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avril 2011

10. L’idéologie marxiste et la science

Dominique TEMPLE

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La science est-elle au service du capitalisme ?

Selon Marx, la nécessité interne du système capitaliste (créer toujours davantage de valeur afin de produire toujours davantage de plus-value et de profit) conduit à exploiter toutes les richesses du monde, mais aussi tous les moyens pour les produire et, par conséquent, conduit à développer au maximum la science. García Linera nous rappelle aussi que, selon Marx, c’est le relais de la connaissance objective qui a permis au système capitaliste de mettre sous tutelle tout procès de travail [1]. Ainsi, le système capitaliste intègrerait la connaissance et la science dans la production de toujours davantage de valeur d’échange. La croissance serait assurée par la science grâce à la technique (la techno-science).

Si le système capitaliste était seul capable de permettre à la connaissance une croissance infinie, ne serait-il pas la condition sine qua non de l’avenir humain ? García Linera ouvre ainsi une controverse qui intéresse non plus la raison pratique, la conscience éthique, mais la raison théorique, la source de la science et de la technique [2].

La technique est-elle au service du système capitaliste ?

Peut-on cependant imposer à la science la tutelle du système capitaliste en prétextant, par exemple, que la technique, qui apparaît comme l’application de la science, est commandée par le système capitaliste ? La technique serait-elle le moyen par lequel la production capitaliste soumettrait la science à ses objectifs ? La science s’intéressant à la connaissance de la matière, et l’économie capitaliste à l’utilisation de la matière, la technique articulerait leurs deux dynamiques parallèles comme les travées deux rails. On aurait ainsi l’impression que le système capitaliste obéit à des lois naturelles réfléchies dans l’esprit humain par la science [3].

Cependant, selon García Linera, la technique augmenterait la capacité du système capitaliste de produire de la valeur tout en diminuant le temps de travail, de sorte que le système ne pourrait assurer toujours le plein emploi. Le temps libéré deviendrait la source d’un autre mode de production [4]. D’un côté la technique confirmerait la cohérence logique du système capitaliste, d’un autre côté elle laisserait espérer une libération du système capitaliste. Elle serait une « contradiction vivante » [5].

« Le temps (…) n’existera plus désormais comme contenu de la richesse ni comme substance de l’activité humaine. Celui-ci sera postulé, par contre, comme jouissance commune universelle, comme espace de la réalisation de l’être humain dans la plénitude de ses capacités contenues et la perfection de ses relations avec la nature extérieure… » [6].

Le lyrisme de ce texte (le temps libre créateur, la plénitude des capacités de l’être humain, la perfection de ses relations avec la nature, la jouissance sociale de l’abondance…) dit l’espérance que le temps de travail libéré devienne libérateur. Il rapporte à la technique sélectionnée par le système capitaliste la promesse de libérer du temps de travail pour mettre fin au système capitaliste lui-même. Et du coup on accepte sans la mettre en question la définition donnée de la technique parce qu’elle est comprise rétrospectivement comme prometteuse ou féconde. Mais la réalité est tout autre : l’exclusion et le chômage s’accroissent pour les déshérités, pas leur temps créateur ! La baisse tendancielle du taux de profit et l’hyperconsommation ne conduisent pas à la diminution du profit lui-même et à la puissance du prolétariat mais au réajustement structurel. Cette question a été longuement commentée par Antonio Negri [7]. Negri cite un texte des Fondements de la Critique de l’économie politique, dans lequel Marx soutient que en incorporant totalement l’ouvrier dans la genèse de la plus-value pour soutenir la croissance constante du profit le système capitaliste l’oblige à devenir conscient qu’il est le créateur de la plus-value. Mais le système capitaliste conçoit la valeur comme pouvoir matériel, comme pouvoir de domination. Il reproduit donc sans cesse la production, mais il peut aussi la détruire si la plus-value qu’elle crée n’est plus la condition ou la source du profit. Autrement dit, il ne peut accepter de libération du temps de travail de l’ouvrier qui lui permettrait de s’affranchir de son exploitation.

Negri cite Marx :

« Le capital contraint l’ouvrier à travailler au-delà du travail nécessaire. C’est la seule manière pour lui de se valoriser et de produire une plus-value. Mais, par ailleurs, il n’utilise le travail nécessaire que dans la mesure où il créera du surtravail et où celui-ci pourra se réaliser sous forme de plus-value. Il pose donc le surtravail comme condition du travail nécessaire : la plus-value est la limite du travail objectivé et de la valeur en général (…).
 
