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avril 2018

Pourquoi avons-nous besoin d’une autre logique ?

Dominique TEMPLE

Les valeurs éthiques invoquées partout sont d’autant plus vivaces que les structures de réciprocité qui les produisent sont en vigueur. Mais il faut aussi reconnaître que ces valeurs s’imposent a priori, créant une sujétion aveugle. Par conséquent, connaître leurs matrices de façon rationnelle permet de franchir le seuil de la sujétion, le seuil de la violence du symbolique et le seuil de l’assujettissement à l’imaginaire, c’est-à-dire de ne plus être contraint d’obéir aveuglement aux commandements de la Tradition. La Raison est notre seul recours mais elle ne peut être limitée par une logique unidimensionnelle quand bien même celle-ci connaît un relatif succès dans le champ de la physique macroscopique.

De l’utilisation des valeurs éthiques

Dans l’ancien temps, nous agissions au nom de valeurs. Et aujourd’hui encore, nombre de candidats à la magistrature politique ou religieuse font référence à des valeurs, y compris en Europe. Mais d’où viennent ces valeurs ? Elles s’imposent d’elles-mêmes, répond la Tradition : Moïse descend de la montagne, Zeus propose un serment à Ulysse, Athéna présente un autre serment au tribunal des humains, etc. Les valeurs ? Elles tombent tout droit du ciel, comme la manne ! Ce sont des commandements… des impératifs divins… transmis de père en fils…

On s’est donc inquiété du caractère absolu du commandement moral. On s’en est inquiété parce que au nom du caractère absolu de ce commandement, les uns tuaient les autres, les chrétiens les musulmans, les musulmans les chrétiens, les catholiques les protestants, les sunnites les chiites et les chiites les sunnites, etc. Ces consciences éthiques qui dictaient leur loi exigeaient même la mort (celle des autres de préférence mais y compris la sienne : le martyre). Je ne fais pas seulement allusion à des incompatibilités d’imaginaires mais à des incompatibilités de références éthiques, les uns privilégiant le courage, les autres la compassion, les uns l’amitié, les autres la justice, les uns la responsabilité, les autres l’obéissance…

Le triomphe de la raison utilitariste

Des hommes ont décidé de rompre avec leur sujétion à l’absolu de la conscience morale et de donner la priorité à la Raison. Encore fallait-il étayer la Raison sur des bases solides. Or, la logique qu’ils ont instituée pour se comprendre lorsqu’ils s’adressaient les uns aux autres s’est révélée compétente non seulement pour assurer la communication entre eux mais aussi pour rendre compte des relations des choses entre elles… de certaines choses du moins. Ils disposaient donc d’une logique qui permettait non seulement la compréhension de leurs propositions mais la construction d’un milieu artificiel plus confortable que celui de la nature. Prodiges de cette rationalité : l’électricité, la lumière, l’électronique, l’informatique et autres applications qui permettent de maîtriser les lois de la nature et de construire des ouvrages d’art qui sont des merveilles, et aussi d’inventer des idéologies respectueuses de cette logique.

C’est ainsi que les sociétés occidentales se sont imaginé que le marché pouvait se régler selon le rapport objectif des choses entre elles, que ces rapports pouvaient déterminer les relations sociales grâce à la médiation de concepts comme ceux de la propriété privée ou du salaire. La Raison s’est nourrie de cette logique au point de se confondre aujourd’hui avec le calcul et de légitimer une conception utilitariste de l’économie. Dès lors, les impératifs éthiques traditionnels sont apparus comme des entraves à l’objectivité des rapports de forces. Ils ont été considérés préjudiciables à l’efficacité de l’organisation économique industrielle et capitaliste, bref, ils apparaissent dorénavant comme des vestiges d’une époque archaïque.

Que la Raison libère de la sujétion constitue certainement un progrès. Mais comment la morale de chacun se justifie-t-elle ? où trouve-t-elle sa source ? Est-elle innée ? L’individu serait-il seul maître de sa conception de l’humain ? Une conception n’est-elle pas humaine que pour autant qu’elle est vraie pour tous ? Pour les uns, la morale est affaire de choix. Pour les autres, elle obéit à un contrat universel.

