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4. Apologie du marché

VIII. Le marché post-capitaliste

Dominique TEMPLE | Chauffailles, 2014

Si l’on considère qu’il n’y a qu’un principe à l’origine du vivre ensemble, il convient de le reconnaître d’abord sous sa forme non édulcorée ou transformée. Aristote conjoint deux observations pour en rendre compte : entre les membres d’une même espèce, il existe une bienveillance naturelle qui les pousse à s’entraider entre eux. La deuxième observation est que chaque espèce tend à sa perfection. Et il s’agit donc de savoir qu’elle est cette finalité pour les hommes.

Les hommes ne s’entraident entre eux ni pour se fondre dans une totalité organique ni pour leur intérêt biologique : leur finalité est celle de leur conscience, le développement de l’esprit. La réciprocité entre les humains, la réciprocité anthropologique, permet à la conscience de l’un de se relativiser par la conscience de l’autre pour engendrer une valeur de référence pour chacune de leurs prestations qui alors acquièrent du sens : ainsi, au lieu de produire pour soi, il s’agit désormais de produire pour les autres, et réciproquement. Or, la relativisation qu’autorise cette réciprocité est le contraire d’une épreuve de force.

Lorsque la parole traduit la valeur acquise dans une relation de réciprocité, elle porte témoignage non seulement de cette valeur mais de l’impératif de reproduire sa matrice sous peine de sa disparition, et si celle-ci est alors reproduite, la valeur ne cesse de s’accroître. Autrement dit, toute valeur qui ordonne l’action à sa reproduction se parle à elle-même pour engendrer davantage de valeur : la paix, par exemple, la liberté, etc. L’économie humaine est donc naturellement ordonnée à la vie mais aussi à l’éthique.

Lorsque la liberté, la plus essentielle de toutes les valeurs, ordonne de reproduire les conditions de sa naissance, s’engage une alternative car la possession de ces conditions est significative d’une force dont l’individu est tenté de s’emparer à son profit dès lors qu’il lui semble que tout le monde ne peut en bénéficier. Et si les ressources sont en quantité limitée, se pose la question du pouvoir de la liberté de chacun, et aussitôt se profile l’alternative entre la réciprocité et le rapport de force.

C’est alors que l’on a imaginé que l’homme serait contraint par la concurrence à substituer à l’entraide réciproque, la guerre de tous contre tous. Y fait obstacle la puissance de la pensée, qui, elle, est née de la réciprocité. Mais qu’importe, dit une nouvelle génération de philosophes (Hobbes & Co.), l’homme peut se servir de la Raison dans son intérêt et de façon fort utile puisqu’elle lui permet de différer la guerre jusqu’à ce qu’il soit assuré d’un avantage qui lui procure la victoire totale. L’antinomie entre la puissance et le pouvoir est donnée dès l’origine.

Mais revenons au marché ! Sur les marchés des Andes, le même homme s’habille en costume occidental pour vendre une part de sa production dans le quartier réservé au libre-échange, et se trouve quelques heures plus tard dans le quartier réservé au marché de réciprocité : il est vêtu du poncho rouge rayé de noir de sa communauté. Il a changé de tenue ! Mais plus souvent, les catégories que nous avons essayé de préciser sont toutes mêlées sur la même place, le commerçant passe en un instant d’une relation de réciprocité à une relation de libre-échange sans même s’en rendre compte ou sans en faire cas.

C’est au politique de donner la préférence à telle ou telle structure. Il n’est pas innocent d’accorder un vaste espace communal à la construction d’un supermarché capitaliste ou à une place de marché populaire. Toutefois, une seule idéologie s’impose au niveau de l’État, et il est même impossible de faire reconnaître une alternative à la recherche et à l’enseignement officiels qui lui sont affiliés. Pourtant les faits sont là : le système capitaliste est obsolète. Et le peuple, aussi compromis soit-il avec le système, n’en résiste pas moins à son intégration. Sur les places de marché, il s’invite toujours à un moment de convivialité où chacun exprime ses sentiments. L’essentiel est la rencontre d’autrui. Le salut en est le symbole si puissant qu’un geste infime suffit à le signifier.