De par sa nature même, le capital pose donc des entraves au travail et à la création de la valeur, ce qui est en contradiction avec sa tendance à les accroître sans limites. Le capital est ainsi une contradiction vivante » [8].

Negri commente :

« De ce point de vue, le concept même de capital devient le concept d’une stratégie, d’un projet de domination qui est constamment réajusté à une production qui règle de façon exactement proportionnée son expansion sur les impératifs du commandement et du profit » [9].

Il voit certainement juste lorsqu’il ajoute : « Le capital peut en l’espèce donner libre cours à sa force de détermination jusqu’à la guerre et à la destruction ».

Refusant cette dialectique du système capitaliste dont il reconnaît que la polarité ne s’inverse pas mais reste toujours déterminée par le profit, il propose de procéder à la destruction du système de la façon la plus radicale « Il faut détruire l’adversaire. Seule la pratique communiste peut le détruire... » [10], ce qui n’implique malheureusement pas la conception d’un autre mode de production mais conduit à des affrontements meurtriers.

Que dit Marx de cette contradiction vivante, et comment la dépasse-t-on ?

« La création, en dehors du temps de travail nécessaire, de nombreux loisirs au profit de la société en général et de chaque individu en particulier pour le plein développement de ses facultés créatrices, apparaît dans le système capitaliste et précapitaliste comme temps de non-travail, comme loisir pour quelques-uns. Ce qu’il y a de nouveau dans le capital, c’est qu’il augmente le temps du surtravail des masses par tous les moyens de l’art et de la science, puisque aussi bien il a pour but immédiat non la valeur d’usage mais la valeur en soi, qu’il ne peut réaliser sans l’appropriation directe du temps de surtravail, qui constitue sa richesse. Ainsi, réduisant à son minimum le temps de travail, le capital contribue malgré lui à créer du temps social disponible au service de tous, pour l’épanouissement de chacun. Mais, tout en créant du temps disponible, il tend à le transformer en surtravail. Plus il réussit dans cette tâche, plus il souffre de surproduction ; et sitôt qu’il n’est pas en mesure d’exploiter du surtravail, le capital arrête le travail nécessaire. Plus cette contradiction s’aggrave, plus on s’aperçoit que l’accroissement des forces productives doit dépendre non pas de l’appropriation du surtravail par autrui, mais par la masse ouvrière elle-même”. (Marx. Grundrisse) [11].

Dans cette analyse “pré situationniste” (“ce qu’il y a de nouveau dans le capital, c’est qu’il augmente le temps du surtravail des masses par tous les moyens de l’art et de la science”), ce n’est pas par la libération d’un temps de travail médiatisée par la science (fût-elle socialement maîtrisée) au terme d’un processus intrinsèque au développement capitaliste que l’humanité se libèrera, car la pérennisation des profits exige la destruction du temps libéré.

Marx prévoyait que le système capitaliste deviendrait lucide sur son propre procès, qu’il pourrait anticiper sa détérioration en sabordant la base technique et scientifique qui pourrait échapper à son contrôle.

Néanmoins, les techniques scientifiques imposent une rigueur de plus en plus grande, contraignant au refus de certaines pratiques qui mettent en péril les ressources et les conditions d’existence de toute la société : c’est l’argument “gorbatchevien” : nous sommes tous désormais dans le même bateau [12], argument également de la critique écologique (Illich, etc.). On peut donc espérer que la technique contribue à mettre en question l’arbitraire de l’exploitation capitaliste.

Pour résumer, la plus-value produite par l’exploitation est le moteur de l’accumulation capitaliste. Une fois converti en machines-outils, le capital informe le travail ouvrier par la consommation dirigée comme condition de la reproduction de ses propres conditions d’existence. La consommation devient le ressort (toujours mû par l’exploitation) du développement des conditions d’existence de la société entière.

Le marxisme, en se faisant la voix des plus déshérités et des plus démunis, des exploités et des exclus, revendique d’abord leur droit à l’existence et répond donc au système capitaliste sur son terrain. La révolution d’Octobre, par exemple, fut obligée de répondre par la violence à la violence de classes sociales qui n’imaginaient pas d’autres rapports que la violence.

