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janvier 2009

1. Le marché de réciprocité et la redistribution

Dominique TEMPLE

Les civilisations construites sur la réciprocité disposent de deux modes principaux d’organisation économique, sociale et politique qui dépendent l’un de ce que Lévi-Strauss appelle le principe d’opposition, l’autre du principe d’union.

Mais les choses se compliquent avec le mode de la réciprocité ternaire. De proche en proche, tous les partenaires de la réciprocité ternaire ont les mêmes références éthiques : nous avons vu, en effet, comment la liberté était dans cette structure synonyme de responsabilité individuelle, et comment l’individuation donne la parole à chacun. Pourtant, rien n’empêche que chaque famille noue plusieurs relations de type ternaire et nous arrivons ainsi à une forme nouvelle de réciprocité : la réciprocité ternaire généralisée.

Le lieu de rencontre de tout un chacun avec tout un chacun pour nouer le maximum de relations devient le marché de réciprocité  (lire la définition) . Les hommes se rencontrent et les marchandises circulent, soit dans des réseaux de réciprocité de parenté préétablis, soit au contraire en créant l’occasion de nouvelles relations de réciprocité. On peut même dire que la qualité d’une personne se compte au nombre d’alliances de réciprocité qu’elle peut s’offrir.

La réciprocité entre les services qui satisfont les besoins des autres se traduit par des équivalences, et parfois ces équivalences se relaient par des monnaies. La monnaie, ici, est un symbole au sens strict, c’est-à-dire le gage de l’alliance créée par un don qui exige la réciprocité.

Ces marchés sont tributaires des valeurs respectées par tous et donc d’un imaginaire  (lire la définition) précis, celui de la communauté de réciprocité. Les équivalents d’une communauté ne sont pas nécessairement réductibles les uns aux autres car leur signification dépend d’un code éthique. Par exemple, le cauris, l’un des plus célèbres de ces équivalents de réciprocité sera ici le gage d’une relation d’alliance matrimoniale et là d’une relation de marché, et selon les pays elle sera le signe d’une dévolution de bétail ou de céréales ou d’autres valeurs d’usage ou encore de différents services, voire d’obligations religieuses. Le respect de la monnaie est le respect de la valeur de référence mais aussi de la nature des relations de réciprocité constitutives des relations sociales d’une communauté donnée.

Les marchés de réciprocité sont en vigueur dans le monde entier en dépit des efforts du système capitaliste et du libre échange pour les détruire. Je ne serais pas étonné que ces marchés soient actuellement en extension, contrairement à ce que l’on croit.

Dans le même sillage que la réciprocité positive, la réciprocité négative ternaire donne naissance au commerce et aux compétitions entre communautés. Le commerce traditionnel – ou commerce de réciprocité négative – et le marché traditionnel – ou marché de réciprocité positive – sont les bases de la cité. Le marché, et je parle ici de la place du marché de réciprocité, est en effet le lieu où se sont développés les bourgs. Mais la concentration urbaine permet l’installation de services ou d’activités qui requièrent la concentration d’une certaine clientèle pour disposer des équivalents nécessaires à leur existence. Si le village concentre donc beaucoup de monde, de nouveaux services peuvent s’installer et avec eux des artisans de plus en plus spécialisés. Ainsi, la cité est-elle un lieu de différenciation, d’invention et d’organisation des activités humaines.

Dans le système de réciprocité ternaire centralisé, que l’on appelle redistribution, apparaît une organisation pyramidale plus ou moins hiérarchisée en fonction de la différenciation des statuts. Tout converge vers le palais qui redistribue. On connaît bien des systèmes de redistribution qui ont réussi à imposer leur emprise sur de vastes territoires : inca, aztèque, maya en Amérique, par exemple. Je n’en parlerai pas car ce sont des systèmes d’une extrême fragilité puisqu’il suffit de les “décapiter” pour qu’ils s’effondrent, et les Occidentaux les ont tous décapités.

