réciprocité négative se relativise et tend vers la réciprocité symétrique. La valeur produite par cette forme de réciprocité symétrique est néanmoins maîtrisée de façon rationnelle par la conscience objective  (lire la définition) de la réciprocité négative.

C’est ce que nous décrit Eschyle dans la trilogie de l’Orestie : l’imaginaire de la réciprocité négative (les Erinyes, déesses de la vengeance) permet à Athéna (la Raison) de prendre le relais de Zeus (le sentiment de l’être) pour confier à un tribunal humain (le premier tribunal démocratique de la Cité) le soin de rétablir une réciprocité symétrique comme alternative de la dialectique de la vengeance. Et dans ce cas, l’enjeu de la réciprocité négative est de soumettre la violence à la justice et au respect d’autrui [5].

Maîtrise de la guerre ou interdiction de la guerre, la réciprocité négative apparaît comme l’une des plus importantes inventions humaines qui permette la vie en société. Elle l’emporte bien des fois sur la réciprocité positive qui ne peut empêcher que la “guerre”, quand guerre il y a, ne soit l’anéantissement de l’adversaire et la disparition de toute réciprocité.

La réciprocité négative n’est pas la généralisation de la violence, comme on l’a parfois prétendu, mais une façon de maîtriser la violence. On peut le démontrer en se référant aux prestations de réciprocité négative qui ont lieu en termes réels dans les sociétés archaïques : la vengeance est légitime, à la condition que la victime puisse reproduire le cycle de la vengeance car la vie et la vitalité de l’ennemi est la condition nécessaire à la réciprocité. Si cette vitalité n’est plus suffisante, on peut recourir à des compensations pour la restaurer, par exemple en compensant la perte de guerriers par des épouses afin que la fécondité des mariages restitue des guerriers en assez grand nombre pour qu’ils puissent perpétuer la réciprocité de vengeance.

La “composition” apparaît comme un gage qui signifie pour celui qui le reçoit un droit de vengeance ou tout au moins de réciprocité que l’on exercera plus tard en temps opportun et non une compensation qui le délivrerait de son obligation de vengeance ; de même que dans l’alliance matrimoniale le prix de la fiancée est un gage qui signifie que la famille de celle-ci en temps opportun pourra exiger une épouse dans la famille du mari [6].

Peut-on construire “l’être social” à partir de la réciprocité négative ?

La chose est donc possible si l’on donne le primat à la conscience non plus de celui qui agit mais de celui qui subit. Mais attention ! L’enjeu de la réciprocité reste le Tiers inclus, la médiété, le sentiment éthique. Si l’actualisation dominante est la vie, pour construire du Tiers inclus il faut relativiser la vie. Si la vie est meurtre, il faut accepter de mourir pour relativiser le meurtre et construire le Tiers inclus. De la même façon, le riche doit accepter de donner de sa richesse pour construire le Tiers inclus. Dans le cas contraire, si le puissant accumule ou si le vivant tue davantage, on ne construit pas ce qui est en soi contradictoire, le Tiers inclus, mais l’inverse : on le détruit.

La réciprocité est ainsi dynamisée par l’axe du contradictoire, l’axe de la médiété, du Tiers inclus. Cet axe, on le dira du Bien.

La réciprocité et les deux principes du Bien et du Mal

Qu’en est-il de l’être qui serait construit par la réciprocité négative à partir de celui qui agit et dont la conscience élémentaire qui définit l’horizon de son imaginaire est celle de la mort ? L’être en question se présente comme inverse du précédent, comme diminuant au lieu d’augmenter. D’où le fait qu’il soit perçu comme une négation de l’être. Il est néanmoins peut-être à l’origine de la doctrine des deux principes : du Bien et du Mal. Comme il tend vers la destruction du sentiment de l’être, le Mal n’est cependant que le Bien qui disparaît. D’où, peut-être, la doctrine qu’il n’existe en fin de compte qu’une manifestation authentique de l’être : celle du Bien, le Mal n’étant que son impuissance ou sa négation (toujours dans un système où l’actualisation dominante est la vie).

 

L’interdiction du meurtre

Dans la réciprocité négative, celui qui se venge perd sa conscience objective (de vengeance) puisqu’elle s’évanouit avec la réalisation de la vengeance, et il acquiert la conscience d’être vulnérable à la vengeance d’autrui ; tandis que celui qui subit l’injure a une conscience de vengeance qui s’accroît avec l’injure et qui est pour lui une conscience d’être vivant. La conscience de vulnérabilité ou de mort est adéquate pour servir d’imaginaire à la décroissance de l’être, par contre, la conscience de vengeance ou d’être vivant est adéquate au sentiment de croissance de l’être. L’imaginaire de l’être est alors l’honneur.

Si le Bien est accordé à l’imaginaire de celui qui subit dans la réciprocité négative, le Mal sera affirmé de l’imaginaire de celui qui prend l’initiative du meurtre, ce pourquoi dans les systèmes de réciprocité négative le premier meurtre est interdit ou considéré comme un accident, ou encore rapporté à une âme de vengeance ennemie (un esprit) qui aurait déjà subi une injure.