La question a changé de nature lorsque les capitalistes eurent intérêt à ce que la consommation meuve la production. Ils durent traiter le prolétariat non plus comme producteur mais comme consommateur. Le consommateur est alors devenu le jouet de médias asservis au profit. L’économie capitaliste a pu dès lors se développer sans alternative.

La thèse de Lacan : le “plus de jouir” relais de la “plus-value”

Jacques Lacan dénonça l’illusion d’un changement de système à partir d’une rupture provoquée par la jouissance consommatrice à l’intérieur du système capitaliste lorsque la production arriverait à satisfaire les besoins de tous en montrant que la « jouissance sans entraves ni limites » (slogan de Mai 68) pouvait aussi devenir un moteur de la production capitaliste : le “plus de jouissance” se propose en effet désormais comme l’équivalent, au niveau de la consommation, de la plus-value au niveau de la production – c’est-à-dire comme le leurre du désir.

Il appela « objet petit a » la cause invisible du désir (la dynamique du Tiers inclus  (lire la définition) ) que l’objet, produit pour la consommation par la production capitaliste, a pour fonction de réifier. L’objet (a) de Lacan, cet objet qui se dérobe sans cesse à la saisie de la possession, y compris de la jouissance, n’a pas de nature physique parce qu’il est créé par la relation à autrui. Il est une création de l’humain au-delà de l’humain, pour paraphraser Negri, dont l’affectivité est le bonheur, qui se crée à partir du travail pour autrui, pour reprendre l’idée de Marx.

Lacan faisait voir dans le désir une puissance qui ne se satisfait d’aucun leurre et qui au contraire les disqualifie inlassablement, mais il ajoutait que la disqualification de l’objet de consommation était récupérée par le système capitaliste comme le ressort de sa reproduction incessante, reproduction sur laquelle le capital veille jalousement. Pour le système capitaliste, la question n’est donc pas de détruire la réciprocité, cette matrice du “travail pour autrui”, mais de la mettre hors de portée des hommes afin de creuser le manque de la valeur qu’elle engendre... le manque se substitue au désir. C’est à partir du manque des valeurs produites par la réciprocité que le système capitaliste peut assurer une production d’objets substitutifs, les leurres de la consommation (l’hyperconsommation), objets dont la valeur d’échange est d’autant plus grande qu’ils sont plus rapidement disqualifiés et remplacés par d’autres [13]. La destruction et le gaspillage deviennent un multiplicateur du profit.

Le plus de jouir incarne cette destruction comme autrefois la plus-value, le travail vivant : la surconsommation est consumation.

L’objet a, possède donc deux faces : sa puissance évanouissante comme expression du désir, et sa réalité fantomatique exprimée par la consumation qui donne l’illusion du bonheur (la jouissance), illusion suffisante pour assurer le profit capitaliste.

Faudrait-il donc espérer que le travail libéré conduise les consommateurs à mettre en question une machine qui satisfait leur manque en lieu et place du désir ?

Rabelais ironisait sur l’idée que la libération de la dette conduirait à l’affranchissement du consommateur exploité :

« Mais, demanda Pantagruel, quand serez-vous hors de dettes ?
 
– Es calendes grecques, respondit Panurge ; lorsque tout le monde sera content, et que serez héritier de vous mesme. Dieu me garde d’en estre hors ! Plus lors ne trouverois qui un denier me prestast. Qui au soir ne laisse levain jà ne fera au matin lever paste. Devez-vous tousjours à quelqu’un ? Par iceluy sera continuellement Dieu prié vous donner bonne, longue, et heureuse vie. Craignant sa dette perdre, tousjours bien de vous dira en toutes compagnies, tousjours nouveaux créditeurs vous acquestera, afin que par eux vous faciez versure, et de terre d’autruy remplissiez son fossé » [14].

Le débiteur soutient l’édifice autant que le créancier car il ne peut se passer d’une relation de réciprocité qui si elle venait à disparaître le laisserait sans vie. La dette est donc reconduite éternellement par celui-là même qui en est la victime comme la condition de sa jouissance [15].

Il est fort probable qu’il manque donc une articulation dans l’idéologie marxiste, bien qu’elle se trouve évoquée dans le discours de Marx. Marx, en effet, définit l’humain non pas à partir de la jouissance généralisée des valeurs d’usage mais à partir du travail dans la réciprocité généralisée (le Gemeinwesen “la communauté” de Marx) [16].

