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juin 2014

Todros Halevi : Eden en el Altiplano

Dominique TEMPLE

La littérature latino-américaine lorsqu’elle envisage avec sympathie la culture des Amérindiens l’utilise à titre de condiment, de piment, lui empruntant la couleur, l’étrange, le fantastique, mais pour l’arraisonner comme une laine sauvage dans un tissage par une chaîne solide, par une logique qui se dit rationnelle. Todros Halevi s’intéresse au caractère antagoniste des logiques de la société amérindienne et de la société coloniale. Il montre que leur antagonisme est même systémique. Il peut dès lors découvrir leur cohérence respective et aussi la dynamique de leur relativisation mutuelle, une découverte “structurale” qui suscite une vraie joie de l’écriture !

L’Eden a pour sujet l’éveil d’un enfant confronté à deux traditions contraires (occidentale et amérindienne) qui interfèrent dans la grande hacienda de ses parents marranes. Leur relativisation réciproque est décrite comme l’opération magique par laquelle la conscience de Todros se construit en une réflexion purement affective et silencieuse non sans mort et résurrection comme lorsqu’il s’égare jusqu’à la source magique des esprits kolas et succombe à l’envoûtement de ses maléfices pendant de longues semaines.

Cette ontogenèse est nourrie de façon placentaire par l’histoire des colons et des indigènes, à son tour interprétée comme une relativisation progressive de leurs antagonismes au bénéfice d’une société utopique. Écrit dans une langue riche, ce roman de l’“âge de raison” scintille dans un écrin de rêve.

Todros Halevi

Diálogos Marranos : Kabbalah

Dialogos marranos : Kabbalah est le second roman de Todros Halevi. L’enjeu du roman est l’histoire des Marranes, dont l’auteur est le dernier rejeton, l’histoire des juifs proscrits de l’Europe au XVe siècle qui se convertirent à ce que le christianisme apportait de nouveau dans la genèse du Dieu (le Fils de l’Homme) tout en gardant secret l’enseignement de la Bible. Nous nous attendions à quelque épopée à la Tolstoï où les héros chercheraient le salut à partir de cette même matrice de la logique du contradictoire qui relativise les contraires, resserre la contradiction, intensifie l’antagonisme, et fait apparaître la conscience comme une puissance capable de l’emporter sur les forces du monde. Mais Todros Halevi ne s’arrête pas à la relativisation des contraires et à leur métamorphose en une puissance qui les supprime et s’affirme comme leur au-delà pacifique où l’énergie se condense en un idéal d’émotions suspendues, de liberté et de rêve. Certes, le principe du Tiers inclus guide l’interprétation des textes sacrés et offre une lecture de l’Ancien Testament qui protège l’expérience mystique de ses dérives en des imaginaires opposés. La religion catholique s’entend en même temps que son contrepoint marrane, ou kola – chaque fois que les esprits des Indiens de l’altiplano relayent ceux des juifs séfarades comme des flûtes sombres un violoncelle. Mais surprise ! Halévi donne la parole à trois voix et non deux ; à trois voix dans l’harmonie et non pas deux dans l’antagonisme ! Nous sommes invités dans un paradis où nous accueillent trois jeunes personnes qui n’en font qu’une comme la tresse à trois brins des jeunes filles russes. Cette Trinité est l’expression d’une haute tension spirituelle qui oppose et unit trois esprits chacun résultant de la relation entre les deux autres. On devrait appeler cette réciprocité trinitaire.

L’une de ces personnes est Esther. S’étonnera-t-on qu’Esther soit l’image de la Shekhinah (la présence divine) ? Mais est-ce une image ? Todros Halevi oppose à la version orthodoxe de la Trinité sa réciproque, son image féminine : la présence, face à l’esprit, rappelant que Dieu se crée toujours par réciprocité.

Sont convoqués les mystiques de la Kabbale, et aussi Jean de la Croix et Thérèse d’Avila, l’occasion d’affronter l’un des thèmes majeurs de la philosophie contemporaine : la question de l’Autre, l’Autre comme Tiers que l’on sait exclu du champ de la physique et de la biologie, mais que l’Esprit atteste hors de toute connaissance et de toute imagination. La conclusion à laquelle parvient Todros Halevi sur la réciprocité trinitaire est que le Tiers révélé à lui-même dans la réciprocité est la conscience affective de la Raison pratique. La jubilation d’une révélation instituée en raison passe alors de loin le maigre ressort de la logique ordinaire qui réserve au seul souci de son intérêt (ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse) la motivation de la règle d’or !

La théorie se construit avec pédagogie grâce à une succession d’entretiens qui ne traitent que d’une question à la fois de façon dialectique. La parole des textes sacrés est relayée par les trois personnes en lesquelles Todros Halevi s’est dédoublé, composition, construite certes, mais performance également, car l’auteur, c’est de lui qu’il parle. Une poésie colorée comme celle de l’Eden, avec moins d’“accelerando dramatique”, rythmée d’une façon plus égale par le souffle amical de la vie commune entre trois amis, tempère d’un charme féminin la rigueur de l’argument philosophique. Reste le mystère des trois personnes ! Symbole de la vie pour Todros, il devient dans l’amour humain la chair de l’esprit. Autre affaire ! Le roman d’Halevi n’est qu’à son deuxième livre…

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Todros Halevi, Diálogos Marranos : Kabbalah. En un lugar de la Mãcha /ediciones, La Paz, Bolivia.

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