 

Les relations des formes de la réciprocité entre elles

Ce qui laisse penser que les deux formes de réciprocité inégales antagonistes (positive et négative) sont toutes deux filles de la réciprocité symétrique, et non pas l’inverse, est qu’il est rare de ne pas trouver la réciprocité positive et la réciprocité négative associées, et il est rare qu’elles ne nous apparaissent pas de surcroît de force égale. Par exemple, les sociétés où la réciprocité positive caractérise les relations de proximité donneront la préséance à la réciprocité négative dans leurs relations éloignées, et réciproquement les sociétés qui prennent comme matrice de leurs sentiments avec leurs proches la réciprocité négative réserveront la réciprocité positive aux relations les plus lointaines ; ou bien, dans une même communauté, les relations positives seront dévolues aux femmes, les relations négatives aux hommes ; ou bien, les unes seront placées sous la responsabilité d’un régisseur (le prince, Agamemnon…), les autres sous la responsabilité d’un guerrier (le héros, Achille…). Dans la plupart des cas, les deux formes de réciprocité s’équilibrent de sorte à restaurer un équivalent à ce que serait une relation de réciprocité symétrique comme si l’équilibre de la réciprocité d’origine ne pouvait être transgressé qu’à la condition que cette transgression soit relativisée par une transgression inverse. La maîtrise de la vie et de la mort semble conditionnée par le respect de la réciprocité équilibrée où s’engendre la conscience de conscience en tant que conscience d’elle-même.

Les sociétés substituent aisément une forme de réciprocité à l’autre. Ce n’est pas la forme de la réciprocité (l’imaginaire de celle-ci) qui leur importe mais la réciprocité symétrique car ce sont les valeurs de la réciprocité symétrique qui les motivent. Aussi pratiquent-elles souvent les deux formes de réciprocité à la fois (chacune dans une territorialité exclusive de l’autre) pourvu qu’elles concourent toutes deux à la genèse de la réciprocité symétrique.

Au niveau des cycles de réciprocité qui se reproduisent dans l’imaginaire on pourra également remplacer la réciprocité négative par la réciprocité positive, et vice-versa. Ce pourquoi la monnaie de l’une des deux formes de réciprocité et la monnaie de l’autre sont convertibles ou compatibles, et l’on veille à ce que le Principe de réciprocité ne disparaisse jamais, c’est-à-dire que l’enjeu final soit la valeur engendrée par la réciprocité symétrique et non pas l’imaginaire de la vengeance ou du don.

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Notas

[1] Cf. « Maussienne ». TEMPLE, D. & M. CHABAL. La réciprocité et la naissance des valeurs humaines. Paris : L’Harmattan, 1995, pp. 17-50.

[2] Cf. « La réciprocité négative chez les Jivaros ». TEMPLE, D. & M. CHABAL, op. cit., pp. 80-126.

Lire sur le site : « La réciprocité de vengeance. Commentaire critique de quelques théories de la vengeance » (2003).

[3] Cf. « L’éthique à Nicomaque ». TEMPLE, D. & M. CHABAL, op. cit., pp. 187-219.

[4] Cf. « La réciprocité négative chez les Jivaros ». TEMPLE, D. & M. CHABAL, op. cit., pp. 81-126.

[5] Cf. « De la réciprocité positive à la réciprocité symétrique dans l’Iliade et l’Odyssée ». TEMPLE, D. & M. CHABAL, op. cit., pp 185-186.

[6] On ne peut interpréter l’injure, meurtre ou autre comme un don négatif car si l’auteur du don est bénéficiaire du prestige, le ravisseur ou meurtrier disposerait alors de l’imaginaire guerrier et c’est le contraire qui a lieu : dans la réciprocité négative, le meurtrier n’acquiert aucune âme de vengeance par le meurtre, c’est celui qui subit le meurtre qui acquiert l’imaginaire de la vengeance. On ne peut davantage dériver la réciprocité négative de la réciprocité positive et dire par exemple qu’un citoyen lésé dans l’équilibre de la réciprocité positive, auquel il participe et qui rétablit son bon droit, initie la réciprocité négative. Marcel Mauss a commis cette erreur qui fut dénoncée par Firth et Sahlins. Mauss imaginant que le donateur était intéressé par le retour du don et que la réciprocité n’était donc qu’un don mitigé d’intérêt, soutint que le donataire qui oublierait de se conduire à son tour en donateur dans une relation instituée de réciprocité positive provoquerait la vengeance de son donateur. Le redressement du tort subi par celui qui n’est pas respecté comme donateur par le donataire peut certes entraîner la sanction, mais la sanction n’est pas la réciprocité négative. Par contre, le refus de reconnaître l’autre dans un système de réciprocité positive institué contraint à le reconnaître dans la réciprocité négative. Et l’injure devient un actif, un bénéfice, pour celui qui la subit, au lieu d’être un passif ou un déficit. Et réciproquement, le refus de reconnaître l’autre dans la réciprocité négative contraint à le reconnaître dans la réciprocité positive (le pardon). Mais alors on substitue les formes de réciprocité  (lire la définition) l’une à l’autre.

On ne peut pas plus imaginer que le meurtre soit un mariage négatif (sauf à réduire toute forme de réciprocité à la réciprocité positive) qu’imaginer que le mariage soit un meurtre négatif (sauf à réduire toute forme de réciprocité à la réciprocité négative...). Confondre la réciprocité négative avec une réparation ou une compensation de la réciprocité positive ou encore avec une réciprocité positive de “dons négatifs” conduit à une morale selon laquelle on n’admet la compétition avec autrui (l’agôn) que pour autant qu’elle accélère la surenchère des dons (les dons agonistiques du potlatch). Mais cette réduction ne permet pas de comprendre que la réciprocité négative soit la matrice de valeurs humaines. (Cf. D. TEMPLE (2003) « La réciprocité négative. Commentaire critique de quelques théories de la vengeance »).