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avril 2019

Macron et les Gilets Jaunes - 2 - L’éveil

Dominique Temple

L’éveil

Qui du capital ou du travail doit mettre l’autre à son service ? Le capital, répond l’idéologie libérale, parce qu’il est du travail accumulé sous forme de savoirs matérialisés dans les machines : le capital est donc capable de produire la richesse en réduisant la participation de l’ouvrier qui n’est ici considéré que comme de la main d’œuvre. Le capitalisme est même capable de substituer à l’homme la machine, à moins de traiter l’ouvrier lui-même comme une part de la machine voire d’en faire un robot humain, mais pour cela la machine doit absorber par la technologie tous les savoir-faire, sauf, du moins pour le moment, l’intelligence qui décide des innovations ou des inventions qui mettent la machine au service de l’homme. C’est aux compétences qu’appartient la création de la valeur, pourvu que la valeur soit elle-même soumise à la production de valeur d’échange, et que ces compétences soient ordonnées à l’organisation de la puissance industrielle du capital. Il suffit donc de maîtriser le capital pour être investi de la responsabilité de l’avenir humain. Quel avenir ? La croissance du capital en décidera... répondent les capitalistes.

Cependant, les forces productives entrent progressivement en contradiction avec les rapports de production établis, exigeant leur adaptation. Mais si elles changent rapidement, les rapports de production volent en éclats : la révolution remet en cause le mode d’appropriation de la nature que les hommes ont choisi pour correspondre au mode de relation qu’ils ont établi entre eux. Aujourd’hui, le libre-échange ne cèderait-il pas la place à la réciprocité de partage ou/et à la réciprocité généralisée ?

Voit-on aujourd’hui se modifier seulement les forces productives à l’intérieur du système capitaliste ou bien voit-on apparaître un nouveau mode de relation qui entraînerait un nouveau mode de production économique ? C’est la première branche de l’alternative qui paraît aux yeux des capitalistes la seule compatible avec l’évolution du monde. Pour eux, les rapports de production ne changeraient pas, bien au contraire, ils se mondialisent, et exigeraient donc seulement des adaptations à cette mondialisation. Au niveau du monde, on observe en effet de puissantes organisations industrielles capitalistes par rapport auxquelles les nations européennes ne font pas le poids. Il semble donc indispensable que celles-ci deviennent solidaires entre elles pour constituer un bloc capable de soutenir la compétition. Ainsi l’idée de la concurrence interne entre les nations européennes soutenue par l’ancienne Commission européenne est-elle déjà obsolète, et devrait céder à celle du monopole européen pour faire face à la concurrence intercontinentale du capitalisme triomphant. Mais il ne s’agit là que d’adapter le mode de production à un mode de relation qui ne change pas.

Emmanuel Macron répond à la demande de plus de justice sociale, des Gilets Jaunes, en corrigeant l’orientation des investissements économiques, et en repensant l’articulation du social et de l’environnement, dans un projet européen. Sa solution est de consolider le capital productif, et de remotiver la classe moyenne autour de cette ambition. Mais il affirme en même temps ne pas savoir comment augmenter des emplois sans augmenter la production et la productivité des entreprises. Cet aveu extraordinaire lui interdit a priori de participer à la solution du problème : fonder une économie post-capitaliste, c’est à dire changer le mode de relation entre les hommes qui justifie le système capitaliste.

Ce projet capitaliste, Macron l’appuie sur un Grand Récit à partir des Lumières, et le définit par rapport à ses ennemis, précise-t-il. Cette référence aux ennemis, que veut elle dire ? La guerre ? Au XVIIIe siècle, la société occidentale permet à la Raison de surmonter le despotisme des imaginaires collectifs qui entravaient l’idéal de chacun. Elle concilie l’utilité des choses avec l’éthique de la liberté. Le monde entier accueille avec joie cette révolution, puis se rebelle. Pourquoi ? La bourgeoisie capitaliste s’est emparée de la raison et l’a mise au service de son pouvoir. Elle n’a pas seulement permis à la liberté individuelle de dépasser la liberté commune fétichisée dans le sol ou le sang. Elle privatise la propriété et fétichise les conditions de la liberté dans l’arbitraire du capital. Cette domestication de la raison au profit de la force provoque la rupture entre le capital et le travail. La notion de classe succède à celle de statut. La bourgeoisie capitaliste s’est construite silencieusement hors des frontières européennes sur la Traite des Noirs et l’Esclavage, puis sur l’Exploitation de l’homme. Elle confisque la révolution du tiers état, règne sans partage, sacrifie le plus grand nombre des paysans et des ouvriers dans des guerres monstrueuses. Elle s’offre un règne de terreur sur le monde entier, remporte la lutte des classes. En incorporant le prolétariat à la construction d’une machine de production grâce à laquelle la masse salariale bénéficie de la richesse pourvu que le profit s’accroisse, elle subordonne les besoins de la société à la consommation obligée ou motivée par les réflexes conditionnés par la croissance du capital. C’est tout à son aise que le capitalisme utilise dès lors la force monétaire et militaire pour imposer la conception du marché comme marché de libre-échange, la liberté comme arbitraire, la propriété comme la propriété privée, et qu’il fait de ces confusions les paradigmes d’une croissance aveugle et irrationnelle.

