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4. Apologie du marché

V. Le marché capitaliste

Dominique TEMPLE | Chauffailles, 2014

Le système capitaliste s’est constitué, dit Marx, lorsque la séparation des hommes les uns des autres en individus rivaux est devenue un habitus. Mais peut-être aussi parce qu’en se dressant contre toute forme d’absolu inhérent à la nature affective de sa conscience primitive, l’homme eut recours à la raison pour objectiver la liberté elle-même dans son idée afin d’en disposer sans être assujetti à ses obligations vis-à-vis d’autrui. Le détour par la privatisation de la propriété serait-il dès lors le truchement par lequel la liberté deviendrait “objective” ?

Reconnaître l’aliénation de la liberté dans la privatisation de la propriété serait ainsi nécessaire pour que chacun prenne conscience de ses limites. Mais comment ? Ne faudrait-il pas que la conscience puisse se concevoir dans sa genèse pour choisir son avenir ?

Pour que la liberté, d’“arbitraire” devienne “sensée”, comme dit Paul Ricœur [1], il est nécessaire que la conscience impose la réflexion à son sentiment de la liberté lui-même. Quoi qu’il en soit, la jouissance de ceux qui se placent hors réciprocité ne légitime pas qu’ils imposent leur pouvoir aux autres, ni qu’ils réduisent la liberté à la liberté arbitraire, ou qu’ils fassent obstacle à la liberté sensée.

Mais comment se fait-il que chacun accepte l’aliénation de sa liberté dans le pouvoir de domination sur autrui ? Quiconque qui ne possède avec autrui que des rapports d’échange ne peut qu’ignorer responsabilité et justice – alors même qu’il invoque leur idée pour justifier son droit à la reconnaissance – parce que seule la réciprocité engendre les sentiments de responsabilité ou de justice. N’y aurait-il pas ici un point aveugle pour la raison elle-même ? C’est ce que l’on peut appeler l’innocence du mal.

Le mal n’est pas en soi puisqu’il apparaît comme consécutif à la déficience ou absence de réciprocité, mais il peut être voulu pour protéger la jouissance de l’individu [2]. Il acquiert alors une existence parce que ses effets sont réels ! Serait-ce la confusion de la puissance et du pouvoir que le système capitaliste ferait aujourd’hui [3] ? Comment franchir la barrière du pouvoir dont ses partisans disent qu’elle est un fait de nature ?

La relation de réciprocité ouvre un champ d’extension à la conscience qui franchit les limites de l’individu biologique. C’est en effet lorsqu’elle découvre qu’elle n’est pas réservée au soi de chacun et qu’elle se reconnaît dans le champ commun que lui offre sa relation de réciprocité avec autrui que la liberté franchit le seuil en de ça duquel elle déchoit dans le pouvoir. C’est bien de la relativisation d’une conscience par une autre que peut apparaître une transcendance : espace métaphysique où les valeurs devenues des idées, traversent le mur du ciel, au dire de Platon, avant que de revenir sur terre verser aux chevaux de l’âme le nectar et l’ambroisie, disons de façon plus prosaïque, offrir à la société le recours de la raison éthique.

Lorsque l’on cesse de river la connaissance à la possession du monde et de réduire la valeur à la valeur d’échange, la lutte pour ses conditions d’existence et la déchéance de la liberté dans le pouvoir sont supprimées ou dépassées ; et si la liberté de chacun fait droit à la liberté d’autrui en connaissance de cause, l’investissement de chacun, la vie, peut se déployer sans crainte de mettre fin aux ressources de la planète ou à l’humanité. Déclarer le libre-échange seule référence légitime du pouvoir implique la privatisation de la propriété. La privatisation de la terre puis des moyens de production va conduire à l’exploitation du travail des uns par les autres. Lorsque toute la propriété sera privatisée, l’ouvrier et le paysan ne disposeront dans le contrat libre et forcé que de leur force de travail. On voit naître un autre marché, le marché de la force de travail, le marché capitaliste. Le marché capitaliste n’a plus pour but la satisfaction de la chreia mais l’accumulation de la valeur d’échange, c’est-à-dire le pouvoir de domination des uns sur les autres.

La privatisation de la propriété établit la continuité entre la violence et l’exploitation. Entre la force militaire et la force monétaire, il n’y a pas de hiatus. Le pouvoir militaire est associé au pouvoir monétaire, et la guerre est adossée à la spéculation financière.

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Suite : VI. La guerre

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Notas

[1] « L’exemple juridique du contrat (par lequel Hegel commence ses Principes de la philosophie du droit) montre excellemment que la liberté arbitraire devient liberté sensée lorsque deux vouloirs, s’affrontant à propos des choses, par exemple pour se les approprier, échangent leur positions, se reconnaissent mutuellement et engendrent un vouloir commun ; en s’engageant ainsi l’une par rapport à l’autre, les deux volontés se lient et ainsi deviennent libres, en un sens nouveau, qui n’est plus le pouvoir de faire n’importe quoi, mais le pouvoir de se rendre indépendant de ses propres désirs et de reconnaître une norme ». Paul Ricœur, « La liberté », article publié en 1971 dans l’Encyclopaedia Universalis, vol. 9, et dans Anthropologie philosophique, écrits et conférences 3, Seuil, Paris, 2013, p. 216.

[2] La jouissance serait-elle la raison de la connivence du malheur des uns et du plaisir des autres ? La soumission volontaire des plus démunis au pouvoir de domination des plus favorisés, que dénonçait La Boétie sans pouvoir l’expliquer, se justifierait-elle du fait qu’aucun être ne peut se soutenir sans l’affectivité du soi, de sorte que la jouissance de la souffrance vaut mieux que rien ?

[3] La privatisation de la propriété des moyens de production est un détournement des forces productives, mais chaque nouvelle génération ne peut-elle remettre en question ce détournement ? Voilà qui nous amène à la génération de Mai 68 qui refusa d’un seul coup toute aliénation. Cependant le loisir recouvré s’accompagna du plaisir d’être libéré de la contrainte des idéologies alors exacerbée par leur lutte. Entre la jouissance qu’intensifiait le recours aux pulsions primitives de la nature et l’effort qu’exigeait la relativisation des imaginaires de chacun pour engendrer une référence éthique commune, le pas restait à faire comme en témoigne le détournement du slogan de 68 (jouissez sans entrave). Le système capitaliste substitua le plus de jouir, comme dira Lacan, à la plus-value ; et le crédit à la consommation au crédit à la production !