La matrice de l’objet (a), la matrice des valeurs humaines, la matrice de cet au-delà auquel tout homme aspire, la matrice de la conscience et de cette dynamique que l’on appelle désir est la réciprocité.

Il reste donc à découvrir comment la société pourrait prendre le relais de l’exploitation capitaliste qui la condamne à s’exploiter elle-même, et comment elle pourrait orienter la croissance sur des objectifs différents de ceux de l’accumulation quantitative de la valeur d’échange.

Il s’agirait de la production d’une autre valeur que la valeur d’échange pour échapper à la malédiction du travail inhumain ; mais comment produire cette autre valeur ?

L’être pensant rivalise avec l’être vivant

Pour le prolétariat, immergé dans le système de production capitaliste, l’horizon doit devenir le plein développement des forces productives comme condition de la production, comme dit Marx, car son développement est actuellement déterminé c’est-à-dire limité par les seuls objectifs du profit, et cette limite lui interdit de transformer le progrès économique en progrès social. C’est du moins comme cela que j’entends le texte de Marx cité par Negri :

« L’universalité de l’individu ne se réalise plus dans la pensée ou l’imagination ; elle est vivante dans ses rapports théoriques et pratiques. Il est donc en mesure de saisir sa propre histoire comme un procès et de concevoir la nature avec laquelle il fait véritablement corps d’une manière scientifique (ce qui lui permet de la dominer dans la pratique). Dès lors, le procès du développement est lui-même produit et conçu comme une prémisse. Mais il est évident que tout cela exige le plein développement des forces productives comme condition de la production : il faut que les conditions de production déterminées cessent d’apparaître comme des entraves au développement des forces productives » [17].

Les conditions de production “déterminées” sont les conditions imposées par le système capitaliste, les conditions du plein développement exigent de concevoir la nature de façon scientifique, mais encore faut-il que la science soit la science, et donc libérée du système capitaliste !

Par travail vivant, qui maîtrise la nature par la connaissance de ses lois, Marx entendait à la fois la force vive du travailleur et le travail de la pensée qui lui apparaissait comme une modalité de la vie.

Nous ne faisons plus cette confusion : l’énergie psychique est différente de l’énergie biologique. Si l’énergie psychique résulte de la relativisation de l’énergie physique et de l’énergie biologique, elle est irréductible à l’une comme à l’autre. Le travail n’est pas seulement le travail vivant et le travail mort (des machines), il est aussi le travail pensant.

García Linera le sous-entend lorsqu’il estime que, se référant à Marx :

« L’émancipation sociale du travail et le non-travail mesuré par le temps, le travail comme simple détachement non quantifiable de prodigalité et de force corporelle-intellectuelle envers les autres, correspond à un moment postérieur et supérieur : à ce que l’on est arrivé à appeler la communauté universelle » [18].

Les deux termes que nous retiendrions seraient “envers les autres” et “communauté universelle”, si “envers les autres” signifiait le travail pour autrui, comme pour Marx, et pas seulement envers autrui. Le dire supérieur au travail actuel et le dire postérieur le reporte malheureusement au terme d’une évolution dont on ne voit pas la fin, alors que ce devrait être le commencement de la révolution ! (dont on ne voit pas la fin, dans le système capitaliste… mais qui est le commencement dans les communautés de réciprocité !).

Le capitalisme ne peut empêcher l’indépendance croissante de la technologie vis-à-vis de sa gestion ; ce qui conduit à la libération d’une nouvelle forme d’appropriation du travail par la société tout entière directement par la société civile ou par l’État. La société démocratique devient alors la force de régulation de la croissance du capital. Alors la société tout entière devient capitaliste tant qu’elle ne dispose pas d’un autre mode de production. Le dépassement de la contradiction doit donc se produire par l’appropriation communautaire des forces productives. Il s’agit de substituer un mode de production à un autre. Mais quelle est la modalité de ce nouveau mode de production ? Elle est le travail humain. Autrement dit, le travail dans la réciprocité.

Dès lors, le travail n’aurait plus la même définition. La croissance de la consommation, condition de la jouissance capitaliste, ne pourrait plus être la seule finalité de l’investissement. Le développement ne pourrait être celui de forces productives, à moins qu’elles ne soient les forces productives de valeurs humaines. Le Vivre Bien s’opposerait au Vivre Plus, et l’Éthique au Profit.