La conception privée du Bien au nom de laquelle les hommes peuvent légitimer leurs actions a remplacé la référence divine, mais tout comme celle-ci elle a conduit les peuples les uns contre les autres. Malédiction supplémentaire : l’efficacité des moyens techniques mis en œuvre pour se détruire a été multipliée par la science ! Première Guerre mondiale… Deuxième Guerre mondiale… Guerres de colonisation, Guerres de décolonisation ou sociales...

Longtemps l’espoir fut du côté de ceux qui prônaient l’idée d’une égalité collective comme idéal de la justice. Las ! À partir de la définition du Bien par l’individu et d’une définition du Bien par une société où tous les hommes auraient été rendus égaux entre eux par une identité collective, aucune démarche rationnelle n’est parvenue à fonder une valeur morale de référence pour tous.

Une autre logique dans les sciences humaines ?

Cependant, si l’on s’avère aussi peu imaginatif dans cette recherche d’un monde meilleur, ce n’est peut-être pas faute de précision dans l’analyse mais parce que l’instrument avec lequel on prétend l’appréhender n’est pas adéquat. De même que lorsque la relativité galiléenne a rencontré des obstacles irréductibles et qu’il a fallu la remplacer par la relativité einsteinienne, la question aujourd’hui est de refonder la Raison sur une logique plus puissante que la logique d’identité aristotélicienne.

Le caractère absolu qui caractérise tout sentiment éthique et le condamne à être exclusif – le mystère de la conscience affective – peut-il être reconsidéré si l’on modifie l’“organon” logique de la Raison ? L’idée proposée par Stéphane Lupasco (1947, 1951, 1962) est d’affaiblir le principe de contradiction de la logique classique (Si A est, non-A n’est pas). L’affaiblissement veut dire que cette proposition peut être altérée par un certain degré d’incertitude, de contradiction, sans pour autant cesser de signifier quelque chose de compréhensible.

On pourrait croire qu’une telle hypothèse entraîne l’impossibilité d’une communication en laquelle chacun puisse se fier résolument. Mais là intervient un événement imprévu : la logique d’identité, qui semblait si merveilleusement confirmée dans le domaine de la physique par l’expérience, est démentie par l’expérience elle-même ! “A est A” est non pas une réalité mais la polarité idéale d’une dynamique, réelle certes, mais qui n’atteint jamais l’absolu ; et le principe de contradiction de la logique classique est donc invalidé en tant que critère de vérité quelle que soit la réalité que la Physique se propose d’étudier dès lors qu’elle prétend à une précision de haut niveau. L’identité ultime s’avère toujours frappée d’un coefficient de contradiction irréductible.

Si l’on remplace une vision statique des choses par une vision dynamique, on comprend aisément qu’il n’y ait pas de terme absolu pour aucune manifestation puisque celui-ci abolirait le dynamisme qui est l’essence de la chose en question. Néanmoins, lorsque la parole intervient, elle modifie tout sentiment pour le représenter sous une forme non-contradictoire. Elle agit comme l’instrument de mesure de la Physique moderne qui interagit avec l’événement contradictoire (quantique) pour le transformer en une dynamique dont la polarité constitue sa non-contradiction. Comme cette mesure ne peut rendre compte de l’événement lui-même mais seulement de sa transformation en une dynamique polarisée unidimensionnellement, Niels Bohr a proposé de pratiquer des mesures antagonistes donnant à chaque fois une interprétation de l’événement irréductible l’une à l’autre, et qui seront dites complémentaires entre elles. C’est seulement dans le concept de l’observateur que peut s’effectuer le rapprochement contradictoire entre deux visions chacune non-contradictoire mais contraire l’une de l’autre : ce principe est appelé principe de complémentarité par Niels Bohr. Il permet d’avoir un horizon non-contradictoire d’une situation qui en elle-même est contradictoire.