Le libre-échange et la destruction des structures de réciprocité

Comme on sait, le choix des hommes, en Occident tout au moins, est en faveur de l’échange et non pas de la réciprocité. Les avantages de l’échange sont trop connus de tous pour qu’on y revienne. Je n’en cite qu’un qui suffira à expliquer la suprématie de l’Occident : la suppression de toute connotation symbolique des choses permet qu’elles soient toutes traitées de façon objective, c’est-à-dire pour leur seule valeur d’usage ; il est ensuite possible de les organiser entre elles, en fonction de la logique qui est la leur, la logique de non-contradiction. Le respect de cette logique a pour conséquence l’efficacité maximale de leur agencement et de leurs interactions. Ainsi, dès que le travail humain peut être réifié comme valeur d’usage grâce à son échange, l’économie peut exploiter le travail salarié et accumuler le capital.

Le capital prend le relais de la ville comme la condition de la différenciation des activités humaines. La théorie libérale ajoute depuis Adam Smith que celui qui construit un palais des merveilles fait en sorte que ses ouvriers deviennent de bons ouvriers spécialisés, de bons thérapeutes et de bons intermittents du spectacle, car il y trouve son intérêt.

Le développement de la concurrence pacifiée par les échanges plus ou moins réciproques permet aux capacités et aux dons de chacun de se développer les uns par les autres, sinon les uns pour les autres. Il en résulterait, selon cette théorie, que tout le monde y trouverait son compte, pourvu que le système ait toujours la force d’accélérer lorsqu’il est menacé par des crises provoquées par ceux qui s’estiment trop pressurés par les exigences des actionnaires du capital.

À l’inverse, lorsque les choses s’inscrivent dans la réciprocité, elles doivent souscrire à des impératifs symboliques qui ralentissent leur efficacité. Néanmoins, la réciprocité symétrique garde deux avantages sur l’échange : supprimer aussitôt l’inégalité et la pauvreté, et produire à volonté les valeurs humaines. Précisions bien : la réciprocité symétrique  (lire la définition)  !

Que l’on jette un rapide regard sur les sociétés d’Afrique, d’Asie ou d’Océanie, très nombreuses sont les communautés dont les relations de base sont des relations de réciprocité, mais peu d’entre elles maîtrisent la réciprocité symétrique. L’imaginaire de la réciprocité positive ou celui de la réciprocité négative conduit à des aliénations d’une telle ampleur que l’échange peut apparaître comme une libération ! Les grands systèmes de redistribution ont tous disparu, détruits par le système de libre-échange. La structure ternaire centralisée n’existe plus qu’en tant que composante de systèmes complexes, par exemple comme champ de la parole religieuse lorsque celle-ci est réduite à un domaine défini par la parole politique, ou bien elle est réduite à de petites dimensions comme dans la structure familiale dans certaines sociétés.

Cependant, le système du libre-échange n’a pas détruit ces sociétés par simple séduction. La Chine a été contrainte d’adopter le libre-échange par la force. Le Japon a été contraint au libre-échange. Ne parlons pas des systèmes de redistribution américains et africains où la violence à leur encontre s’est accompagnée de génocides et d’esclavages. Aujourd’hui, la liquidation des derniers systèmes de redistribution a lieu sous nos yeux, également dans des chaos sanglants : je pense au Rwanda et au Burundi. Mais c’est toujours la force qui est le bras du libéralisme. Et cela mérite peut-être encore réflexion.

Avant d’aborder cette question, je voudrais contribuer à éclairer pourquoi les grands systèmes de réciprocité et redistribution s’effondrent au contact du système de l’échange ? L’une des raisons de l’effondrement massif de tous les systèmes de redistribution d’Amérique est la supériorité de la technique objective sur la technique symbolique.

Une deuxième raison, que j’ai analysée dans plusieurs essais, est le quiproquo historique  (lire la définition)  : je n’y reviens pas ici.

On pourrait se demander si la raison la plus profonde ne serait pas de rompre avec la redistribution (la réciprocité ternaire centralisée) pour promouvoir le statut de la liberté de l’homme comme dignité individuelle.