De quel droit le libéralisme fonde-t-il sa théorie sur la privatisation des ressources, impose-t-il sur la maison ou le soleil, sur l’air que l’on respire et l’eau de source, sur tous les biens qui sont la propriété inaliénable de tous les hommes et pas seulement des citoyens qui lui prêtent allégeance, un droit de privatisation ? Les exclus de la société libérale sont dès lors privés des conditions naturelles de la vie, et on leur refuse même le revenu minimum d’existence qui est le gage dans une société monétarisée des conditions que la nature assurait à tous y compris aux plus déshérités de la planète. Alors vient le désert, l’anomie, la violence nue, la réduction à l’identité zéro, l’absence de l’hospitalité qui conduit à la solitude.

Que se passe-t-il avec les Gilets jaunes ? Un dysfonctionnement du système qui révèle la limite de rupture entre la croissance sans limite de l’exploitation et la destruction de la nature ou du travail que cette exploitation engendre. La Taxe carbone est le symptôme de ce dérèglement. Proposée pour freiner le réchauffement climatique, elle augmente la distance du travail des salariés par rapport aux exigences de rentabilité de leur entreprise. Un symbole de l’écartèlement de la classe moyenne dont le travail est soumis aux exigences du capital. Le pouvoir capitaliste ne le reconnait pas. La révolte se radicalise. Macron fait appel à l’assemblée des maires de France, une institution que l’État cherche à remplacer par des administrations technocratiques intercommunales. Les maires font valoir des revendications qui s’ajoutent à celles des Gilets Jaunes. Macron recourt à un débat national dont il définit les propositions à discuter, puis à des intellectuels qu’il invite à devenir les médiateurs entre le pouvoir d’en haut et le pouvoir d’en bas, étant donné que la disqualification des corps intermédiaires lui impose, dit-il, de créer des formes de délibération participative non institutionnelles qui établissent des consensus. Dans cette conception du dialogue, l’Autre trouve à s’exprimer dans un espace prédéfini par l’autorité démocratiquement nommée pour exercer le contrôle exécutif et législatif. Ce débat dirigé exclut aussitôt le référendum d’initiative citoyenne (RIC) exigé par les Gilets Jaunes et la majorité de la nation comme nouvelle modalité constitutionnelle de démocratie directe. Les intellectuels proposent l’expérimentation du Revenu minimum d’existence, exigé, lui, pour mettre fin à l’exclusion. Macron refuse et précise qu’il ne doute pas de la légitimité de l’expérimentation mais à condition qu’elle se pratique dans son projet politique parce que selon lui aucune expérience ne peut à l’échelon local s’envisager qui soit contradictoire du projet national. Ses contradicteurs n’ont plus qu’à se soumettre ou patienter jusqu’à une nouvelle élection démocratique. Or, toute élection est conditionnée par les propositions du pouvoir. L’Europe capitaliste, refusée par le peuple français lors du référendum sur le traité de Maastricht, impose la loi du capital. Ceux qui jouissent de ses avantages ou de ses privilèges ne lâcheront rien jusqu’à la fin. La société doit subir l’évolution du système capitaliste jusqu’à son effondrement final.

Mais qui dispose de la Loi ? Le capital ou le peuple qui travaille pour que la société se soutienne d’un rapport fondateur d’une conscience commune ? Pourtant il est évident depuis Mai 68 que la société condamne les idéologies des deux pôles du système économique occidental, le communisme et le capitalisme, le collectivisme et le libéralisme. Le Pouvoir l’emporte néanmoins sur la révolte au prix de la fracture sociale. Il est aisé de condamner des adolescents enfermés dans les conditions de vie des banlieues et de tirer sur eux (et sur les Gilets Jaunes par la même occasion), et de les terroriser jusqu’à les obliger à devenir eux-mêmes des terroristes. La conjonction des Gilets Jaunes et de ceux que le Pouvoir condamnent au désespoir donne à réfléchir.

Ainsi de plus en plus de monde refuse l’avenir qui nous est proposé. C’est un constat. Les jeunes générations en particulier contestent l’articulation systémique qui fonde la liberté et la responsabilité sur l’appropriation privée de la propriété universelle. Elles ignorent peut-être que l’appropriation dont parle le pouvoir financier est tributaire du fondement du système capitaliste, la privatisation de la propriété parce qu’elle sont nées à l’intérieur de cette organisation économique de l’expropriation de la propriété que l’on désigne par le terme de “privatisation de la propriété”, mais elles revendiquent la responsabilité de tous sur la terre pour l’humanité tout entière, ce qui signifie l’inaliénabilité de la propriété commune qu’elle soit sociale ou universelle. Alors la question du climat relaie celle de la taxe carbone. Les Gilets verts relaient les Gilets jaunes. Une grande partie de la population sur les ronds-points ou dans les assemblées des communes et grâce aux réseaux sociaux réfléchissent ensemble. L’information, la réflexion, la parole, réservées jadis aux chercheurs et aux prophètes, ou au pouvoir, sont désormais l’affaire de tous : c’est l’éveil.

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Retour à la première partie : « Macron et les Gilets Jaunes -1- L’Autre et le Tiers »

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