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4. Apologie du marché

VI. La guerre

Dominique TEMPLE | Chauffailles, 2014

Selon Aristote, lorsque les communautés primitives ne parviennent pas à établir entre elles de relations de partage (metadosis) elles peuvent recourir à l’échange (allagé), et sinon à la guerre. C’est donc depuis les origines qu’est donnée l’alternative entre la guerre et la réciprocité, dès l’origine que le principe de réciprocité est confronté à celui de l’échange mais aussi à la guerre.

La guerre ! Lévi-Strauss a montré comment pour dépasser le cadre étroit de la prohibition de l’inceste, qu’il dit restreinte quand elle est limitée à une réciprocité binaire, les hommes inventèrent un second interdit qui conduisit au mariage matrilatéral (la réciprocité ternaire) [1]. Or, celle-ci oblige à définir des termes nouveaux qui ne sont plus des termes de parenté mais des termes économiques comme le gage matrimonial de réciprocité, monnaie primitive [2]. Lorsque la fortune ou la richesse ne parvient pas à autoriser de telles procédures, la relation patrilatérale ferme la réciprocité sur des familles nucléaires rivales entre elles. La transgression de l’identité toujours perçue contre nature sinon mortelle est de recourir au rapt. L’homme soumet aussitôt celui-ci à la réciprocité qui permet de juguler le déchaînement de la violence et de la soumettre à la Loi (le talion, la réciprocité négative). La valeur commune de référence produite par la réciprocité de vengeance s’exprime dans l’imaginaire par l’honneur du guerrier. C’est en son nom que de nombreuses sociétés aujourd’hui encore conçoivent leur éthique. La Loi issue de la réciprocité négative prononce comme son commandement que le premier meurtre est interdit, autrement dit que la guerre d’anéantissement est insensée, et comme second que le meurtrier subisse, comme disent les Erynies d’Eschyle, ce qu’il a fait subir à autrui afin que chacun devienne conscient de ses actes. Sans doute existent-t-il des raisons plus profondes à la réciprocité négative comme l’espérance d’une vie après la mort mais c’est une autre question.

Entre systèmes de réciprocité qui s’ignorent la guerre est totale, d’anéantissement ou d’esclavage. La guerre commence donc où cesse la réciprocité, où le sens fait défaut entre les hommes. Le défaut de sens est la conséquence du défaut de réciprocité. Mais d’où vient cette absence de réciprocité ? Dans les premières communautés, la valeur est conjointe au contexte de sa production et elle se représente au travers de la sensation biologique la plus proche. Ainsi Pour les Tupi-Guarani du Paraguay, le jaguar est-il l’image de la vengeance (réciprocité négative), la perdrix de la famille, le soleil de l’esprit, la tempête du chaos, la mère de l’amour, le père de la loi, la fleur de l’interdit, etc. Chaque langue est ainsi liée à son contexte comme le vivant à sa niche écologique. Entre les communautés de langue différente, la limite du langage de parenté est franchie par la réciprocité économique, mais encore faut-il que l’objet sur lequel porte la réciprocité soit destiné à autrui, et sa production soutenue par l’effort librement ordonné au besoin d’autrui. Dès lors, si le langage de la cité est l’instrument de libération du langage de parenté, il devient à son tour une barrière infranchissable aux peuples lointains qui parlent une autre langue et qui sont dits barbares ! Entre les uns et les autres l’incompréhension conduit à la guerre, au pillage et à l’esclavage des vaincus. La guerre acquiert ainsi un rôle économique de premier plan. L’articulation de la guerre sur la paix atteste l’inféodation du symbolique à l’imaginaire ou tout au moins de la puissance, au sens aristotélicien, au pouvoir de domination. L’empire romain prouva à l’envie l’efficacité de la guerre pour accroître le pouvoir de prestige [3].

Tenons-nous en à cette distinction entre la réciprocité négative, que les Aztèques désignait sous le joli nom de guerre fleurie, et la guerre d’anéantissement. Cette distinction apparaît évidente lorsque l’on compare le point de vue des colons, partisans du libre-échange, et des colonisés qui pratiquent entre eux la réciprocité négative. Ces derniers se contentent parfois d’un seul meurtre de vengeance pour obtenir de leur Dieu la reconnaissance de leur cause. Les seconds se moquent de cette référence métaphysique et tuent autant qu’ils peuvent pour dominer le territoire par leur système économique, à moins que leur production économique ne requière une main d’œuvre pour le mettre en valeur c’est-à-dire le servage ou l’esclavage.

Suite : VII. L’idéologie du libéralisme économique

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Notas

[1] La réciprocité ternaire pour les sociétés patrilinéaires, mais toutes les sociétés tendent à devenir patrilinéaires car le nom du père affranchit du référent biologique du nom de la mère.

[2] Lévi-Strauss note que dans les chants et les mythes de l’Inde le nom de monnaie est attribué à la fiancée.

[3] César soumit Rome à son prestige grâce au butin de ses légions, confisqua les propriétés des agriculteurs pour les distribuer aux vétérans : on voit alors clairement la ligne de fracture entre la force des armes et la force de travail se déplacer de sorte que l’homme à l’épée domine l’homme à la houe au lieu de le servir.