Néanmoins, la nature elle-même nous invite à dépasser la logique d’identité et à construire une logique plus générale dont la logique d’identité n’est plus qu’une composante. Puisque l’identité ne représente qu’un pôle dynamique d’actualisation d’un événement, il faut admettre la possibilité non seulement de l’actualisation d’une dynamique inverse mais aussi de moments intermédiaires qui sont tous dotés d’un certain quotient de ce que l’on nomme le contradictoire. Serait-il dès lors possible d’appréhender des domaines comme ceux de la valeur éthique, de la conscience affective, de l’absolu, de tout ce qui était rejeté hors de la Physique ? Peut-on fonder les rapports humains sur une autre logique que celle des rapports des choses définies dans le champ de la Physique ordinaire ?

Déjà en 1938, Niels Bohr invitait les sciences humaines, dans son allocution au Congrès d’anthropologie et d’ethnographie de Copenhague [1], à s’inquiéter des “relations humaines” en vertu du principe de complémentarité. Nous ne faisons pas autre chose que de répondre à son invitation avec les moyens logiques dont nous disposons aujourd’hui. La Logique dynamique du contradictoire est en effet une logique tripolaire dont une dynamique est la logique d’identité, la seconde la dynamique antagoniste de la différence, et la troisième une dynamique où ces deux polarités s’annulent en une résultante qui déploie ce qui est en soi contradictoire.

Si toute conscience de quelque chose est polarisée par ce quelque chose d’une façon non-contradictoire, dans la relativisation de cette polarité par la polarité inverse, ce caractère non-contradictoire disparaîtra, mais avec lui tout horizon objectif. Dès lors, l’expérience de la conscience se relativisant elle-même n’est plus que celle d’une conscience de conscience qui s’éprouve de façon subjective, une expérience qui ne se connaît elle-même que sous le mode d’une auto-révélation – un mode différent de celui de la connaissance. Le mode de cette révélation de la conscience à elle-même est celui de l’affectivité dont nous pouvons seulement témoigner si nous en sommes nous-mêmes le siège [2]. Désormais, nous disposons d’un appareil logique pour étayer une Raison éthique. Nous pouvons non pas changer la nature de l’absolu qui caractérise toute affectivité, mais agir sur les conditions de sa genèse et, par conséquent, produire les valeurs à loisir pour peu que nous connaissions les matrices de ces valeurs.

Comment maîtriser l’absolu des consciences affectives, l’absolu des singularités humaines et des valeurs éthiques transcendantales ? Pour entrer dans une problématique de l’absolu qui soit objective et rationnelle, il faut encore élaborer le processus expérimental adéquat ; c’est-à-dire l’appareil qui permette que l’absolu soit vécu par le sujet comme son être propre mais de façon telle qu’il puisse l’appréhender également de façon objective ! Est-ce possible ? Oui, par le truchement d’une relation de réciprocité intersubjective. Dans la réciprocité, en effet, on ne peut agir sans subir l’action dont on est l’agent, action qui implique l’intervention d’autrui, et si chacun est alors le siège d’une résultante contradictoire entre la conscience de l’agir et celle du subir, cette résultante – qui est bien en soi contradictoire, sans horizon ni finalité qui ne soit annulée par son contraire et donc se résolvant dans l’absolu de l’épreuve de soi – est aussi et nécessairement la même épreuve pour l’un que pour l’autre puisque résultant de leur interaction. La Conscience qui résulte de la réciprocité ne cesse donc pas d’être caractérisée par l’absolu constitutif de toute expérience affective pour l’un comme pour l’autre, mais elle est à la fois celle de soi et celle de l’autre pour chacun des partenaires de la réciprocité, c’est-à-dire subjective et objective. La réciprocité est l’expérience inter-individuelle ou mieux trans-individuelle, où se créent les valeurs humaines comme impératifs éthiques pour chacun et pour tous universels.