Les “allées” du marché permettent de déambuler, de se rencontrer, de se reposer. Et, trace des origines car c’est par eux qu’au commencement chacun s’est nommé pour témoigner de l’émotion qui naissait de sa relation à autrui, le chant et la danse expriment toujours la liberté : il n’est pas de marché traditionnel qui n’entoure un ou plusieurs kiosques à musique, de place de marché qui ne puisse devenir place à danser au cœur des villages mais aussi se transformer en théâtres où se produisent acteurs, décorateurs, troubadours et saltimbanques, conteurs et poètes qui viennent déclarer tragédies et leçons philosophiques, mythes et histoires.

Sommes-nous sortis du marché ? Nous sommes sortis du marché parce que les prestations ne paraissent plus commandées par la chreia, par la réciprocité et par l’obligation morale qui lui sert de clef de voûte, mais nous y sommes encore dans l’exercice d’une créativité où chacun excelle dans son art, de façon gratuite puisque toute nécessité est surpassée avec l’ambition d’être reconnu d’autrui pas seulement dans l’état de droit d’une société de ressentiment où chacun protège son minimum vital mais comme créateur de la société. Le marché ne se contente pas de la satisfaction de la chreia, il exige que soit donné cours à l’expression du sentiment commun par la Parole. Celui qui construirait la place du marché sans prévoir la manifestation de la Parole sous tous ces aspects le mutilerait de ses compétences ultimes.

Résumons notre argumentation

L’antinomie de l’échange et de la réciprocité, et plus précisément de la réciprocité généralisée et du libre-échange, est donnée dès les origines, ainsi que l’alternative entre le pouvoir comme verbe (la puissance) et le pouvoir comme substantif (la domination), entre la liberté sensée et la liberté arbitraire.

La liberté est l’émancipation de la conscience de toute sujétion aux valeurs particulières des structures qui les produisent. Mais elle est un sentiment, une affectivité, et à ce titre elle est absolue. Grâce au marché, chaque homme dispose souverainement de cette liberté. Chaque individu est séparé d’autrui par cet absolu. La liberté est efficiente dans l’action et celle-ci s’exerce sur le monde qui, lui, n’est pas sans limite. Cette limite la contraint à s’exercer en concurrence avec la liberté d’autrui, à se traduire par le pouvoir, à privatiser la propriété et accumuler la valeur d’échange. La fin de l’économie politique n’est alors plus le bonheur mais la jouissance du pouvoir.

Nous avons dit que le marché était le seuil à partir duquel l’amitié entre les hommes – la philia – cessait d’être liée au corps-à-corps de l’alliance et de la filiation. C’est lui qui donne à la réciprocité sa dimension universelle qui produit les sentiments de justice et de responsabilité et l’individuation de l’être. Tout homme devient ainsi créateur des valeurs de l’humanité.

Nous avons vu comment, dans l’Antiquité, l’échange fut soumis aux valeurs constituées à partir des différentes structures de réciprocité et aux aliénations de celles-ci, mais aussi comment il fut l’occasion de s’émanciper de l’imaginaire et de surmonter la guerre. Nous avons vu la liberté se libérer de toute sujétion, devenir arbitraire et inféoder la réciprocité au pouvoir de domination des uns sur les autres grâce à la privatisation de la propriété. Le libre-échange confronte la demande et l’offre dès lors que l’une et l’autre sont le fait d’individus prisonniers de leur intérêt privé. Et nous avons reconnu le pouvoir triomphant dans le libre-échange, l’accumulation, enfin l’exploitation capitaliste. La monnaie devient la référence du pouvoir économique. La cité se construit encore à partir de la délibération d’hommes libres et égaux en droit mais alors motivés par leurs seuls intérêts. La confrontation de leurs pouvoirs se concentre sur la propriété privée des moyens de production et du travail, et l’accumulation de valeur d’échange. La spéculation porte sur les ressources, sur les capitaux et les crédits, enfin sur les sources d’émission du crédit. Les États eux-mêmes deviennent les propriétés privées du capital. La guerre détruit familles, classes, peuples. Deux guerres mondiales n’ont pas suffit à sanctionner la démesure de la liberté arbitraire, et pas davantage les guerres de colonisation et de décolonisation. Le capitalisme écrase aujourd’hui non seulement l’humanité mais la nature.