C’est ce que raconte le mythe des origines de la Tradition hébraïque d’une façon plus éloquente que tout argument philosophique : la Vie Bonne, dit-il, ne nous a été donnée que pour être perdue et re-produite par nous-mêmes grâce à notre capacité à surmonter la vie biologique par… le travail. Cependant, voici que le Démon, le Diable dont nous avons parlé à propos du fétichisme, promet la jouissance de l’univers et le pouvoir de domination sur tout pourvu qu’on le reconnaisse, lui, comme Parole authentique sur le monde. Il s’agit ici de la Parole qui se lie à la représentation des choses. Si on limite la Parole à cette adéquation des mots et des choses, on peut oublier la matrice de l’alliance. Et si l’on se contente du pouvoir sur les choses on peut se déclarer principe du Bien ou du Vrai selon son imaginaire et la jouissance de celui-ci : Satan.

Toutes les Traditions proclament l’Alliance et la Filiation par la prohibition de l’inceste entre le frère et la sœur et entre la mère et le fils et la fille et le père, dès que la conscience prend conscience d’elle-même sous le nom de révélation. Et Toutes confrontent la réciprocité à la non-réciprocité et le Dieu au Diable, la Parole vive à la Parole vaine. Et l’Homme hésite. Il faudra qu’il reconnaisse en quoi sa conscience est distincte de la nature physique et biologique, et qu’il délivre le symbolique de l’imaginaire  (lire la définition) . Il lui faudra affronter le Pouvoir fondé sur le fétichisme de la valeur (force, race, capital)…

Et ce débat n’est pas seulement d’hier : L’hitlérisme a encore récemment dressé l’énergie biologique contre l’énergie psychique. Il prétendit que la conscience révélée n’était que l’avatar d’un déterminisme génétique du peuple juif (peuple qui se dit, comme tout peuple élu…, de la révélation), et pour preuve qu’un génome supérieur (germanique) le dominerait, il tenta de faire disparaître ce qu’il considérait comme un “avatar génétique” par la “solution finale”. L’antinomie de la conscience révélée dans la réciprocité (l’alliance et la filiation) et du pouvoir de domination sur le monde ne résiste pas à l’emprise des symboles : la chambre à gaz pour asphyxier le souffle de la Parole, les fours crématoires pour éteindre le Buisson ardent… La Solution finale fut un duel entre le Pouvoir qui tue et l’Esprit qui ressuscite là ou le Pouvoir le tue. Mais la conscience ne peut être tuée, parce qu’elle n’est pas génétique et parcequ’elle émerge de la relativisation de la nature biologique et de la nature physique comme si elle apparaissait à partir de rien. Cette naissance à partir de rien (la création) procède de la disparition de la vie et de la mort dans chaque communauté de réciprocité, elle est l’insurrection permanente de l’Humanité contre le Pouvoir de domination. Aujourd’hui, l’insurrection des Justes est devenue mondiale et il reste à donner à la Raison les moyens nécessaires pour qu’elle déjoue les entreprises du... Diable !

García Linera conçoit la relation de la production et de la consommation dans les communautés archaïques comme une relation de complémentarité entre différentes fonctions si bien articulées entre elles qu’il n’y aurait entre les unes et les autres aucune séparation. Le procès du travail est imaginé comme une relation de production-consommation-immédiate, soit au titre familial, soit au titre de la parenté consanguine, soit au titre d’associations agricoles solidarisées par la nécessité. Il n’y aurait donc pas de possibilité pour qu’apparaisse une valeur autre que valeur d’usage.

Qu’observe-t-on ? Les communautés humaines suspendent toute connexion immédiate entre la production et la consommation pour ouvrir un espace à un Tiers grâce à la réciprocité (le Travail pour autrui de Marx) [19] ! Un Tiers surnaturel, si l’on appelle “nature” évidemment la nature physique et biologique ! Ce Tiers est l’Humanité, c’est-à-dire la conscience qui se définit elle-même comme libérée des déterminismes de la nature, libre donc, et comme elle n’appartient à personne exclusivement puisqu’elle est engendrée par la relation entre les hommes, lorsqu’on veut signifier son autonomie de façon objective vis-à-vis de tous, on invente le mot Dieu ou Esprit. Chaque homme se dit alors nécessairement à son image puisqu’il est le siège de son avènement et qu’il peut en témoigner immédiatement par la Parole  (lire la définition) . On dit alors que la Parole est l’incarnation de Dieu ! Voilà en tout cas ce que dit la Tradition Guarani : l’âme-parole est une portion divine de Dieu ou encore la Parole est l’âme divine envoyée par Notre Père à chacun de ses fils [20].