La réciprocité dans l’imaginaire

De nombreuses Traditions ont imaginé une première terre, puis une deuxième terre. Sur la première terre règnent les valeurs éthiques, mais la perfection (l’adéquation du sentiment et de l’action) est telle que la Parole est sans raison. Et elle n’existe pas encore.

Sur la deuxième terre, la Parole existe. Elle témoignerait d’une imperfection qui est présentée, selon les Traditions, comme un dépassement de la perfection ou au contraire comme une blessure faite à la perfection, que j’interprète comme la blessure que le non-contradictoire fait au contradictoire, la connaissance à la conscience affective, ce que j’ai donc appelé le premier drame de l’humanité. Mais à partir de cette blessure ou de cette menace, l’homme a la Parole  (lire la définition) et se retrouve devant le choix de créer lui-même les valeurs éthiques ou pas. Autrement dit, la réciprocité devra être voulue par lui et non plus subie de ses conditions primitives comme lorsqu’elles s’imposaient dans les structures élémentaires de la parenté.

Je vais reprendre cette question à partir du moment où la parole prend le relais de la conscience affective, à partir du moment où elle signifie pour autrui le sentiment partagé par tous. La parole traduit alors l’énergie d’un sentiment dans une actualisation non-contradictoire ; la Parole d’opposition  (lire la définition) « je-tu » par exemple, ou la Parole d’union  (lire la définition) « il », par exemple.

On doit donc accepter la logique du signifiant, la logique de non-contradiction (qui est la même que celle des forces mises en jeu dans la réciprocité). Nous savons, grâce au principe d’antagonisme, que ces Paroles peuvent être auréolées des images du monde chaque fois que le rapport au monde s’instaure, car, dès lors, ces Paroles sont aussi l’expression des consciences élémentaires des forces du monde mobilisées par la réciprocité : et le fait que les consciences élémentaires soient liées par une conjonction de contradiction avec les forces réelles engagées dans la réciprocité a pour conséquence qu’il y a une correspondance étroite entre ces images et ce qui a permis de construire un sentiment donné. Le voir, l’entendre, le toucher, etc. ont donc dès l’origine deux statuts : ce sont des sens naturels mais ce sont également des sens du “sur-naturel”, ce qui veut dire que certains signifiants se rapportent à la fois à une valeur spirituelle et à un référent matériel.

Entre un objet mental qui tend vers le non-contradictoire et un objet mental qui tend vers le contradictoire, tous les intermédiaires sont possibles, ce qui signifie que l’image peut glisser d’une signification qui renvoie au référent (la polarité non-contradictoire) ou au sentiment qui s’accroît lorsque le contradictoire est dominant (auquel cas, l’image ne sert plus que d’écrin ou de transparent à ce sentiment. La chaleur permettra une sensation mais elle est aussi un signifiant pour dire un sentiment. L’éblouissement peut servir à signifier la révélation. Si le soleil éclaire les choses du monde, il pourra servir de signifiant pour l’illumination des sensations spirituelles... Le corps, siège de ce que l’on a appelé la chair, est immédiatement signifiant dans la Parole parce qu’il est engagé dans des relations de réciprocité, et nous avons vu avec la transfiguration qu’il devient le signifiant de sentiments “sur-naturels”.

Il en est donc de même du corps étendu, je veux dire de la nature qui forme l’environnement. L’imaginaire des Inuits du Canada ne sera donc pas le même que celui des Twa du Burundi. Donc, à partir du moment où le reflet des choses entre sous forme d’image dans le langage, ce reflet acquiert également une certaine efficience : les paroles qui s’y réfèrent induisent non seulement de nouvelles structures de réciprocité, dont elles ont désormais le secret, mais celles-ci ne sont pas distinctes des structures qui leur ont donné naissance du moment que l’imaginaire leur impose sa prégnance. C’est ce que j’ai voulu souligner en disant que le don est un commandement à donner.