Quoi de nouveau ?

Nous pouvons toujours faire appel aux relations de réciprocité qui constituent notre pain quotidien de façon empirique. Comme le dit Lévinas : avant de cogiter, bonjour ! [3]. Et c’est déjà la réciprocité ! Mais les valeurs qui naissent à chaque instant de notre pratique de tous les jours requièrent autant de noms ou de définitions que de situations où elles apparaissent : une pensée animiste dirait que “les esprits sont partout”.

Si l’on donnait la préséance à des formes de réciprocité collective centralisée (la redistribution), s’instaurerait l’unité d’une manière tout aussi empirique, il est vrai, mais à laquelle on pourrait donner un nom : Zeus, Deus, YHWE, Tata Inti, Allah, Nguenechen, Imana, Ñanderu-vusu… Quelle que soit la puissance de cette conscience éthique, quelle que soit la puissance des valeurs telles que la foi, la charité, l’espérance, l’amitié, le courage ou la compassion, rien cependant ne permettait jusqu’ici de les subordonner à la Raison.

Il est alors réjouissant de maîtriser les structures de production de ces valeurs redoutables ! Il se passe aujourd’hui un peu la même chose que lorsque les chimistes se sont rendu compte que dans le monde tous les corps, la pierre, l’air, le feu, l’eau, la glace, le soleil, les étoiles, les galaxies, mais aussi la chair, les nerfs… étaient réductibles à l’organisation méthodique de quelques éléments simples, nommés pour l’occasion des indivisibles : les atomes. La classification de Mendeleïev a permis de contrôler la composition de toutes les matières de l’univers à partir d’un alphabet d’atomes. De la même façon, nous pouvons également produire toutes nos valeurs à partir de la combinaison d’un alphabet de quelques matrices originelles, les structures de réciprocité fondamentales, les formes et niveaux de réciprocité [4].

L’avantage que l’on est en droit d’attendre de cette compétence est de pouvoir transformer le champ politique et le champ religieux (où règne la violence) en un champ de sciences humaines fondées sur des bases théoriques rationnelles. Il est possible de construire la philosophie politique sur l’étude des matrices des valeurs humaines, plus précisément : sur l’étude des structures qui satisfont au principe de réciprocité.

*

Texte publié dans L’économie politique I - L’économie humaine, paru dans la Collection réciprocité, n° 13, 2018.

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Notes

[1] Cf. « Le problème de la connaissance en physique et les cultures humaines » (Heisenberg) et « Allocution faite au congrès international d’anthropologie et d’ethnographie », Copenhague, août 1938, dans Niels Bohr, Physique atomique et connaissance humaine, Gauthier-Villars, Paris, 1972.

[2] Cf. D. Temple, “Un nouveau postulat pour la philosophie”, (2011), Collection réciprocité, n° 11, 2018.

[3] Cf. Emmanuel Lévinas, Altérité et transcendance, Fata Morgana, Coll. Essais, Montpellier, 1995.

[4] La Théorie de la réciprocité décrit : 1° Les structures élémentaires de la réciprocité comme matrices de valeurs éthiques distinctes ; 2° Les formes de la réciprocité comme matrices d’imaginaires spécifiques (le prestige pour la réciprocité positive, l’honneur pour la réciprocité négative, la grâce pour la réciprocité symétrique) ; 3° Les trois niveaux d’actualisation de la réciprocité : réel, imaginaire et symbolique, associés au sein de la fonction symbolique. Elle convoque par ailleurs trois postulats : 1° Le principe d’antagonisme de la Logique dynamique du contradictoire, qui permet d’interpréter la conscience de soi comme la résultante de l’interaction des consciences élémentaires conjointes aux énergies physique et biologique de la nature ; 2° Le principe du contradictoire, qui affirme que “ce qui est en soi contradictoire” se révèle par l’affectivité ; 3° Le principe de réciprocité, à l’origine de la genèse d’une conscience commune aux partenaires de la réciprocité.


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