Le langage imagé des Guarani déclare que grâce à la relation de réciprocité l’homme acquiert la conscience dont la Parole est la manifestation pour chacun de ceux qui participent à sa genèse ; ou bien que la Parole est l’expression de la conscience que l’on reçoit lorsque l’on participe à une relation de réciprocité soit d’alliance soit de filiation (de génération en génération à partir de Notre Père le Premier (qui n’a pas eu de commencement) (Ñande Ru vusu). Le mot Dieu (Ñande Ru = Notre Père), ici, dit la même chose que principe dans un langage scientifique.

La Parole silencieuse (le symbole, le gage, le don) est déjà le témoignage que l’homme n’est pas un animal, qu’il est le siège de valeurs qui ne sont pas de nature physique ou biologique mais de nature psychique, et que la création de ces valeurs est le principal objectif de sa production matérielle. Pour se nourrir ou se reproduire il n’aurait pas besoin de la Parole mais de signaux, comme ceux qu’utilisent les abeilles et les fourmis pour construire des ruches ou des fourmilières (Marx prend l’image de l’écureuil qui cache ses noisettes). Dès que l’homme parle, il peut donner sens à tout ce qu’il nomme et, bien entendu, aux prestations économiques qui n’obéissent donc plus à des lois naturelles, comme l’entendent les capitalistes, mais à des lois sur-naturelles, c’est-à-dire aux lois du langage.

La première obligation de la Parole est de reproduire la réciprocité sous le mode de l’hospitalité. Les amérindiens le savent bien qui non seulement ont accordé l’hospitalité aux colons, parce qu’ils les créditaient d’être des envoyés de Dieu ou des Esprits, mais les ont invités à participer à leurs structures de réciprocité, parce qu’ils leur faisaient déjà crédit des valeurs éthiques engendrées par ces structures de production. Et l’on peut encore vérifier cette invitation dans toutes les fermes de l’Altiplano et des communautés d’Amazonie où personne n’imagine refuser un toit et la nourriture à un étranger.

La maîtrise de la réciprocité par la raison, et par conséquent la domination de la genèse des valeurs éthiques, est alors nécessaire pour affranchir l’homme de toute sujétion  (lire la définition) que ce soit vis-à-vis de l’imaginaire ou de la jouissance. La connaissance des structures de réciprocité  (lire la définition) requiert cependant la reconnaissance de la logique nécessaire par la science, une science il est vrai libérée. Certes, la science continue à jouer son rôle fondamental – la représentation non-contradictoire du monde –, mais les physiciens eux-mêmes ont reconnu que ses représentations ne sont pas la reproduction exacte de tout le réel. Ils se sont aperçus que toute mesure d’un événement interagit avec lui et le transforme, de sorte que toute observation est le produit d’une interaction entre l’observant et l’observé qui transforme le réel en une réalité différente du réel. Et la science sait désormais que le réel obéit à une logique différente de la logique des représentations. Nous renvoyons ici aux recherches en Physique quantique et aux travaux de Stéphane Lupasco qui redonnent au Tiers inclus une place déterminante dans tout rapport avec le réel. Le Tiers inclus (Tiers exclu des logiques classiques fondées par le principe de non-contradiction) permet de rendre compte de la résultante que produit la relativisation des contraires, une résultante qui n’est plus le lot du hasard mais la dynamique d’un développement systémique au même titre que l’énergie physique et l’énergie biologique [21].

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Notes

[1] “Sólo bajo el capitalismo el conocimiento creciente, ilimitado, de las fuerzas naturales susceptibles de objetivización material se convierte en necesidad siempre insatisfecha, en impulso ascendente no acotado, pues no existe en general límite particular social al volumen ni a la forma del valor de uso. (…) La universalidad del valor de uso cósico, el que el uso no esté dado directamente para el productor de los objetos y que el ámbito de su realización sea mundializado, el que la riqueza haya asumido una forma general y no existan valores de uso esenciales limitantes, hace del conocimiento que descubre nuevas fuerzas naturales y nuevas formas materiales de utilidad una actividad no restringida a ningún terreno específico de la naturaleza susceptible de apropiación objetivable. Si a esto se suma que el orden social, la forma de trabajo inmediato, fundamenta su realidad y reproducción en la aplicación creciente de este conocimiento general, (…) resulta entonces que este conocimiento general creciente aplicado a la producción deviene en la actividad esencial, en pilar de la producción y de la reproducción del régimen social, esto es, en contenido material específico de la forma social del proceso de trabajo inmediato”. (Forma valor, p. 149).