Dans le cas contraire, ces nouvelles structures vont pouvoir construire du sens  (lire la définition) entre-elles sans être surdéterminées par la nature, c’est-à-dire par les forces biologiques et leurs consciences élémentaires mises en jeu dans la réciprocité primitive. Le commandement est alors, et on le comprend sans doute mieux maintenant, un commandement à reproduire une structure de réciprocité sans référent.

Le commandement peut donc ordonner la reproduction de la réciprocité avec pour référent le don, ou un autre référent, mais le commandement n’oblige pas nécessairement à donner : le commandement spirituel, dégrafé, si je peux dire, de son imaginaire, est celui de « réciproquer » (un mot à réveiller). Ainsi, peut-on passer d’une structure de réciprocité à une autre structure de réciprocité, par exemple d’une structure de réciprocité de vengeance à une structure de réciprocité de dons, et surtout à des formes de réciprocité symétrique qui apparaissent obéir à des commandements spirituels, par exemple : “Tu ne tueras point”.

Ce commandement “Tu ne tueras point” apparaît paradoxal car il semble interdire la réciprocité négative. Qu’on ne s’y trompe pas. Dans toutes les sociétés archaïques, la réciprocité négative commence par l’interdiction du meurtre. Il faut en effet avoir été meurtri pour disposer d’une âme de vengeance, et non pas avoir meurtri. Autrement dit, le point de départ de la réciprocité négative “être meurtri” signifie que le premier meurtre n’a pas de sens.

La loi du talion “œil pour œil, dent pour dent” installe la réciprocité négative après le premier meurtre subi. Il est évident, en effet, que si l’autre n’agit qu’en meurtrier, il n’est possible de le reconnaître qu’en tant que tel et qu’il faut accepter de construire la conscience qui permet de s’élever au-dessus de la nature dans les termes qu’il impose, c’est-à-dire avec son référent : la lutte, que nous avons appelée aussi l’agôn. Le sentiment créé dans cette réciprocité agonistique ou de vengeance  (lire la définition) se représente alors dans un imaginaire précis : l’honneur. L’honneur fait droit à l’imaginaire guerrier, à l’imaginaire d’Achille.

Ce qui reste donc comme la Loi qui résulte néanmoins de cette réciprocité est que le premier meurtre n’a pas de sens (ce que signifie “Tu ne tueras pas”). C’est comme cela que je peux comprendre le paradoxe d’un Dieu qui promet la vengeance au peuple d’Israël, la promesse de tuer tous les premiers-nés des Egyptiens, qui exige le souvenir de la vengeance par le sacrifice du premier-né de tous ses troupeaux en signe d’alliance, et qui enfin peut affirmer : “Tu ne tueras pas”.

Mais le commandement premier n’est pas toujours en relation avec la fonction mise en jeu par la réciprocité. Le commandement premier est produit par la réciprocité la plus pure, le principe de réciprocité  (lire la définition) , ou une relation de réciprocité qui serait dégagée de l’emprise de tout imaginaire et référent. Le fruit de cette réciprocité, le sentiment d’humanité qui en résulte, sera exprimé dans la Loi et dans un imaginaire transparent.

Dans de très nombreuses Traditions (africaines par exemple), le commandement de réciprocité autorise et même ordonne la substitution d’une fonction par une autre : le remplacement de la vengeance, par exemple, par l’alliance matrimoniale ou par le don. Et cela est à mon avis d’une certaine importance aujourd’hui même, en Afrique notamment, car dans une société de réciprocité dominée par l’imaginaire de la vengeance on peut ainsi très vite échapper au destin de la vengeance par l’invention de structures nouvelles qui font triompher la volonté humaine et la paix. Mais nous le verrons, sans la relève d’une structure de réciprocité par une autre structure de réciprocité, cette perspective est impossible.

Toutes les valeurs éthiques sont le fruit de cette réciprocité pure que nous avons appelée : la réciprocité symétrique. Alors que devient la question : est-il plus humain de rompre avec la sujétion aux matrices primitives des valeurs éthiques ou en rester l’assujetti ?

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