Cependant, le marché, le capital, l’argent ne méritent pas les anathèmes que professent ceux qui confondent réciprocité et échange, et qui disqualifiant l’un éliminent l’autre. Le marché pourvu qu’on ne le mutile pas de sa fonction sociale ; la propriété pourvu qu’on ne la privatise pas ; le capital pourvu qu’on ne le précipite pas dans le puits sans fond de l’accumulation ; l’argent pourvu qu’il soit respecté comme l’équivalent de réciprocité ; la valeur pourvu qu’elle ne soit pas réduite à la valeur d’échange ; le travail pourvu qu’il ne soit pas forcé ; la puissance de travail pourvu qu’elle ne soit pas réduite à la force vitale brute ; le bénéfice pourvu qu’il soit partagé et non pas transformé en profit ; l’échange pourvu qu’il respecte le principe de réciprocité… contribuent à instaurer l’amitié politique dont rêve la société.

“Marché de réciprocité simple ou généralisé”, “marché d’échange de réciprocité”, “marché de libre-échange”, “marché capitaliste”… ces notions, que nous avons tenté de préciser, permettent de soustraire à l’emprise de l’idéologie libérale de vastes espaces qu’elles rendent à la liberté – non plus la liberté arbitraire de l’individu rivé à son intérêt particulier, mais la liberté sensée qui participe à la création de l’humanité commune.

La fonction du marché est toujours la médiation de la production de chacun entre les uns et les autres, la commercialisation de ces productions. Or, la commercialisation aujourd’hui s’est emparée d’un espace virtuel qui supplante en bien des cités modernes la place du marché, le bazar ou la foire. Il est possible à chacun de se rendre sur cet espace virtuel et annoncer ce qu’il propose au monde entier, et réciproquement il est possible à chacun de s’enquérir directement de la disponibilité de ce dont il a besoin. La disparité des systèmes de valeur sur laquelle s’édifiaient la spéculation et l’accumulation primitive disparaît avec la “mondialisation” de la révolution numérique. Les relations économiques sont démultipliées et médiatisées par une production de moins en moins coûteuse qui met en difficulté la logique du profit fondée sur l’exploitation de la plus-value.

Il est vrai que la force de travail est relayée par la compétence technologique qui permet encore à la spéculation de contrôler toutes les relations de marché de sorte qu’elles ne contribuent qu’à la croissance du capital – croissance postulée incontournable pour assurer l’intérêt de chacun. Mais l’intelligence artificielle obéit elle-même à des contraintes logiques qui excluent l’irrationnel. L’innovation est dopée par l’information libérée, et le marché incite chacun à produire selon ses dons particuliers à l’avantage du plus grand nombre. La transparence et la gratuité favorisent la qualité de la production assurée par la signature de son auteur. Et du moment que la raison n’est plus rivée au calcul des uns ou des autres et reporte son efficacité au bénéfice de tous, et que le label fait foi de la responsabilité de chacun, le marché fait droit à la réciprocité généralisée.

La société capitaliste a atteint le faîte de son évolution, et ses partisans s’en alarment ! Ils ont raison : les nouvelles générations substitueront en effet à ses rapports de force obsolètes les nouveaux rapports de production d’une société post-capitaliste qui engendrent le respect, la confiance, la solidarité, la justice et la responsabilité.

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