[2] “El capital, al postular el conocimiento como “condición de la producción de la riqueza”, hace del incesante desarrollo de las fuerzas productivas objetivas un “factor condicionante de la producción” y, por tanto, todo grado de desarrollo de esas fuerzas productivas “es para el capital solamente una etapa que se esfuerza por superar”. (Forma valor, p. 144).

[3] « Tandis que toutes les formes antérieures du travail social se fondaient sur un développement limité des forces productives, dont la préservation se présentait comme garantie de stabilité du régime, le capitalisme se fonde sur la tendance “du développement universel des forces productives” (objectives et intellectuelles), à la révolutionarisation croissante de la base technico-matérielle productive ». Texte original :Mientras todas las anteriores formas del trabajo social se fundaban en un desarrollo limitado de las fuerzas productivas, cuya preservación se presentaba como garantía de estabilidad del régimen, el capitalismo se funda, sobre la tendencia al “desarrollo universal de las fuerzas productivas” (objetivas e intelectuales), a la revolucionarización creciente de la base técnica-material productiva”. (Forma valor, p. 144).

[4] « Le temps libre, prélevé sur l’accumulation croissante de richesses matérielles directement disponibles pour la société, que la machine ouvre comme possibilité réelle abstraite, n’est donc plus ni l’abstention du bénéfice ou la socialisation des richesses matérielles limitées comme dans la communauté ancestrale, ni le bénéfice privilégié et restreint de la société moderne. Il est au contraire, la jouissance sociale de l’abondance et le libre exercice commun du "loisir créatif", du jeu et du repos utile comme force productive du développement agréable illimité des forces productives des individualités sociales dans toutes ses dimensions, y compris maintenant à nouveau les dimensions symboliques festives ». Texte original :El tiempo libre, levantado sobre el cúmulo creciente de riquezas materiales disponibles directamente por la sociedad, que la máquina abre como posibilidad real abstracta, no es pues ya ni la abstención del disfrute o la socialización de las riquezas materiales limitadas como en la comunidad ancestral, ni el disfrute privilegiado y restringido de la sociedad moderna. Es, por el contrario, el goce social de la abundancia y el libre ejercicio común del “ocio creador”, del juego y descanso útil como fuerza productiva del desarrollo gustoso e ilimitado de las fuerzas productivas de los individuos sociales en todas sus dimensiones, incluidas ahora nuevamente las simbólicas-festivas (…)”. (Forma valor, p. 163).

[5] « Il résulte ainsi que la forme de productivité du capital, basé sur l’extension du temps de travail excessif approprié pour développer indéfiniment la valorisation de la valeur, dévoile implicitement une tendance occulte et contradictoire à ses propres fins, qui est la diminution de l’importance du temps de travail direct dans l’élaboration industrielle d’un produit par rapport au temps de travail social général de caractère scientifique, organisateur et régulateur ». Texte original :Resulta así que la forma de productividad del capital, basada en la ampliación del tiempo de trabajo excedente apropiado para expandir indefinidamente la valorización del valor, va desplegando implícitamente una tendencia oculta y contradictoria a sus propios fines, que es la disminución de la importancia del tiempo de trabajo directo en la elaboración industrial de un producto respecto al tiempo de trabajo social general de carácter científico, organizador y regulador”. (Forma valor, pp. 162-163).

[6] “El tiempo (…) ahora ya no existirá como contenido de la riqueza ni sustancia de la actividad humana. Éste será postulado, en cambio, como goce común universal, así como espacio de la realización del ser humano en la plenitud de sus capacidades contenidas y la perfección de sus relaciones con la naturaleza exterior…”. (Forma valor, pp. 163-164).

[7] NEGRI, Antonio. Marx au-delà de Marx : Cahiers du travail sur les “Grundrisse”. Paris : Bourgois, 1979 ; réédition : L’Harmattan, 1996.

[8] MARX, K. “Fondements de la critique de l’économie politique”. In NEGRI, Antonio. Marx au-delà de Marx : Cahiers du travail sur les “Grundrisse”. Paris : Bourgois, 1979 ; rééd. L’Harmattan, 1996, p. 210.

[9] NEGRI, Antonio. Marx au-delà de Marx, op. cit., pp. 210-211.

[10] Ibid. p. 327.

[11] MARX, Karl. Œuvres. Tome II Principes d’une Critique de l’économie politique. Chapitre II Le Capital, pp. 307-308.

[12] Cf. Dominique TEMPLE, Mireille CHABAL, Jean CARDONNEL (1989) “Lettre à Mikhaïl Gorbatchev”.

[13] BAUMAN, Zygmunt. Liquid Love. (2003) ; Trad. franç. : L’Amour liquide. De la fragilité des liens entre les hommes. Éd. Le Rouergue/Chambon, 2004.

[14] RABELAIS. “Comment Panurge loue les debteurs et emprunteurs : Les horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel Roi des Dipsodes, fils du Grand Géant Gargantua”. Rabelais. (1532). Paris : Librairie Armand Colin, 1913, pp. 192-193.

[15] Et si la dette est insolvable, c’est qu’elle est reportée de débiteur en débiteur tant qu’il sera possible de fabriquer des débiteurs : « Quand jadis, en Gaule, par l’institution des Druides, les serfs, valets et appariteurs estoient tous vifs bruslés aux funérailles et exèques de leurs maistres et seigneurs, n’avoient-ils belle peur que leurs maistres et seigneurs mourussent ? Car ensemble force leur estoit mourir. Ne prioient-ils continuellement leur grand Dieu Mercure, avec Dis, le père aux escus, longuement en santé les conserver ? N’estoient ils soigneux de bien les traiter et servir ? Car ensemble pouvoient-ils vivre au moins jusques à la mort. Croyez qu’en plus fervente dévotion vos créditeurs prieront Dieu que vivez, craindront que mourez, d’autant que plus aiment la manche que le bras, et la denare (le denier) que la vie. Tesmoings les usuriers de Landerousse, qui n’a guères se pendirent, voyans les bleds et vins ravaler (baisser) en prix et bon temps retourner ».

[16] MARX, Karl. Œuvres. Tome II Economie et philosophie (Manuscrits de 1844), I Notes de lecture, §. 22 La production humaine, pp. 33-34.

[17] MARX, cité par Antonio NEGRI, Marx au-delà de Marx, op cit., pp. 207-208.

[18] “La emancipación social del trabajo y el no-trabajo medido por el tiempo, el trabajo como simple desprendimiento no cuantificable de prodigalidad y de fuerza corporal-intelectual hacia los demás corresponde a un momento posterior y superior : a lo que se ha venido a denominar la comunidad universal”. (Forma valor, p. 164).

[19] Cf. D. TEMPLE (1998) “Marx et la réciprocité”.

[20] CADOGAN, Léon. Ayvu Rapyta. Textos míticos de los Mbyá-Guaraní del Guairá. Biblioteca Paraguaya de Antropología, Vol. XVI, Asunción de Paraguay, (1959), 1992.

[21] Cf. LUPASCO, Stéphane.
- Les trois matières. Paris : Julliard, 1960 ; 2ème éd. : Poche, Coll. 10/18, 1970 ; 3ème éd. : Cohérence, Strasbourg, 1982.
- L’énergie et la matière vivante. Paris : Julliard, 1962 ; 2ème éd. : Julliard, 1974 ; 3ème éd. : Le Rocher, Coll. “L’esprit et la matière”, Monaco, 1986.
- L’énergie et la matière psychique. Paris : Julliard, 1974 ; 2ème éd. : Le Rocher, Coll. “L’esprit et la matière”, Monaco, 1987.
- L’expérience microphysique et la pensée humaine. Fundatia Regala Pentru Literatura si Arta, (en français avec “Considérations préliminaires”), Bucarest, 1940 ; 2ème éd. : Paris : P.U.F. 1941 ; 3ème éd. : Le Rocher, Coll. “L’esprit et la matière”, Monaco, 1989.

Lire aussi de TEMPLE, D. (1998) :
- “Le Principe d’antagonisme de Stéphane Lupasco” ;
- “La Théorie de Lupasco et trois de ses applications”.


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